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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 04:09



De Versailles …

 
« Nous ne manquerons plus de pain, nous ramenons le boulanger, la boulangère, et le petit mitron »
. Célèbre refrain chanté par les manifestants ramenant le roi Louis XVI, la reine et le prince héritier, de Versailles à Paris. Après deux journées d’échauffourées, provoquant la mort de quelques protestataires et membres de la garde royale.

 
Evènement marquant : essentiellement des femmes, environ 7.000 d’après les estimations de l’époque. Faisant le trajet à pied, depuis Paris, pour protester et exprimer leur colère au roi de France, contre l’explosion des prix et l’impossibilité de trouver de la farine pour confectionner du pain. C'était le 6 octobre 1789, en début d’après-midi.

 

 

Manifestantes parisiennes en route vers le palais royal de Versailles

 

Une mise en cause populaire des symboles du pouvoir. D’une politique économique, dans un des pays les plus riches du siècle, ne cessant d’enrichir les riches par de perpétuels cadeaux fiscaux, octrois de sinécures, prébendes et monopoles.

 
Ecrasant d’impôts le reste de la population, non sur leurs revenus déjà très faibles, mais par un système de taxation sur la consommation, aggravé d’une spéculation sur les produits de première nécessité, entretenue par les hommes de paille des privilégiés du régime. Au point d’en arriver, pour ces populations méprisées par l’aristocratie, dans la pauvreté, au seuil de la famine.

 
Disette, famine, misère, explosion des prix des denrées de base, étaient des fléaux récurrents en ce 18° siècle. Mais, trois siècles plus tard, les mêmes n'en continuent pas moins de secouer des pays, sur plusieurs continents. Avec une intensité variable suivant leur niveau de développement économique.

 

 
A Calcutta …

 
Pas aussi dramatique que la famine de 1943, avec 3 millions de morts, dans la province du Bengale, me direz-vous. Amartya Sen, avait 9 ans à l’époque. Il en a été marqué à vie. Indien, originaire du Bengladesh, il a été un des premiers chercheurs à s’interroger sur les mécanismes et origines des crises alimentaires (1).

 
Il publia en 1981, Poverty and Famines : An Essay on Entitlement and Deprivation, dans lequel il démontrait que la famine de 1943, n’était pas la conséquence d’un manque de produits alimentaires. Au contraire, cette année là, la production agricole avait été supérieure aux années précédentes et toutes les ressources alimentaires étaient sur place. C'était les inégalités sociales et économiques, dont la quintessence s’exprimait dans les mécanismes de distribution des produits alimentaires, qui l’avaient provoquée.

 
Le Bengale, province de l’Inde alors colonie britannique, était miné par une injustice sociale qui provoquait une paupérisation dans les campagnes et dans les villes. Les achats importants de produits alimentaires par l’armée britannique, en lutte contre le Japon dans cette partie du monde sur différents théâtres d’opérations (dans la Birmanie voisine, en particulier), faussaient l’équilibre du marché, provoquant des augmentations impossibles à suivre par les plus modestes.

 
S’ajoutaient d’autres phénomènes pervers suscitant une panique, démultipliant la spéculation : constitution de stocks spéculatifs par une oligarchie soucieuse de profits immédiats et élevés, en complicité avec l’administration coloniale dont les membres éminents s’enrichissaient outrageusement. Avec, en conséquence, la manipulation des prix dans des hausses vertigineuses (2), facilitée par la maîtrise du circuit de distribution lié à cette même oligarchie.

 
Preuve, terrifiante par son coût humain, que l’autorégulation d’un marché, quel qu’il soit, est un mythe créé par des “économistes”, zélotes du “capitalisme sauvage”.

 
Colères, émeutes grondent, aujourd’hui, aux portes des pays riches, comme aux portes du palais de Louis XVI en son temps.

 

 
De Rome …

 

Ils étaient donc tous là : boulangers, boulangères et petits mitrons. Les “grands” et “petits décideurs” de ce monde. Du 3 au 5 juin, à Rome, rassemblés en un sommet de l’organisation de l’ONU spécialisée dans l’agriculture  et l’alimentation : la FAO (Food and Agriculture Organization). Du moins, institution conçue pour en anticiper et résoudre les problèmes, tout en assurant un minimum de cohérence dans leur résolution. (3)

 
Une des rares interventions pertinentes a été celle du représentant de la Suisse, Manfred Boetsch, directeur de l’Office Fédéral de l’Agriculture. Lui seul a dégagé la synthèse de la situation actuelle :

L’agriculture industrielle a échoué. L’agriculture familiale est la réponse au défi alimentaire”.


Tout est dit.  


Bien sûr, les médias dominants ne s’en sont pas fait écho, préférant "retartiner" les dépêches des agences de presse, copies conformes des communiqués des instances officielles. Pour nous livrer, une fois encore, leur traditionnelle bouillie. Eric de Ruest en a clairement épinglé les travers : Les Fausses Explications de la Crise Alimentaire dans la Presse (4).


