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17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 17:17


[Désormais nous n’avons plus de camp socialiste, lequel nous a fait perdre trop de temps. Nous ne pouvons plus accuser l’URSS et le PCUS (Parti communiste d’Union soviétique). Disparition totale. Ils font partie des souvenirs, dans le meilleur des cas. Il ne nous est pas permis de nous tromper à nouveau, car ce qui n’était peut-être autrefois que naïveté et ignorance, serait aujourd’hui une pure stupidité que l’histoire ne pardonnerait pas.]

 

Prologue à "Ernesto Che Guevara, homme et société. La pensée économique du Che" de Carlos Tablada

 

Un livre sauvé de la mer

 

Editorial Ciencias Sociales Rebelion du 16 juin 2005(Catedra Che Guevara).

 

"Et pouvoir te dire ce que je n’ai pu te dire
Parler comme un arbre, mon ombre vers toi
Comme un livre sauvé de la mer
Comme un mort qui apprend à embrasser
Pour toi, pour toi"

Silvio Rodriguez

 

 

Dans "Gloses à la pensée de José Marti", Julio Antonio Mella [1], le plus intense de tous les Cubains, indiquait :

"Il y a longtemps que je porte en moi un livre sur José Marti, livre que j’aspire à mettre en lettres d’imprimerie. Bien loin de tout patriotisme, quand je parle de José Marti, je ressens toujours la même émotion, la même crainte que celles que l’on éprouve devant les choses surnaturelles".

Ce livre, à mon avis, reste toujours à écrire.

Heureusement, le Che n’a pas connu le même destin. Le livre de Carlos Tablada est en tous cas un de ces livres qui devait être écrit, qui nous fait sentir le Che au combat, obstiné et utile, loin de tout l’oecuménisme et de toute la rhétorique en vigueur parfois, trop souvent, pour nous présenter le Che. Nous sommes en face d’un de ces livres où ce n’est pas l’auteur qui parle, mais le coeur du protagoniste.

Ma relation à ces lettres a quelque chose de particulier. Je ne les ai lues que récemment. C’est pour cela que pour moi ce livre vient à peine de sortir du fournil de l’histoire. Il a été écrit hier. Je me sens saisie d’étonnement et de bonheur, car c’est un livre qui utilise les catégories économiques comme prétexte pour nous montrer une créature possédant la dose la plus élevée de cohérence et d’engagement face à la plus noble des aspirations humaines : la révolution.

Permettez-moi ici de vous conter une première expérience personnelle.

En 1986, après trois années en Allemagne de l’Est à étudier la Physique, j’arrivai à La Havane sans accepter le socialisme. La ex-RDA était pourtant un exemple de "bien" vivre. Le système était satisfaisant pour les plus exigeants. Les avantages matériel de cette société étaient excellents : en matière de transport, de pouvoir d’achat, de système de santé, d’éducation. Néanmoins, il y avait peu de jeunes qui ne voyaient dans la RFA voisine quelque motif pour essayer d’émigrer, des chocolats plus savoureux, des savons plus odorants... Il s’était répandu une maxime qui disait que plus il y a de choses et meilleures elles sont, plus il y a de socialisme. J’ai appris ensuite que cela venait d’une maxime de Staline quand il disait que l’URSS était supérieure au capitalisme parce qu’elle produisait plus d’acier.

Comme l’a justement fait remarquer le Che, ce système était "en dehors de l’homme". Le 5 décembre 1964 il affirma :

"Et par exemple, cette chose si intéressante, je ne sais pas si vous suivez bien la politique internationale, mais cette chose si intéressante que le camarade Khrouchtchev avait dit en Yougoslavie, qui incluait l’obligation pour les gens d’étudier et je ne sais quoi. Car ce qu’il a vu pour la Yougoslavie et qui lui a semblé si intéressant aux Etats-Unis était beaucoup plus développé parce que c’est capitaliste (...). En Tchécoslovaquie et en Allemagne on commence aussi à étudier le système yougoslave pour l’appliquer".

Pour concevoir un système pareil, je l’ai su plus tard, l’argent et ses catégories étaient le plus adéquat. Il n’était pas recherché une nouvelle forme de relations humaines pour produire. Et ce système, qui n’avait pas besoin de l’homme, se créa bien avant, depuis que Colomb décida que la terre était un globe (la globalisation est certes venue par la suite).

