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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 22:16
 
Décroissance ou alter-développement ?
L’incontournable question de la productivité.


Benoit BORRITS

Avril 2006


Nos modes de production et de consommation ont des effets catastrophiques sur l’environnement au point de remettre en cause l’existence de notre espèce sur une échéance relativement proche. En particulier, les émissions excessives de gaz à effets de serre provoqueront un réchauffement de notre planète sur les cinquante prochaines années pouvant aller de 2°C (hypothèse optimiste) à 6°C (hypothèse pessimiste).

Pour en comprendre les conséquences, il est utile de rappeler que le climat d’il y a 100 000 ans était un climat glaciaire : des kilomètres d’épaisseur de glace recouvraient la Scandinavie, le niveau des océans était inférieur de 100 mètres et les deux tiers du sol français étaient impropres à la culture car gelés en permanence. Or la température moyenne de cette époque n’était inférieure que de 4,5°C de notre température moyenne actuelle. On anticipe alors les conséquences insupportables de ce réchauffement : hausse du niveau des océans, désertification de nombreuses régions, raréfaction des réserves d’eau douce...

Pour prévenir ce danger, le rapport Brundtland, introductif à la conférence de Rio, a popularisé la notion de développement durable : « Le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Bien que le principe soit sain, on comprend que son imprécision laisse une marge très large d’appréciation dans laquelle se sont engouffrées les multinationales pour en limiter la portée. Les engagements de Kyoto, auxquels les Etats-Unis, principal pollueur de la planète, n’ont pas souscrit, sont notoirement insuffisants pour faire face aux échéances.


Face à cette dérive, certains économistes et écologistes réfutent le « développement durable » et préfèrent promouvoir le concept de décroissance. Lorsque l’on parle de croissance, on parle du Produit Intérieur Brut (PIB) qui mesure la production d’un pays sur une année. La construction du PIB est schématiquement la suivante [1] : on évalue la valeur de la production de chaque entreprise [2] de laquelle on déduit les achats aux autres entreprises qui sont consommés sur la période. A cette évaluation, on y intègre certaines productions notamment celles de l’Etat qui est évaluée à la valeur de ses dépenses [3]. La valeur de la production d’une entreprise et donc de l’économie en général est évaluée en termes marchands : c’est l’échange entre deux agents économiques d’un bien ou d’un service contre de l’argent qui détermine sa valeur. Même la production gouvernementale, que l’on qualifie de composante d’un PIB non marchand, suit la même logique : les dépenses gouvernementales composées de salaires et d’achats aux entreprises sont définis par des prix s’établissant dans une logique de marché.

Le PIB d’une année est donc déterminé en valeur monétaire (dollars, euros...). Comment déterminer la croissance d’une année sur l’autre sachant que le pouvoir d’achat d’une monnaie n’est jamais constant dans le temps, que nous connaissons généralement l’inflation, à savoir une dévalorisation de la monnaie ? Les instituts statistiques nationaux (l’INSEE en France) produisent des indices d’inflation. L’inflation est calculée en prenant comme base le fameux « panier de la ménagère » censé être représentatif de la moyenne des achats des ménages d’un pays. On compare alors les PIB de deux années en prenant en compte cette inflation, c’est à dire en exprimant les PIB dans la monnaie d’une même année (en Euros de 2002 par exemple). Que se passe-t-il si la consommation des ménages évolue dans le temps avec la disparition ou l’apparition de nouveaux produits ? On se doit de modifier le panier de la ménagère en valorisant les nouveaux produits par rapport aux produits anciens désormais inexistants sur la base d’une comparaison des caractéristiques [4] .

Un aspect fondamental de la transaction marchande entre un acheteur et un vendeur est l’égoïsme de cette relation. Le vendeur est avant toute chose guidé par l’argent qu’il va toucher et la marge qu’il dégagera pour lui-même alors que l’acheteur est intéressé par la jouissance de cette marchandise. Peu importe aux deux parties que cette consommation ait des incidences vis-à-vis des tiers : l’acheteur d’un billet d’avion pour Cancun aura le plaisir de se déplacer et de pouvoir bénéficier de quelques jours au soleil, mais il est certain qu’il accélère de façon drastique le réchauffement climatique et l’ensemble de nos enfants et petits-enfants en pâtiront. En langage économique, on explique que le coût de transaction n’intègre pas les externalités négatives.

