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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 04:31



Révolte d’une génération grecque désespérée

« Aux banques ils donnent de l’argent, aux jeunes ils offrent... des balles »

Un peu partout en Europe, la charnière entre vie étudiante et monde du travail se grippe. Les jeunes Grecs ne distinguent plus le quotidien maussade des petits boulots d’un avenir assombri par la crise. Aveugles à ce malaise social, les pouvoirs publics ont été surpris — et secoués — par la fureur des protestataires. Celle-ci effraie aussi au-delà du Péloponnèse : en France, le ministre de l’éducation Xavier Darcos a différé une « réforme » contestée pour calmer l’agitation étudiante.

Par Valia Kaimaki

« Bienvenue sur le terrain des luttes sociales. A partir de maintenant, tu dois te protéger toi-même et tu dois également protéger tes luttes. » Voilà ce qu’a répondu le senior de la vie politique grecque, l’octogénaire Leonidas Kyrkos, personnage-clé de la gauche, à la question : « Qu’avez-vous à dire aux jeunes gens qui manifestent actuellement ? »

A la suite du meurtre par un policier, le 6 décembre dernier, d’un jeune homme de 15 ans, Alexis Grigoropoulos, collégiens, lycéens et étudiants ont envahi les rues de nombreuses villes de Grèce : Athènes, Salonique, Patras, Larissa, Héraklion et La Canée (Crète), Ioannina, Volos, Kozani, Komotini... Ces manifestations spontanées, aux rendez-vous annoncés par SMS ou par courriel, ont donné lieu à l’explosion d’une rage inouïe.

La révolte a pour origine de multiples facteurs, dont la répression policière ne constitue que le plus évident — Alexis n’en est d’ailleurs pas la première victime, seulement la plus jeune. Mais le terreau fertile du soulèvement, c’est, bien sûr, la débâcle économique qui frappe durement le pays avant même que la tempête mondiale ne fasse sentir ses effets. Or s’y ajoute une crise politique profonde, à la fois systémique et morale : provoquée par l’absence de transparence dans l’action des partis et du personnel politiques, elle aboutit à un manque de confiance envers toutes les institutions étatiques.

Les blessures de la dictature
restent ouvertes

Il faut dire que le meurtre d’Alexis n’a rien d’une « bavure » : son nom s’ajoute à la longue liste d’assassinats et d’actes de torture restés impunis, commis contre des manifestants ou des immigrants. En 1985, en effet, un autre jeune de 15 ans, Michalis Kaltezas, fut tué par un policier, que blanchit ensuite un système judiciaire plus troué qu’une passoire. Les forces de l’ordre athéniennes n’agissent pas différemment de leurs homologues d’autres pays d’Europe. Mais, en Grèce, les blessures de la dictature demeurent ouvertes. L’inconscient collectif n’a pas oublié cette nuit de sept années (1) ; cette société ne pardonne pas aussi facilement que d’autres.

D’où la grande dissemblance avec les événements des banlieues françaises en 2005, qui permirent au futur président Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, de tirer son épingle du jeu en tenant le discours séducteur de « la loi et l’ordre ». Les Grecs, eux, forment un front uni contre la répression, qui fait trembler les fondations du gouvernement de droite. En tête de cette alliance se trouve une génération qui est loin d’être adulte. Et pour cause. La vie quotidienne des lycéens se caractérise par une scolarisation intensive, dont l’objectif numéro un consiste à décrocher une place à l’université. La sélection est sévère ; les jeunes s’y préparent dès l’âge de 12 ans. Puis les heureux élus découvrent la réalité de la vie après la fac : au mieux, un emploi à 700 euros par mois.

La Grèce connaît depuis longtemps cette « génération à 700 euros ». Certains de ses membres se regroupent au sein d’une association dénommée Génération 700, ou G700, qui s’efforce à la fois de faire entendre leur voix et de leur offrir des services juridiques gratuits. Car même ceux qui ont la « chance » de toucher ces 700 euros travaillent avec des contrats de sous-traitance. Le contrat à durée déterminée (CDD) fait ici figure d’exception, puisque, comme en France, il donne droit à la sécurité sociale, au treizième mois, aux indemnités en cas de licenciement, etc. En revanche, les contrats de sous-traitance, fréquents jusque dans les services publics, échappent au droit du travail. Plutôt que de « travail précaire », on parle de « location » de travailleurs.