J’ai considéré au cours de cet été révélateur de 1986 que je ne pouvais pas adhérer à une société pareille, qui était ma seule vision du socialisme... C’était supposé être, comme me le dirent beaucoup de précieux camarades quand je partis pour l’Europe, "un voyage dans la machine du temps", Cuba devant être 30 années plus tard une République Démocratique Allemande tropicale.

Malgré tout j’ai fait mes études de physique. La physique, en autres avantages, t’astreint au moins à une logique élémentaire et à l’usage inéluctable de la statistique. La situation m’a paru la même dans tous les pays socialistes que j’ai eu l’occasion de visiter, avec plus ou moins de savon et de chocolat.

Je me suis dite que si c’était à ce pitoyable état végétatif qu’ils voulaient réduire la terre sensible de Marti, Fidel n’avait pas à remiser son uniforme de guérillero et moi je ne pouvais pas marcher. Les résultats étaient le manque d’engagement, l’ "aliénation" de la jeunesse, le fétichisme pour les biens de l’énigmatique Occident. Il valait mieux alors que je me tourne vers la Révolution Française et les idées de Rousseau plutôt que vers Octobre 1917, épisode en définitive mineur et mal calculé.

Je n’exagère pas. J’appartiens à une génération de Cubains qui a grandi dans l’apologie du socialisme réel (pour l’appeler ainsi). L’apologie aboutit à l’envoi de dizaines de milliers de jeunes finir leurs études universitaires dans ces sociétés socialistes afin de leur présenter l’avenir de leur propre pays.

Je suis un produit de cette génération née dans les emblématiques années 60 dans le sein de la Révolution Cubaine et qui a dans les années 90, à la trentaine, rejoint les rangs d’un parti communiste alors qu’à la même époque partout dans le monde des dizaines de millions de camarades faisaient le chemin inverse.

Nous sommes de cette génération qui a pensé au départ que la perestroïka, la glasnost et autres sinistres apparitions signifiaient la lutte contre les sociétés bureaucratisées d’Europe de l’Est. Le rêve s’est effondré et au milieu des plus grandes difficultés économiques d’une île livrée à elle-même, beaucoup d’entre nous ont pensé que le monde n’avait d’autre alternative que les lois du marché d’un côté, et cette prison idéologique que j’ai par la suite identfié comme le stalinisme de l’autre. Ce fut une des plus effroyables tempêtes éthiques de l’histoire humaine.

Je ne serai jamais assez reconnaissante à mon père de m’avoir alors remis deux livres qui relataient les avatars du bolchevisme trahi. Comme m’aurait aussi été précieux le livre de Tablada !

Juste avant la mort totale, dans une sorte d’été de la Saint-Martin [2], est sorti le livre de Tablada, escorté par le "processus de rectification des erreurs et tendances négatives", non pour Cuba, mais pour la pratique socialiste mondiale. Je n’en ai su plus là-dessus qu’il y a très peu de temps.

Dans ces moments de désespoir juvénile, il m’a sans doute manqué de la grandeur d’âme ou de l’expérience pour comprendre, cette année-là, qu’un des discours les plus lumineux et nécessaires de Fidel posait le sort du socialisme. Dans un dernier cri, le "processus de rectification des erreurs et tendances négatives" produisit sa dernière lueur d’espoir dans la pratique du haut fait de Lénine. Il n’est pourtant pas vrai qu’à Cuba on a commencé à fabriquer un socialisme "à la cubaine", car s’il y a quelque chose qui caractérise le socialisme, qui le distingue de tous les systèmes antérieurs, c’est l’absence de frontières. "Notre socialisme", comme on dit parfois, est un grand paradoxe, puisque le socialisme est né pour être international. Ce processus qui se tint dans la légère île de Cuba, a été le seul processus sincère de rectification du socialisme du XXe siècle.

Le livre de Carlos Tablada s’inscrit dans cette belle tentative de sauver la pratique socialiste. Après bien des vicissitudes, il a fini par être publié et a reçu en 1987 le prix Casa de las Americas.

Au nom de cette génération idéologiquement perdue, assommée par le stalinisme, trompée par la perestroïka, je remercie sincèrement Carlos Tablada d’avoir sauvé ce livre de la mer. En sauvant ces lettres de la tempête à un moment précis qui était celui du préambule du désastre du socialisme, Tablada nous fait sentir, possédé du fantôme du Che, que les idées de Marx sont toujours viables, que la Révolution d’Octobre peut encore triompher, qu’elle avait été trahie.