Comment mesurer ces externalités négatives ? L’objectif de l’ « économie de l’environnement », qui suit une logique totalement néoclassique et marginaliste, consiste à donner un prix à tout élément du capital naturel afin de chiffrer tout dommage et donc d’internaliser de différentes manières (impôts, permis d’émission..) ce coût additionnel [5] .

C’est ainsi que l’on évalue le coût monétaire de la disparition d’une espèce animale ou d’un site naturel : on étudie, par exemple, le prix que les individus seraient prêt à payer pour venir sur ce site (dont on déduit le prix de transport) ainsi que la fréquence de visites pour en déterminer une valeur à l’année que l’on actualise ensuite avec un taux d’intérêt ! Si ce type de calcul ne peut qu’inspirer un profond dégoût, il n’en reste pas moins vrai qu’il reste limité dans sa logique : comment mesurer le prix de notre climat tempéré ? Sans celui-ci, la vie deviendra un enfer et les valeurs monétaires des biens et services qui nous entourent nous paraîtront bien futiles. Voilà pourquoi il est vain de vouloir mesurer monétairement l’environnement naturel.

Retournons donc à la question de la valeur d’une marchandise. Comme nous venons de le voir, cette valeur est purement monétaire et ne peut nullement prendre en compte les externalités négatives vis-à-vis de l’environnement dans la mesure où celui-ci a une valeur infinie (car source de vie) et non monétaire. Mettons en place des régulations écologiques draconiennes mais indispensables visant à limiter les émissions de gaz à effets de serre et il est fort probable que l’on soit obligé de limiter l’usage de la voiture individuelle, d’investir massivement dans les transports collectifs, de modifier l’ensemble de nos systèmes de chauffage domestique, de renoncer à certaines productions (tomates en plein hiver par exemple !). Notre « panier de la ménagère » va donc se modifier de façon substantielle et comparer des produits sur la base des caractéristiques ne pourra pas non plus prendre en compte l’amélioration écologique de notre production et de notre consommation qui est une donnée non marchande.

Pour illustrer ceci, supposons que nous mangions des tomates en plein hiver d’une qualité acceptable [6] . Sur la stricte base des caractéristiques, la tomate d’hiver est alors très comparable à la tomate d’été, à ceci prêt qu’elle a probablement consommé infiniment plus d’énergie pour être produite (chauffage de la serre, lumière artificielle...). Si, pour limiter la consommation d’énergie, nous taxions celle-ci de façon drastique, il est probable que le prix de la tomate d’hiver monterait en flèche : il y aurait bien alors baisse du niveau de vie.

Prenons un autre exemple basé sur la même hypothèse d’une forte hausse des taxes sur l’énergie électrique ou le gaz. Vis-à-vis du chauffage d’habitation, cela inciterait l’ensemble des ménages à investir dans l’isolation de leur maison (doublevitrages, élimination de ponts thermiques... ). Cela n’induit pas forcément un meilleur confort et nous prive d’autres consommations. Appelons un chat un chat, la mise en place de régulations écologiques fortes correspond à une baisse du niveau de vie et est forcément un vecteur poussant à la décroissance du PIB. Ceci justifie d’autant l’urgence d’une redistribution plus égalitaire des richesses.

