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9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 20:40



Moyen-Orient : le scénario du pire
publié par Observeur Hier 23H13
Moyen-Orient : le scénario du pire

 

Immanuel Wallerstein – Sociologue

 

Obama a un plan pour le Moyen-Orient, signe des accords, en particulier avec l'Irak. Mais Immanuel Wallerstein, un sociologue américain proche de Bourdieu, développe une analyse alarmante. Pour lui, un jeu de dominos délétère est en route qui risque de provoquer un embrasement anti-américain en Irak, puis en Afghanistan puis au Pakistan et rendre impossible tout accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Le pire n'est jamais sûr... Surtout quand on l'anticipe!


Le Moyen-Orient est sur le point de s'embraser mais ni le gouvernement ni l'opinion publique américains n'y sont préparés. C'est à peine s'ils semblent conscients de l'imminence de cet embrasement, et ils ignorent à quel point il sera dévastateur. Le gouvernement américain (et donc, inévitablement, l’opinion publique) se berce complètement d’illusions sur sa capacité à gérer la situation dans le cadre des objectifs déclarés. La tempête soufflera d’Irak en Afghanistan, d’Afghanistan au Pakistan, du Pakistan en Israël/Palestine, et comme le dit l’expression consacrée, « elle se répandra comme une traînée de poudre ».

 

De l'Irak, à l'Afghanistan

Commençons par l’Irak. Les Etats-Unis ont signé avec ce pays un Accord sur le statut des forces (Status of Forces Agreement, SOFA) entré en vigueur le 1er juillet. Selon cet accord, le gouvernement irakien devait retrouver sa responsabilité concernant la sécurité intérieure du pays. Le texte prévoyait également de cantonner les forces américaines dans un certain périmètre autour de leurs bases, et de limiter leur rôle à la formation des troupes irakiennes. Certaines formulations de l'accord sont délibérément ambiguës : c’était la seule façon d'amener les deux parties à le signer.

 Les premiers mois d’application de cet accord montrent déjà combien il fonctionne mal. Les forces irakiennes l’interprètent de façon très stricte. Elles interdisent formellement les patrouilles conjointes, mais aussi toute action militaire unilatérale de la part des Etats-Unis, c'est-à-dire, sans une autorisation détaillée, préalablement établie par le gouverment irakien. On en est arrivé au point que, pendant la journée, les forces irakiennes empêchent les forces américaines de passer les postes de contrôle avec des approvisionnements.

Les forces américaines s’en irritent. Elles ont cherché à interpréter de manière plus souple la clause qui leur garantit le droit à l’autodéfense. Elles pointent du doigt le regain de violence dans le pays et donc, implicitement, l’incapacité des forces irakiennes à garantir l’ordre.

Le général qui commande les forces américaines, Ray Odierno, est évidemment extrêmement mécontent. Il tente par tous les moyens de trouver des prétextes afin de rétablir l'autorité américaine. Récemment, il a rencontré le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki et le Président du gouvernement régional kurde, Masoud Barzani. Il a essayé de les convaincre d’autoriser des patrouilles conjointes tripartites (irakiennes/kurdes/américaines) dans Mossoul, mais aussi dans d'autre zones du nord de l'Irak, pour réduire, voire prévenir, les violences. Ils ont poliment accepté de prendre sa proposition en considération. Hélas pour Odierno, son projet réclamerait une révision formelle de l’accord SOFA.

A l’origine, l'accord SOFA devait être soumis à un référendum populaire début juillet. Les Etats-Unis craignaient de perdre ce scrutin, ce qui aurait enraîné le départ d’Irak de toutes les forces américaines au 31 décembre 2010, douze mois plus tôt que la date théorique prévue par l’accord.

Les Etats-Unis pensaient avoir fait une bonne opération en persuadant al-Maliki de repousser ce référendum à janvier 2010, en même temps que les élections nationales. Or, celles-ci polariseront l'attention des candidats. Tout le monde cherchera à obtenir des voix. Personne ne va faire campagne en faveur du « Oui » au référendum. D'ailleurs, al-Maliki soumet actuellement un projet au parlement irakien : l'accord SOFA pourrait être annulé par une simple majorité des voix en faveur du « Non ». Et il y aura une majorité de voix pour le « Non ». Il se peut même qu’il y ait une majorité écrasante de voix pour le « Non ». Odierno devrait faire ses bagages dès maintenant. Je suis prêt à parier qu’il s’imagine encore pouvoir éviter ce départ de feu. Il se trompe.

Que se passera-t-il après ? Tout pourrait changer d'ici janvier, mais pour l’instant, al-Maliki semble bien parti pour gagner cette élection. Il y arrivera en se faisant le champion du nationalisme irakien. Il passera des accords avec tout le monde sur cette base. Le nationalisme irakien, pour le moment, ne se soucie guère de l’Iran, de l’Arabie saoudite, d’Israël ou de la Russie. Avant toute chose, il veut libérer l’Irak des derniers vestiges de la domination coloniale américaine : c’est en effet, ces termes que presque tous les Irakiens définissent le régime sous lequel ils vivent depuis 2003.

Y aura-t-il des violences internes en Irak ? Probablement, mais peut-être moins que ce qu’espèrent Odierno et d’autres. Alors quoi ? La « libération » irakienne, puisque que ce sera l’interprétation de l’ensemble du Moyen-Orient  d'un « Non » au référendum, aura immédiatement un énorme impact sur l’Afghanistan. Les gens se diront : « si les Irakiens peuvent le faire, nous aussi ».