En plus d’être un livre sur l’économie, c’est un livre idéologique, de combat, un livre qui peut-être aurait dû être publié bien plus tôt, au moment où nous étions submergés par le "calcul économique" et que nous pensions, comme mes condisciples allemands, que la société socialiste consistait à produire de meilleurs savons.

Aujourd’hui encore, il y a des camarades qui continuent à diffamer le Che. Il y a beaucoup de militants qui le considèrent comme un exemple de foquiste courageux, qui ne connaissait pas les "méthodes" léninistes de lutte et dont la pensée économique dans la période de transition se limita à "exagérer" les valeurs morales. Ils estiment qu’il a été un grand révolutionnaire, mais incapable de comprendre la réalité sociale qu’il évitait, que son apport à la théorie marxiste a été bien maigre, et qu’il subordonnait la transition au socialisme au "travail volontaire".

Je voudrais m’arrêter un peu là-dessus, car c’est un motif de douleur profonde que des militants du monde ne parviennent pas à considérer le Che comme un créateur de plus pour le marxisme. D’où vient le mot foquisme ? [3] . Nestor Kohan, dans son livre "Ernesto Che Guevara : un Autre Monde est possible", indique qu’il doit venir d’un essai anthologique du converti français Régis Debray.

Le mot n’est pas mauvais bien qu’on n’ait pas cherché son origine. La définition la plus sérieuse que j’ai trouvé de "foco" (foyer) est la définition géométrique. Les focos se définissent comme les points d’un plan constituant une ellipse. L’ellipse est une forme d’une importance majeure pour notre existence. Il suffit de rappeler ici la Première Loi de Johannes Kepler, le prodigieux astronome allemand du XVIIe siècle. "Les planètes tournent autour du soleil en orbites elliptiques dans lesquelles le Soleil constitue un des foyers de l’ellipse". Alors, sur cette base, le "foco" de Che Guevara est l’équivalent du Soleil grâce auquel nous tournons remplis de chaleur et de lumière.

D’aucuns, quand ils osent encore lever la voix après tant de mensonges, ou en tous cas d’ignorance, lui délivrent une commode couronne d’épines et y inscrivent pour le Congrès de l’Histoire, la phrase sortie de son contexte "rêver l’impossible", en omettant les mots "faire" et "lutter". Ceux-là sont les nouveaux réformistes qui, sous un certain vernis révolutionnaire s’offusquent de tout ce qui les dérangent : partis, engagements, histoire.

Cela est impardonnable. Le Che a été sur cette Terre l’homme qui s’est le plus rapproché de la véritable pratique. Je ne sais pas si son songe d’une nuit d’été a été l’impossible. Mais ce que je sais c’est qu’aucun politique n’a conçu un système économique, éthique et politique plus pertinent pour la réalité de son temps.

Malgré mon manque de connaissances en économie, le livre de Tablada me fait comprendre parfaitement la force des contributions du Che. Le système socialiste devrait se définir non seulement par l’affectation sociale des biens, mais aussi par la manière de les obtenir, par la nature des relations sociales qu’établissent les hommes entre eux dans l’instant de la production. Même s’il s’agit-là d’un fondement du marxisme, ce fondement n’est pas compris dans toute sa portée.

La Nouvelle Politique Economique (NEP), en ce sens, a été beaucoup plus, à mon avis, qu’un pas en arrière, elle a été un recul de la moitié du chemin accompli, duquel il a été fort difficile de revenir.

Je vais illustrer mon propos par un exemple simple :

Imaginons un Couvent de religieuses en grande difficulté économique. La Mère Supérieure prostitue alors les novices les plus belles pour faire rentrer de l’argent. L’argent de cette activité, que sans doute les futures épouses du Christ considéreront comme le Diable, va être utilisé de manière honnête, dans la restauration d’une chapelle, dans l’achat de meilleurs reliquaires pour les saints, dans des dons aux pauvres, etc. Les novices feront alors ce que leurs principes réprouvent pour sauver ce qu’elles aiment. Vont-elles finir comme de vulgaires catins ou comme les nonnes salvatrices du couvent ?