On opposera à ce vecteur de décroissance le fait que, dans nos sociétés, le chômage et la précarité sont des réalités et que les sociétés du Sud aspirent à la satisfaction de besoins humains élémentaires tels qu’une éducation et une alimentation saine et suffisante, ce que l’on appelle généralement le développement. Ces remarques sont parfaitement légitimes et remettent en cause nos modes de vie dans les pays occidentaux. Le WWF [World Wide Fund for Nature] , utilisant le concept d’empreinte écologique créé par Mathis Wackernagel et William Rees [7] , nous montre clairement que nous consommons plus de ressources naturelles qu’elles ne se régénèrent. Il faudrait notamment trois planètes pour pouvoir supporter la généralisation du mode de vie des Français à l’ensemble du monde. Si cette modification de nos modes de production et de consommation n’apparaît pas a priori comme une partie de plaisir, il convient cependant de constater que de nombreux indices évaluant le bien-être d’une société, tels que l’Indice de Santé Sociale [8] , accusent une baisse significative dans de nombreux pays à partir des années 80, ce qui nous montre que si le PIB par habitant, et donc notre niveau de vie, a progressé, celui-ci n’est nullement synonyme de qualité de vie.

Il est essentiel que chaque individu puisse disposer d’un travail et d’une rémunération lui assurant une vie digne. Ce constat est un vecteur contradictoire de croissance du PIB. Ceci passera par une extension des services publics qui, par phénomène d’entraînement, générera une impulsion économique à la sphère marchande. Contrairement à une idée reçue, les services publics, bien que classés en PIB non marchand, sont aussi des sources de pollution : les modes de transport ou de chauffage utilisés par les administrations publiques et leurs sous-traitants sont fondamentalement à revoir. De ce point de vue, si l’extension des services publics et le plein emploi pour tous sont des vecteurs de croissance du PIB, l’intégration des contraintes écologiques dans ces nouvelles activités sera a contrario un vecteur de décroissance.

Si il y a donc incertitude sur la croissance ou non du PIB, qu’en est-il alors de la productivité ? La productivité horaire se définit comme le PIB divisé par le nombre d’heures travaillées. Cette productivité horaire n’a cessé de croître sur ces deux derniers siècles. Sur les vingt cinq dernières années, cette productivité a cru à un rythme annuel légèrement supérieur à 2%. Ceci traduit une augmentation de notre efficacité due à différents facteurs tels que les nouvelles technologies, un niveau d’éducation en hausse, de nouveaux modes de production. Rien ne nous dit que le champs de la connaissance ne s’étendra pas, que le niveau d’éducation ne progressera pas et que de nouveaux modes de production encore plus efficaces n’apparaîtront pas. C’est sans doute le sens du mot « développement » et la raison de notre attachement à ce concept : c’est pourquoi il est préférable de parler d’un « autre développement », d’un « alter-développement » plutôt que de décroissance. Par contre, la mise en place de régulations écologiques risque de peser fortement sur la productivité et il convient, à cet égard, de cesser la langue de bois et de ne plus tabler sur des augmentations de productivité dans des scénarios économiques.

Une baisse de la productivité signifie qu’à temps de travail égal, le niveau de vie est moindre, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il y ait dégradation de la qualité de vie. Ce constat a des implications fortes en ce qui concerne les politiques de plein emploi. Le discours néolibéral explique que les gains des apporteurs de capitaux sont le moteur de la croissance et donc de la création d’emplois. Si nous n’avons aucun doute sur le caractère fallacieux de ces politiques qui, en réalité, utilisent le chômage et la précarité pour maintenir la rentabilité des capitaux, cette baisse de la productivité signifie alors une pression encore plus insoutenable sur le pouvoir d’achat des salariés pour maintenir le même niveau de profits : en clair, il faudra plus d’argent pour payer l’essence que l’on mettra dans la Ferrari ! Mais ce constat a aussi une implication vis-à-vis des politiques keynésiennes de stimulation de l’économie pour le plein emploi. Durant les trente glorieuses, le partage des gains de productivité entre le capital et le travail sous le contrôle de l’Etat a été un moteur essentiel de la paix sociale et du plein emploi. Comment renouer avec de telles politiques en l’absence de gains de productivité ?