C’est à cette violence que les jeunes réagissent brutalement. « Les indices d’évaluation de la situation économique et des attentes des citoyens signalent un pessimisme record, observe M. Stratos Fanaras, président-directeur général de l’institut d’études statistiques Metron Analysis. « Les gens sont très déçus et ne croient pas que cela s’améliorera. Et ce indépendamment de leur classe sociale, de leur niveau d’éducation ou de leur sexe. La Fondation des études économiques et industrielles, qui publie un rapport tous les mois depuis 1981, constate également un niveau exceptionnellement bas de l’indice du climat économique. »

Dans cette ambiance morose, les gens ordinaires ne disposent pas des instruments nécessaires pour analyser la situation. La violence policière les arrache à la passivité et définit les camps. D’habitude déboussolés, « ils perçoivent le meurtre comme s’inscrivant clairement dans une logique manichéenne, continue M. Fanaras. Cette tragédie leur permet de distinguer à nouveau le mal du bien et donc de prendre parti ».

Mais cet engagement ne relève pas vraiment de la politique, tant le système ainsi que les partis sont discrédités auprès des jeunes. Trois familles politiques règnent sur la scène grecque depuis les années 1950. Les deux grands partis, la Nouvelle Démocratie (droite) et le Pasok (socialiste), se partagent le pouvoir. Quant au Parti communiste de Grèce (KKE, dit « de l’extérieur »), sa tradition stalinienne (2) lui interdit d’apparaître comme une force alternative.

Concurrence
pour la suprématie à gauche

Pour sa part, Syriza, coalition des mouvements de la gauche radicale, issus pour l’essentiel du Parti communiste dit « de l’intérieur » créé en 1968, sait mieux communiquer avec les jeunes. D’où son gain de popularité : la formation, qui avait obtenu un modeste 5,04 % aux élections législatives de septembre 2007, jouit de la faveur des sondages, six mois plus tard (13 % d’intentions de vote).

L’élection à la tête de la Coalition de la gauche et du progrès (Synaspismos), sa composante majeure, d’un jeune homme de 33 ans, M. Alexis Tsipras, a largement contribué à cette ascension. Ses prises de position originales sur les problèmes actuels, mais aussi ses « coups médiatiques » (comme le choix d’une jeune immigrante pour l’accompagner à la grande réception du président (3)), semblent susciter la sympathie d’une partie de la jeunesse. Même après sa « normalisation » dans les enquêtes d’opinion, Syriza affiche aujourd’hui 8 %, loin devant un KKE incapable de comprendre ce bouleversement.

Cette concurrence pour la suprématie au sein de la gauche contestataire a poussé les communistes à approuver le gouvernement de la Nouvelle Démocratie et l’Alarme populaire orthodoxe (LAOS, extrême droite (4)) quand ceux-ci ont dénoncé publiquement Syriza comme « refuge des casseurs ». Il leur fallait un bouc émissaire pour détourner l’opinion du débat sur les vraies causes de la crise. Pour ce qui est du Pasok, il préfère se taire dans l’espoir de revenir plus vite que prévu au pouvoir.

Pots-de-vin, vie de luxe,
népotisme

Une grande responsabilité incombe au gouvernement. Elus pour la première fois en 2004 en promettant d’instaurer la transparence, le premier ministre Costas Caramanlis et son équipe pataugent dans des scandales plus graves encore que ceux de leurs prédécesseurs : pots-de-vin, vie de luxe, népotisme, rien n’y manque. Le dernier en date concerne des ventes illégales de terres nationales aux moines du mont Athos, transactions dont les responsables restent inconnus. Les jeunes ont donc raison de considérer que, dans ce pays ou règne la corruption, nul ne risque d’être puni. Le visage masqué par un foulard ou une cagoule — on les appelle d’ailleurs les « encagoulés » —, les manifestants les plus radicaux — qui « cassent » et incendient — aiment se retrouver place Exarchia, au cœur d’Athènes, là où Alexis a perdu la vie. La police rêve de se venger d’eux, d’autant que ce « Greenwich Village » à la grecque se situe à côté de l’Ecole polytechnique, où la jeunesse livra une bataille décisive contre la dictature en 1973 : les affrontements entre anarchistes et forces de l’ordre y relèvent d’une vieille tradition.

Les images diffusées par les télévisions du monde entier montraient surtout les feux allumés par ces groupes. Le spectateur averti aura néanmoins noté des différences notables par rapport au spectacle habituel. D’abord, les foules de « casseurs » étaient beaucoup plus denses qu’auparavant. En outre, elles n’opéraient pas qu’à Athènes, mais aussi dans une pléiade de villes. De surcroît, les violences urbaines ont duré plusieurs jours. Autant dire que, cette fois, une grande masse de jeunes a participé aux violences, dont la plupart n’avaient jusque-là aucun contact avec l’anarchisme. Derrière les barricades érigées un peu partout se trouvaient même des collégiens de 13 ou 14 ans.