Il évoque le cas emblématique d’Haïti qui, à lui seul en résume bien d’autres. Ce pays connaissait l’autosuffisance alimentaire, avant l’installation par l’Occident de la dictature de la famille Duvalier (5). Sa paysannerie a été éradiquée par l’importation du riz et autres produits alimentaires des pays occidentaux, subventionnant leurs producteurs. Provoquant une misère dont il ne peut sortir. Avec, aujourd’hui, un prix du riz augmentant de 200 %.

 

En fait, les mécanismes des crises et tensions sur les produits alimentaires sont connus, mais on ne les remet pas en cause : trop d’intérêts, financiers ou géopolitiques, et de création de fortunes faciles, en jeu.

 

L’agriculture industrielle, imposée par les pays occidentaux, avec une spécialisation dans des monocultures, a profondément déséquilibré l’économie des pays en développement, tout en accentuant inégalité économique et sociale. Coton, café, cacao, fruits (ananas ou bananes), céréales, élevage, dans d’immenses propriétés aux mains d’oligarchies qui sont le plus fervent soutien de la néocolonisation de leurs pays, servant d’écran à des multinationales (6). Rendant ces pays tributaires des marchés internationaux et des importations pour les produits alimentaires de base, dont les cours sont maîtrisés par les grands groupes agroalimentaires et leurs courtiers.

 

Car le marché international est le dernier à appliquer les principes de la “libre concurrence”. Ce sont des rentes de situation qui sont entretenues et protégées, grâce aux subventions à l’exportation accordées aux producteurs occidentaux, et au monopole de la distribution réparti entre quelques multinationales. A l’opposé de l’orthodoxie du “Libéralisme Economique”, systématiquement invoquée …

 

Les projections du modèle “occidental”, agricole et alimentaire, que les lobbies tentent de promouvoir en Inde, par exemple, démontrent qu’à terme ce seront plusieurs centaines de millions de personnes qui vont être jetées dans la misère absolue. Les évaluations les plus optimistes reconnaissent que l’industrie ou les services ne pourront pas les absorber. Les estimations, dans le cas de l’Inde, citent des chiffres de plus de cinq cent millions…

 

Stabiliser les populations, en évitant l’exode rural, en assurant un minimum de revenus et des ressources élémentaires rapidement accessibles, implique l’exploitation agricole familiale comme vecteur de développement essentiel. L’objectif de vouloir ramener une population active du secteur agricole à 3% ou 5% est  pure folie, dans des pays où il faudrait la maintenir entre 20 et 50 %.

 

De même, forcer les pays en développement dans des mécanismes brutaux du libre échange, faussé par la politique de subventions à l’exportation des productions occidentales, est une erreur fondamentale. Encourager la spéculation sur les produits de première nécessité de l’humanité, une aberration. La “bombe” qui menace l’humanité est là, pas ailleurs…


 


 

Tous les chercheurs et praticiens, un tant soit peu “honnêtes”, l’admettent : les économies en développement ne peuvent être livrées brutalement à l'emprise de marchés et, surtout, de spéculateurs, dans un environnement non régulé. Même parmi les dévots du “Libéralisme”, je citerai Thomas Homer-Dixon (7) :

“… Les pays qui ont progressé le plus vite, dont la Chine et l’Inde, mais aussi La Malaisie et le Chili, sont ceux qui ont protégé avec détermination leur économie, par notamment le contrôle des mouvements de capitaux et la protection douanière…” (8)

 

Les ressources essentielles aux hommes doivent être régulées et supervisées par un organisme international, tout particulièrement : eau, produits alimentaires, énergie.  Incorruptible, transparent dans son fonctionnement et la publication de ses travaux, chargé de museler les spéculateurs, veiller à la “salubrité” des cours et des prix, prohiber le vol des ressources au détriment des populations des pays producteurs, casser les monopoles et ententes des multinationales.

 

Mais les pays riches, bénéficiant d’une rente de situation confortée par la force, s’y refusent et s’y refuseront toujours. Il faudrait une révolution copernicienne. Impossible en l’état actuel des mentalités conservatrices des castes dirigeantes, adossées aux lobbies de Big Business et de Big Bang (industriels de l’armement et théoriciens bellicistes).

 

Seul un rapport de force peut faire évoluer les choses. Malheureusement. Comme le rappelle Anthony Payne :

“… la politique mondiale du “développement inégalitaire” est liée et contingente des “hiérarchies de puissance” … les pays désavantagés ne trouveront un développement plus égalitaire, n’obtiendront des concessions ou des changements dans les politiques actuelles du secteur des finances, du commerce, ou de l’environnement, qu’en opérant des changements d’alliances, dans un contexte de rapports de forces, en maîtrisant ou déployant les ressources de la puissance, même limitée, dont ils disposent.” (9)

 

 

A Osaka …

 

Ce week-end, du 13 au 15 juin, le G8 s’est réuni, à Osaka. Notamment ses représentants financiers avec ceux, inévitables, du FMI et de la Banque Mondiale. Tout ce beau monde “s’inquiète” des tensions :

“… le prix élevé du pétrole et des produits alimentaires présentent des risques sérieux pour la croissance économique globale… (10).