Les vieilles recettes ne peuvent donc plus être appliquées et toute stimulation strictement marchande est inopérante. Plus que jamais, l’exigence de l’embauche de la totalité de la population active par les entreprises est incontournable et cette exigence ne peut que passer par des mesures incitatives financées par les entreprises elles-même. La proposition de création d’un régime de redistribution inter-entreprises va dans ce sens  [9] : les entreprises qui produisent beaucoup par travailleurs doivent payer pour les entreprises qui produisent moins. En cas de persistance du chômage, le montant de cette redistribution devra augmenter : pour éviter une ponction, les entreprises devront alors embaucher du personnel supplémentaire. Inversement, en cas de plein emploi, il peut être envisagé de réduire cette redistribution. Cette proposition revient donc à socialiser une partie de la richesse produite en environnement de marché, ce qui contribue à une nécessaire démarchandisation du monde facilitant la mise en place de régulations écologiques.


Benoit Borrits
benoit.borrits@wanadoo.fr...

Auteur du livre "Vers la Démocratie Economique", éd. L’Harmattan. http://perso.wanadoo.fr/benoit.borrits/livre.html


- Du même auteur : Démocratie et contrôle des changes : L’exemple vénézuélien, par Benoît Borrits.



Les syndicats et l’obsession de la croissance, par Elmar Altvater.

Révolution énergétique et transformation sociale, par Daniel Tanuro.


Droits ou intérêts ? par Pierre Ruscassie.


« Kyoto mon amour », par Daniel Tanuro.


Tendances et tensions de l’économie mondiale, par Eduardo Lucita.

[1] Ce travail est réalisé par les instituts statistiques nationaux (INSEE en France) dans le cadre de la comptabilité nationale. Pour en savoir plus sur le mode de calcul du PIB, on se reportera utilement aux ouvrages « Comptabilité nationale, Christian Descamps, Coll. Amphi Economie, Editions Bréal 2002 » et « La comptabilité nationale, Jean-Paul Piriou, Coll. Repères, Editions La Découverte 2003 ».

[2] Les différents agents économiques sont répartis en secteurs institutionnels (SI). En terme d’entreprises, on y distingue les entreprises non financières, les entreprises financières ainsi que les entreprises individuelles assimilés aux ménages.

[3] Mais aussi les revenus immobiliers des ménages, la production pour consommation propre de certains ménages (agriculteurs par exemple), la valeur de loyers fictifs de propriétaire de leur propres logement, ainsi que la production des ISBLSM (Institutions Sans Buts Lucratifs au Service des Ménages : associations, partis politiques, congrégation...).

[4] L’exemple le plus typique de cette problématique est l’informatique. Les ordinateurs personnels d’aujourd’hui sont sans commune mesure avec ceux d’il y a cinq ans. Tout a changé : la taille des disques durs et de la mémoire, les cartes graphiques, les moniteurs.... L’ordinateur d’il y a cinq ans n’existant plus, on est obligé d’évaluer le prix que devrait avoir aujourd’hui un tel ordinateur sur la stricte base de ses caractéristiques techniques.

[5] « Economie de l’environnement », Olivier Beaumais, Mireille Chiroleu-Assouline, Collection Amphi Economie, Editions Bréal.

[6] Il est notoire que la qualité gustative d’une tomate qui a poussé en plein air au soleil est généralement supérieure aux tomates d’hiver qui ont été cultivées dans des laboratoires. Ceci étant, les qualités gustatives de ces dernières s’améliorent au point de parfois rivaliser avec de mauvaises tomates d’été.

[7] « Our Ecological Footprint : Reducing Human Impact on the Earth », Mathis Wackernagel, William Rees, Editions “New Society Publishers”, 1996.

[8] Cet indice a été mis au point par Marc et Marque-Luisa Miringoff à partir de 1980. Cet indice a connu un grand succès à la suite de la parution d’un article majeur dans la revue Challenge en 1996. Il en existe d’autres très proches tels le BIP 40 français. Voir « Les nouveaux indicateurs de richesse », Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, collection Repères, Editions La Découverte.

[9] Voir à cet effet www.redistri.net.


http://www.legrandsoir.info/spip.php?article3631

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Published by Eva R-sistons - dans Le Futur
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