Si on se sert des lois du marché pour bâtir une société qui les contestent, quelle société allons-nous nous construire ? Le socialisme doit être novateur, non seulement dans la manière de distribuer les richesses, mais surtout en tant que système différent pour les produire. Il doit mettre en place de nouveaux rapports dans le processus productif. Le Che avait bien compris cette question. C’est ce que nous restitue l’encre savoureuse de Carlos Tablada, qui montre un révolutionnaire passionné et loquace.

Est-il écrit quelque part que l’homme producteur doive se défaire de sa subjectivité, de sa noblesse et de son altruisme avant d’entrer à l’usine ? L’homme a un estomac et un sexe tout comme un coeur et un cerveau. En quoi faut-il que le coeur et le cerveau commandent, contrôlent et utilisent les lois, et non l’inverse ?

Et maintenant... alors qu’à la vérité le Che avait raison, que le Couvent imaginaire est devenu le plus grand bordel du monde... quelle importance peuvent avoir pratiquement les idées du Che pour l’édification du socialisme ?

Plus que jamais et de manière urgente, ce livre est un livre de combat, et non de souvenirs pour pleurer et maudire le peu de cas que nous avons fait du Che. Les peuples reprennent les voies de gauche, parfois par pur instinct. Au Venezuela, une révolution est en marche, qui sans aucun doute parviendra à se dépasser pour définitivement devenir socialiste, évitant ainsi de se transformer en "caricature de révolution" pour reprendre une autre expression du Che. Pour ce faire, les Vénézuéliens ont un leader incontestable, incorruptible, qui a les pieds sur terre et les pauvres et Notre Amérique au coeur. Je suggère à mes frères vénézuéliens d’utiliser le livre de Carlos Tablada, s’ils veulent savoir comment envisageait de construire le socialisme un de ses plus sérieux constructeurs. Ils n’ont pas pour leur part à devoir batailler contre les modèles préconçus de la gauche (épuisée, détruite et disqualifiée par ses propres erreurs), mais ils ont néanmoins la tâche de sagement raser ceux imposés par la droite, laquelle aujourd’hui a pris la longue route de l’extinction. Sur la terre de Bolivar, a commencé le véritable commencement.

Désormais nous n’avons plus de camp socialiste, lequel nous a fait perdre trop de temps. Nous ne pouvons plus accuser l’URSS et le PCUS (Parti communiste d’Union soviétique). Disparition totale. Ils font partie des souvenirs, dans le meilleur des cas. Il ne nous est pas permis de nous tromper à nouveau, car ce qui n’était peut-être autrefois que naïveté et ignorance, serait aujourd’hui une pure stupidité que l’histoire ne pardonnerait pas.

Si par le cri de "Le Socialisme ou la Mort", on a rendu éternelle, pour résister à l’impérialisme en 1987, la protestation de Baragua [4], le discours de Fidel [5] en commémoration du XXe anniversaire de l’assassinat du Che a constitué aussi, selon moi, la Protestation de Baragua face aux méthodes dominantes du socialisme d’alors, en faisant ressortir clairement quelle était l’unique manière de reprendre le chemin. Le livre de Tablada constitue sa meilleure plate-forme, paraphrasant Antonio Maceo avec ce "Non, on ne se comprends pas" : ni restauration du capitalisme, ni stalinisme qui n’est pas la société que voulaient les meilleurs bolcheviks. Je soupçonne secrètement la bureaucratie stalinienne et les réformistes d’avoir été des alliés stratégiques. Je me demande parfois si ce n’était pas la même chose. Le Che estimait que si Lénine avait vécu il aurait jeté à la poubelle la Nouvelle Politique Economique, qui n’avait de Nouvelle que le nom. Il aurai t été plus juste de l’appeler la VEP (Vieille Politique Economique). Si Lénine n’avait jeté la NEP, c’est la NEP qui l’aurait jeté !

Le livre envoûtant de Carlos Tablada, sorti en juillet 1984 après 15 années de recherches et d’écriture, est une protestation internationale au nom d’Ernesto Guevara. Trois années plus tard, le livre allait devenir un véritable oracle. Un jour, quand on pourra raconter l’histoire du socialisme sans pleurnicher, il faudra accorder une place d’honneur au processus de rectification conçu et réalisé par Fidel Castro, et pour cela le meilleur guide sera le livre de Carlos.