Le gouvernement a mis en avant les « encagoulés » pour évoquer une « atteinte à la démocratie ». De quelle démocratie parle-t-on, rétorquent les protestataires ? Indubitablement, collégiens et lycéens ont attaqué des postes de police à coups de pierre. D’autres, c’est vrai, ont participé à la destruction de succursales bancaires. Mais, quelques jours auparavant, ce gouvernement, indifférent à l’enfoncement dans la misère de centaines de milliers de Grecs, avait offert aux banques un joli paquet de 28 milliards d’euros. Ces dernières délèguent pourtant à des sociétés privées de recouvrement le soin de se faire rembourser les petits crédits, insultant, menaçant et confisquant...

Souvent violente, la colère de la jeunesse n’exprime pas une attente politique particulière. Mais peut-il en aller autrement quand les partis eux-mêmes, à l’exception de l’extrême gauche, se font sourds aux exigences du mouvement ? « Ni dialogue ouvert, ni même messages reçus, a fortiori pas de conclusions tirées. Comme s’il s’agissait d’attendre que les jeunes en aient assez de “casser” pour que la révolte prenne fin », remarque l’analyste Fanaras. Pour lui, bien des manifestants risquent de revenir à leur canapé... jusqu’à la prochaine provocation-prétexte. D’autres intégreront la pépinière des groupes violents. « Ce fut déjà le cas après l’assassinat de Kaltezas », confirme l’ex-journaliste Alexandre Yiotis, un ancien anarcho-communiste autrefois actif dans cette mouvance en France, en Espagne et en Grèce. Et d’ajouter : « Ils grossirent notamment les rangs de l’organisation terroriste 17 Novembre Créé en 1975, ce groupe armé d’extrême gauche a revendiqué plusieurs assassinats avant d’être démantelé en 2002 (5). » Désormais retiré de l’action, Yiotis remarque toutefois que la plupart des drapeaux brandis dans les manifestations mariaient le rouge et le noir.

Dans la propagande étatique relayée par les médias, surtout la télévision, deux éléments frappent. Le premier concerne le rôle des immigrés dans les événements. Il a été dit que le pillage des magasins brûlés était le fait d’immigrants affamés. La télévision a même souligné que, en Asie, c’était « une pratique courante : manifester, casser, voler ». Or les éléments violents se recrutaient avant tout parmi les autochtones, révoltés contre un système politique corrompu. Et, si des Roms ont pris part aux déprédations, c’était surtout pour venger les leurs, victimes oubliées de la répression policière...

Des foules affamées — grecques, pour l’essentiel — se sont livrées à des pillages. « Un phénomène nouveau, observe un étudiant. Avant, dans les manifs, étudiants et syndicats formaient la tête, puis défilaient les partis politiques, Syriza en queue. Après venaient les anarchistes et, quand ça chauffait, ils entraient dans les rangs de Syriza... et tout le monde se faisait tabasser. Maintenant, après les anarchistes, arrive un nouveau bloc : celui des affamés. Immigrés, drogués, désespérés, ils savent que, dans les manifs, il y a de la bouffe. »

Seconde invention du pouvoir et des médias : des « citoyens en colère » se seraient organisés pour défendre la loi et repousser les casseurs. Au contraire : ils ont tenté de chasser... les policiers ! Des petits commerçants leur hurlaient de s’en aller, tandis que des passants se jetaient sur eux pour libérer les collégiens arrêtés. Prenant conscience qu’il n’était pas possible de garder les enfants à la maison, parents et grands-parents sont descendus avec eux dans la rue pour les protéger. Un monde à l’envers...

« Avec la crise,
il y aura matière à nourrir le feu »

Ce mouvement s’inscrira-t-il dans la durée ? « Etant donné que la crise économique mondiale arrivera bientôt chez nous, qu’une grande partie de la jeunesse restera marginalisée, que la situation de l’éducation ne s’améliorera pas demain matin, qu’on ne verra pas bientôt la fin de la corruption politique, il y aura matière à nourrir le feu », souligne le journaliste et analyste politique Dimitris Tsiodras.

Déjà, il ne s’agit plus seulement de la Grèce. Le mouvement a réussi à « s’exporter » — ou plus simplement à converger avec d’autres. Pour une bonne raison : que cette génération soit la première, depuis la seconde guerre mondiale, à ne pas espérer vivre mieux que ses parents ne constitue pas, loin de là, un phénomène exclusivement grec.

Valia Kaimaki


http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/KAIMAKI/16707

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