 

De l'Afghanistan au Pakistan

Bien entendu, la situation de l'Afghanistan est différente, très différente de celle de l’Irak. Mais regardez ce qu'il s’y passe actuellement avec les élections. On a un gouvernement installé au pouvoir pour contenir et détruire les talibans. Les talibans se sont révélés plus tenaces et militairement efficaces que quiconque n’avait pu l’anticiper. Même le solide commandant américain sur place, Stanley McChrystal, l’a reconnu. L’armée américaine parle maintenant de « réussir » d'ici, peut-être, une décennie. Des soldats qui pensent disposer d’une décennie pour remporter une guerre contre des insurgés n’ont manifestement pas lu l’histoire militaire.

Remarquez les politiciens afghans eux-mêmes. Trois candidats de premier plan à la présidence, y compris le Président Hamid Karzaï, ont débattu à la télévision de l’actuelle guerre interne. Ils se sont accordés sur une chose : il faut une forme de négociation politique avec les talibans. Ils ont divergé sur les détails. Les forces américaines (et otaniennes) ne s'en cachent pas : elles sont sur place pour anéantir les talibans. Et les politiciens afghans les plus importants, eux, débattent sur la façon de s’entendre politiquement avec eux. Cela témoigne d’un sérieux décalage d’appréciation des réalités ou peut-être même des objectifs politiques.

Les sondages, pour ce qu’ils valent, montrent que la majorité des Afghans veulent voir partir les forces de l’OTAN, et la majorité des électeurs américains souhaitent la même chose. Maintenant, projetez-vous en janvier 2010 lorsque les Irakiens votent le départ des Etats-Unis d’Irak. Souvenez-vous qu’avant que les talibans n’arrivent au pouvoir, le pays était le théâtre d’impitoyables et féroces combats pour le contrôle du pays, opposant des seigneurs de guerre dotés de bases ethniques différentes,

Les Etats-Unis furent en réalité soulagés quand, soutenus par le Pakistan, les talibans se sont emparé du pouvoir. Enfin de l’ordre ! Qu'il vienne des talibans n'était qu'un problème mineur. Les talibans ont pris la charia au sérieux et montré de la sympathie à l’égard d’un al-Qaïda naissant. Aussi, après le 11-Septembre, les Etats-Unis, avec l’assentiment des Européens de l’Ouest et le consentement des Nations Unies, ont lancé l’invasion. Les talibans furent chassés du pouvoir pour un petit bout de temps.

Que va-t-il arriver maintenant ? Les Afghans retourneront probablement aux sales et incessants conflits inter-ethniques entre seigneurs de guerre rivaux, avec des talibans formant seulement une faction de plus. La tolérance de l’opinion publique américaine pour cette guerre s’évaporera entièrement. Toutes les factions internes et beaucoup de voisins (Russie, Iran, Inde et Pakistan) resteront pour se disputer les morceaux.

Etape trois enfin, le Pakistan. C’est encore une autre situation compliquée. Mais là-bas, aucun des acteurs ne fait confiance aux Etats-Unis. Et les sondages montrent qu'une majorité écrasante de l’opinion publique pakistanaise pense que le plus grand danger pour le Pakistan, ce sont les Etats-Unis. L’ennemi traditionnel, l’Inde, est loin derrière dans les sondages. Quand l’Afghanistan sombrera dans une guerre civile à part entière, l’armée pakistanaise soutiendra les talibans. Ils ne peuvent soutenir les talibans en Afghanistan tout en les combattant au Pakistan. Ils ne pourront plus se permettre d’accepter que des drones américains bombardent le Pakistan.

 

Israël/Palestine

Puis vient l’étape quatre de l’embrasement, Israël/Palestine. Le monde arabe observera l’effondrement des projets américains en Irak, en Afghanistan et au Pakistan. Le projet des Etats-Unis en Israël/Palestine se résume en un mot: un accord de paix entre les Israéliens et les Palestiniens. Les Israéliens ne vont pas bouger d’un pouce. Mais les Palestiniens non plus, ni maintenant ni en particulier après l’incendie. L'embrasement aura une seule conséquence: les autres Etats arabes feront pression sur le Fatah et le Hamas pour qu’ils joignent leurs forces au conflit général. Ce qui se fera, peut-être au sens littéral, sur le cadavre de Mahmoud Abbas.

L’intégralité du programme d’Obama sera parti en fumée. Et les Républicains en feront leur miel. Ils qualifieront la défaite américaine au Moyen-Orient de « trahison » et ce n'est un secret pour personne que nombres de gens aux Etats-Unis sont très réceptifs à ce thème...

Soit on anticipe les incendies et on prend des décisions utiles, et urgentes. Soit ils vous happent

 

Immanuel Wallerstein est un sociologue américain.
Proche de Noam Chomsky et de Pierre Bourdieu, sa critique précoce du système capitaliste mondial en a fait une sorte d'éminence grise du mouvement altermondialiste. Il fut notamment l'un des signataires du manifeste de Porto Alegre du Forum social mondial.

Son dernier ouvrage, L'universalisme européen : de la colonisation au droit d'ingérence, a été édité chez Demopolis en 2008.

Son article nous a été transmis par l'association
Mémoire des luttes.

 

 

http://www.marianne2.fr/Moyen-Orient-le-scenario-du-pire_a182025.html


http://www.dazibaoueb.fr/article.php?art=6119

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