Plus que jamais aujourd’hui, vingt années plus tard, il nous incombe de "réorganiser la guerre". Beaucoup plus vite que nous ne le pensions, les idées socialistes commencent à peser dans la balance de l’avenir des peuples. Ce livre et la pensée du Che sont les classiques les plus adéquats dont nous disposons.

Les portes du socialisme commencent à s’ouvrir aujourd’hui en Amérique latine. Bienvenue !

Che Guevara est désormais indispensable, il est un des rares qui a su éduquer à la fois par la plume, par le fusil et par la conduite des hommes. Il a été un révolutionnaire qui est allé à la conquête du pouvoir pour le prolétariat et pour tous les dépossédés, qui a su l’exercer avec brio, et qui a été capable de l’abandonner pour le combat internationaliste. J’attends qu’on me montre un exemple comparable.

Le Che qui est allé en Bolivie était le même que celui qui travaillait au ministère de l’Industrie, car sa pensée était une, car la construction du socialisme implique la révolution mondiale. C’est pourquoi le Comandante Guevara est un des révolutionnaires les plus intégraux de toute l’histoire. Il a compris, alors que toutes les portes s’ouvraient à Cuba pour la construction du socialisme, qu’il ne pourrait pas pleinement aboutir dans un seul pays. La seule révolution qui produit un changement assuré de société est celle qui s’approfondit jour après jour en même temps qu’elle se propage à d’autres pays.

Carlos Tablada le dit comme l’aurait dit le Che :

"Le Che pensait aussi que Cuba, sans la Révolution latino-américaine, avait très peu de chances de mener à son terme ce que son peuple s’était proposé d’atteindre, une société supérieure sur l’échelle humaine en matière de liberté, d’accès à la culture, à l’éducation et de bien-être pour tous, une société distincte du capitalisme et des régimes du socialisme réel".

Fernando Martinez Heredia a dit cela de manière magistrale dans son magnifique prologue à l’édition d’origine par la Casa de las Americas : "Cette dimension indispensable, sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable marche vers le socialisme et le communisme". Bien entendu, cette dimension est aussi présente dans "Le socialisme et l’homme à Cuba" [6] :

" Le révolutionnaire, moteur idéologique de la révolution au sein du parti, se consume dans une activité ininterrompue qui ne se termine qu’à la mort, à moins que la construction du socialisme n’aboutisse à l’échelle mondiale".

Je crois aussi qu’il disait à ses enfants qu’une fois cette tâche accomplie ils "iraient sur la Lune". Sans homme nouveau, il n’y a pas de socialisme à construire, et encore moins d’internationalisme.

Il se pourrait que les ultimes ordres du Che soient codés. Cette balle qui a ébranlé le monde, Léon Trotsky l’a entendue, enveloppé dans ses inoubliables pages de l’ "Histoire de la Révolution russe", cachées dans le sac de combat que lui avait enlevé l’ennemi quelques mois plus tôt en même temps que ses médicaments pour l’asthme [7] .

Il y a quelque quatorze mille millions d’années est né notre Univers dans un immense cri. C’est ce qu’on appelle le Big Bang. Le cri de naissance fut détecté en 1960 par de puissants radiotélescopes et s’appelle "écho du Big Bang". Avec ces appareils nous pouvons "écouter" la naissance du monde.

Avec l’éclatement d’une balle dans une petite école bolivienne est née une autre ère idéologique. Cette ère a transformé le Che en un drapeau pour tous, pour absolument tout mouvement réellement révolutionnaire.

Toute une génération a entendu ce cri, et dans une grande mesure lui a été fidèle. Silvio Rodriguez a été l’un des meilleurs porte-paroles de l’événement. Il l’a défini comme étant l’ère qui vient accoucher d’un coeur.

Aujourd’hui, si nous sommes capables d’améliorer les télescopes de l’engagement et si nous sommes capables, comme nous le propose Silvio, de "laisser la maison et le fauteuil", nous pourrons nous aussi écouter la radiation de fond de cette ère nouvelle.

Ce qui est advenu le 9 octobre 1967 sera entendu dans le monde entier, quand le monde percevra, comme la radiation de fond, qu’il n’y a pas de solution plus sensée et viable que le socialisme. C’est en outre la plus passionnante des solutions.

Notre objectif, celui des révolutionnaires, est de rendre plus puissants ces radiotélescopes et de faire entendre ce son au monde. Ce livre est une des meilleures tentatives pour y parvenir.