 

Lors de ce sommet, Christine Lagarde, notre ministre des finances s’est, à son habitude, illustrée par ses lapalissades : “Cette flambée des prix, massive, et durable comporte des aspects qui sont inexplicables”. Quelle puissance d’analyse !... Sidérant de lucidité pour un responsable politique, non ?... (11).

 

Plus courageux et concret, le ministre des finances italien, Giulio Tremonti, a estimé qu’il était “impératif” que les pays coopèrent dans la lutte contre la spéculation (to fight speculation). Rien que sur le marché à terme (futures) des matières premières de Londres, les transactions ont augmenté de 100 % et plus, en 2008, par rapport à l’année précédente. Devant la crise des subprimes et des établissements financiers, la spéculation s’est jetée sur le riz, le blé, le colza, le maïs… Pas d’état d’âme. Les fonds spéculatifs, les fameux CTA (Commodities Trading Advisers), les plus actifs, jouent à la hausse, et s’en mettent plein les poches.

 

Entre autres mesures pertinentes, Giulio Tremonti a donc recommandé d’exiger des intervenants, sur les marchés de matières premières et de produits alimentaires, des dépôts de garantie plus importants que la pratique actuelle (12). Afin de limiter les interventions spéculatives, tant au niveau de leur montant que de leur nombre.

 

Bien sûr, ce fut le tollé, l’apoplexie, parmi ses partenaires du G8 : de même qu’on ne touche pas aux paradis fiscaux, on ne touche pas davantage à la spéculation !... Comme dirait Obélix : “Ils sont fous ces romains !...”.

 

Pour se donner bonne conscience, et rassurer l’opinion, on dénoncera le moment venu “l’inertie criminelle” des gouvernants de Corée du Nord ou de Birmanie. On trouve toujours un bouc émissaire dans un coin.

 

Bla, bla, bla …

 

La fuite en avant.

 

Ainsi font, font,

Le boulanger, la boulangère

Et le petit mitron …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Trois de ses publications traitent, plus particulièrement, de ce sujet :
=> Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1982.
=> Food Economics and Entitlements, Helsinki, Wider Working Paper 1, 1986
=> Hunger and Public Action, en collaboration avec Jean Drèze, Oxford, Clarendon Press. 1989.
(2) Pratique dite du “
Price Gouging
”, en anglais.
(3) En français : Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, dont le siège est à Rome. Encore une de ces organisations internationales éléphantesques dont les coûts extravagants de fonctionnement assurent des sinécures pour des privilégiés, avec une efficacité ridicule.
(4) De Ruest, Eric, Les Fausses Explications de la Crise Alimentaire dans la Presse, CADTM, 13 avril 2008,
http://www.cadtm.org/spip.php?article3269
.
(5) Sanguinaire dictature, du père auquel le fils succéda, de 1957 à 1986. Protégée, pendant 29 ans, par l’Occident dans le cadre de la guerre froide, redoutant l’extension de l’exemple cubain.
(6)  Lamb, Harriet, Fighting the Banana Wars and Other Fairtrade Battles, Rider, Ebury Publishing, UK, 2008.
(7) Thomas Homer-Dixon, canadien, est Directeur du Trudeau Center for Peace and Conflict Studies, collabore à la presse “mainstream” (New York Times, Washington Post, Financial Times), ainsi qu’aux organismes “politiquement corrects” que sont la Banque Mondiale, la CIA et le National Security Council US. Il est représentatif de cette nouvelle génération de chercheurs adeptes du “Libéralisme”, mais avec une approche plus réaliste que doctrinaire.
(8) Homer-Dixon, Thomas, The Upside of Down – Catastrophe, Creativity and the Renewal of Civilisation, Souvenir Press Ltd, 2007, p. 192 :
“… some of the countries that grew the fastest – including China and India, but also Malaysia and Chile – actively protected their economies using capital controls and barriers…”
(9)  Payne, Anthony, The Global Politics of Unequal Development, Palgrave Macmillan, New York, 2005, p. 246 & 247.
(10)  G8 set to warn oil, food price shock endangers world economy,
Asia Times
, Hong Kong, samedi 14 juin 2008.
(11)  In  Business du Sunday Times, 15 juin 2008.
(12)  Dans le
mécanisme des achats et des ventes à terme, vous pouvez acheter pour la revendre à terme, la cargaison de céréales d’un bateau, pour 5% ou 10 % de sa valeur totale. Entre le moment où un bateau céréalier quitte l’Argentine, par exemple, pour aller vers un autre continent, il est fréquent que la propriété “virtuelle” de sa cargaison (souvent difficilement identifiable du fait de l’intervention ou de l’écran des courtiers…) change une dizaine de fois, en plein milieu de l’Océan. Le capitaine ne sachant même pas sa destination finale, quand il quitte le port d’embarquement : Hambourg, Singapour ?... Les profits de ces transactions se retrouvant, bien entendu, dans les paradis fiscaux. L’économie-casino dans sa splendeur.

 

 

Illustration : http://www.royet.org/nea1789-1794/ihm/zone_images.htm

Crédit Photo : Voyages dans tous les sens

http://stanechy.over-blog.com/article-20494131.html

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Published by Eva R-sistons - dans Alerte - danger ! - SOS
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