Dire que le Che était un idéaliste, dans le sens commun que l’on donne à ce mot, est dans le meilleur des cas... une fanfaronnerie, et dans le pire... la meilleure arme de l’ennemi qui consiste à considérer le Che comme un Don Quichotte se battant contre les moulins à vent. Basta ya ! Le Che a été aux idées socialistes ce que Miguel de Cervantès a été à la littérature. Cervantès a ridiculisé le roman de chevalerie et fondé le roman moderne. Le Che nous propose un marxisme de chair et d’os, réel et utile, libéré de la rhétorique "manuéliste" (marxisme des manuels soviétiques) et des spéculations incertaines qui étaient le monopole de pratiquement tous les partis communistes de cette époque.

Si on ajoute "la scolastique qui a freiné le développement de la philosophie marxiste" (Le Socialisme et l’Homme à Cuba) et ne permet pas le traitement systématique de la période, dont l’économie politique ne s’est pas développée, on doit convenir que nous ne sommes encore qu’aux débuts et qu’il est nécessaire de se consacrer à la recherche de toutes les caractéristiques de cette période, avant de se mettre à élaborer une théorie économique et politique de plus grande ampleur.

Si bien entendu Gramsci a été le premier à conférer une importance décisive à la culture dans la construction du socialisme, le Che est peut-être le pionnier de la morale nouvelle, de l’esprit nouveau que doit acquérir le producteur de biens matériels pour construire la société nouvelle.

L’homme nouveau est la grande oeuvre de Che Guevara. Ce livre l’exprime avec force. Et comme toutes les vérités sont concrètes, comme le disait Lénine, la vérité du Che est fondamentale. Sa conception de la morale socialiste n’était pas ornementale, comme c’est le cas pour ce travailleur qui rentre à la maison après le travail et écoute Verdi. Cet homme nouveau, cette morale nouvelle, nécessaire pour produire, fait partie de la force productive. C’est du moins ce que je comprends à la lecture de ce livre prétendument d’économie. Ce livre qui transpire le Che, se lit les larmes aux yeux, et contrairement à tant de brochures et de lectures préconçues, il devrait être une référence obligée pour les candidats au baccalauréat. Si en lisant Tablada on comprends le Che, on comprend aussi tout naturellement Karl Marx et ses catégories économiques, que l’on peut lire ensuite comme le second chapitre du roman.

C’est là une des vertus de ce livre que je découvre si tard. Il va devenir un classique incontournable. Cette 30e édition, avec son demi-million d’exemplaires vendus et un nombre incalculable de photocopies passées de mains en mains, en atteste.

Paradoxalement, les "manuélistes" prétendaient qu’on se précipitait sur les classiques après lecture de leurs écrits pathétiques. Etait-ce bien vrai ? La réalité n’était-elle pas plutôt que les responsables du "socialisme réel" ne souhaitaient pas qu’on lise les classiques ?

Après avoir senti le Che grâce à la voix de Carlos Tablada, on a conscience du caractère indispensable du livre I du Capital.

Je voudrais, pour finir, faire un autre retour sur une expérience personnelle.

On m’a raconté que Carlos Tablada, il y a bien des années, était allé rendre visite à ma mère. Ma maison (la seule que j’ai jamais reconnue comme mienne) se trouvait à proximité de la mer. Sur la terrasse il y a avait toujours de la fraîcheur, même quand il faisait très chaud. Assis, j’étais encore une gamine, Carlos Tablada promit à ma mère qu’il achèverait son livre. Je ne me souviens pas de l’épisode, si ce n’est qu’il me semble voir flotter la chevelure épaisse de Carlos et bouger les mains blanches de Yeyé (pseudonyme de Haydée Santamaria depuis le temps de la guérilla contre la dictature de Batista), comme chaque fois qu’elle avait des choses importantes à dire. Haydée ne connaissait pas grand chose de l’économie, et encore moins du débat d’anthologie qui avait cours entre calcul économique et système budgétaire. Par contre Haydée avait une étonnante aptitude à pressentir une entreprise. Elle n’aurait sans doute pas pu expliquer avec précision les raisons de sa défense de "La pensée économique d’Ernesto Che Guevara". Mais, pour avoir vécu à ses côtés jusqu’à ce qu’elle décide que son existence n’était plus opportune, je peux vous livrer une piste : elle croyait aux chances de réussite des projets amoureux et quasi-impossibles. Je ne l’ai jamais vue enthousiaste pour ce qui était établi, pour un ministère, ou un département, ou un livre à la publication évidente. Elle fit jurer à Carlos qu’il irait jusqu’au bout, qu’il n’abandonnerait jamais, en dépit de tous les détracteurs invisibles et puissants qui ne manqueraient pas de surgir.

Le Che était pour ma mère l’image même du Ciel sur la Terre. Pourtant, elle ne lui a jamais pardonné d’avoir été machiste en ne l’amenant pas en Bolivie y partager son asthme. Le Che lui avait promis dans la Sierra Maestra qu’ils iraient boire le maté.

Comme ma mère me racontait cela avec une gêne très visible ! J’ai compris, toute petite, que mon frère et moi étions loin d’être le plus important pour elle, qu’il y avait quelque chose de diffus et magique qui dépassait ses enfants, son travail, sa vie avec mon père, qui était l’oeuvre que construisait Fidel et son peuple. Ce dessein était la Révolution dans le monde. Elle n’a pas eu besoin de lire Marx ou Trotsky pour comprendre que La Moncada était le début d’une lutte planétaire. Telle était cette femme irrévérencieuse et convulsive qui fit jurer au jeune Carlos de ne pas renoncer à nous faire sentir le Che combattant les tristes démons du socialisme réel.

Carlos m’a assuré que j’étais bien présente près de ma mère quand il lui a fait sa promesse. Je suis presque certaine que dans ce bonheur irrépressible qui m’a envahi en lisant le Che à travers la plume patiente de Carlos, volait secrètement le fantôme de Yeyé. C’est pour ce bonheur, le véritable et non le maigre bonheur de la sécurité matérielle, pour ne pas me tromper, pour que je poursuive le chemin de la révolution sans hésitation, sûre de l’interminable victoire, que ma mère fit promettre à Carlos qu’il n’abandonnerait pas l’écriture d’un livre pour lequel nous savons combien de murs il lui a fallu abattre.

Je le remercie alors au nom de ma mère d’avoir tenu sa promesse. Je le remercie aussi d’être resté ce jeune en lutte contre ces pouvoirs occultes. Je sais qu’Haydée est heureuse, car je l’ai senti d’innombrables fois dans ces lettres étonnantes.

Haydée a beaucoup pensé à ce bonheur qui s’emparerait de cette fillette à voir le Che sortir des affichettes et des chemisettes pour nous accompagner dans les années difficiles qui attendaient cette génération maltraitée à laquelle j’appartiens.

Dans ce livre mystérieux Carlos Tablada a sorti du silence la voix de l’homme dont le monde a le plus besoin. Pour avoir sauvé son livre de la mer, il est mon héros.

Celia Hart Santamaria

 

Physicienne et auteur d’articles scientifiques, Celia Hart Santamaria est actuellement chercheuse au Musée Abel Santamaria à Cuba. Ces dernières années, elle a écrit des articles et essais politiques publiés dans de nombreuses revues et sites internet, avec des traductions dans diverses langues.

 

Textes traduits en français :

-Venezuela : Le 15 août nous prendons le Palais d’Hiver, août 2004.

- Considérations en marge du crime, septembre 2004.

- "La défense de Cuba passe par la révolution socialiste en Amérique latine et dans le monde", 10 octobre 2004

- L’homme des grandes enjambées, décembre 2004.

- La révolution socialiste est l’unique alternative, RB n°7 janvier 2005.

-"Ce sont les mêmes", RB n°7 janvier 2005.

- Bilan de rêves et résurrection à La Havane, RB n°8 février 2005.

- Il faut sauver le révolutionnaire Chavez, mars 2005.

- Socialisme dans un seul pays et Révolution cubaine, Inprecor n°500, décembre 2004.www.inprecor.org/500/Cuba_C_Hart.htm

 

 Traduction et notes : Gérard Jugant, pour Révolution Bolivarienne N° 12
bolivarinfos@yahoo.fr.

 

Pour bien juger des révolutions et des révolutionnaires, il faut les observer de très près et les juger de très loin (Simon Bolivar).

 

 

[1] Julio Antonio Mella (1903-1929). Né à La Havane d’un père dominicain et d’une mère irlandaise, Mella est une des plus prestigieuses figures révolutionnaires cubaines et latino-américaines. Leader de la Réforme universitaire à Cuba et à l’échelle latino-américaine, fondateur de l’Université Populaire José Marti, il est aussi co-fondateur du Parti Communiste de Cuba en 1925. Contraint à s’exiler par la dictature, il sera assassiné à Mexico en 1929.

[2] Karl Marx parle aussi d’été de la Saint-Martin pour définir des moments de récupération dans les processus de crise historique, préludes à la chute finale du monde ancien (Prologue du 9-5-1864 à la première édition du livre I du Capital).

[3] Le foquisme est la construction de foyers de guérilla dans la campagne, foyers devant irriguer l’ensemble d’un pays et provoquer une crise de l’appareil d’Etat.

Pierre Kalfon rappelle (in Les Amériques latines en France, Gallimard, 1992) qu’en 1965 Che Guevara avait signalé à Fidel un article des Temps Modernes (janvier 1965, n°224) intitulé "Le castrisme, la Longue Marche de l’Amérique latine"dans lequel Régis Debray analysait les perspectives de la stratégie du foco. Cela débouchera en 1967 sur un livre d’une centaine de pages, consacré à la guérilla, Révolution dans la Révolution ?, publié d’abord à Cuba à 200 000 exemplaires, puis ensuite chez Maspero. Le livre de Régis Debray se veut une "synthèse théorique" de la révolution cubaine. Certains vont jusqu’à considérer le foquisme comme une vision "révisionniste" qu’a cherché un moment à donner d’elle-même la révolution cubaine. En fait, la thématique du "foco" est présente dans les écrits du Che mais d’une manière très différente de la théorisation simplificatrice élaborée par Régis Debray. On sait d’ailleur s que le Che était très critique à l’égard du livre de Debray.

L’actuel président du Venezuela, Hugo Chavez, est revenu sur la question, dans son discours du 30-01-05 à Porto Alegre. Si le "foco" est manifestement aujourd’hui une "tactique erronée", a observé le président Chavez, il n’empêche que nous devons continuer "à être inspirés par le Che", dont "l’objectif était correct et nécessaire".

[4] La Protestation de Baragua est le serment prononcé dans cette localité par les indépendantistes menés par Antonio Maceo, le 15 mars 1878, de continuer la lutte jusqu’au bout pour l’indépendance (en réaction au Pacte de capitulation du Zanjon proclamé les Espagnols). Ce lieu des Mangos de Baragua sera le point de départ de la guerre d’indépendance déclenchée en 1895 sous la conduite de José Marti.

[5] Dans l’hommage que Fidel Castro rend au Che le 8 octobre 1987 à Pinar del Rio, "en plein processus de rectification" il dénonce les "vices dans la construction du socialisme". Le livre de Tablada est mentionné en tant que source essentielle de connaissance de la pensée économique du Che. Fidel ajoute : "Le Che était radicalement opposé à l’utilisation et au développement des lois et catégories économiques du capitalisme dans la construction du socialisme". Il est très clair, dans ce discours, que Cuba n’entend pas s’appuyer sur les lois économiques du capitalisme pour remédier aux difficultés de la période, s’opposant ainsi formellement à la perestroïka à l’oeuvre en URSS.

[6] Ce petit livre, publié à La Havane en 1967 (Institut du Livre, 48 pages), a été écrit par le Che en Afrique en 1965 (il s’agissait au départ d’un article publié dans la revue uruguayenne Marcha). Le Che y expose sa conception de l’homme, qui doit cesser d’être un "homme-marchandise", et déclare que la tâche nécessaire au socialisme est de développer "l’homme nouveau", "l’homme du XXIe siècle que nous devons créer", etc. On a dit que ce texte "a le sens caché d’un adieu".

[7] Le Che mentionne dans son Journal de Bolivie du 31-07-1967 avoir perdu, dans l’embuscade de la veille, 11 sacs contenant outre "des médicaments, des jumelles et certains objets compromettants [...], le livre de Debray [que j’ai] annoté et un livre de Trotski...".

Son compagnon d’armes Harry Villegas ("Pombo") est plus précis en indiquant dans son Journal qu’il manquait "le livre de Debray Révolution dans la Révolution ? corrigé par le Che ; un livre de Trotski sur la révolution russe ; le journal de Ricardo, ainsi que toute la réserve de médicaments" (Harry Villegas, "Un homme de la guérilla du Che", Graphein, 1997).


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