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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 03:54



«Israël n'est pas un pays comme les autres»

Son seul titre officiel est celui de vice-Président d'un improbable institut d'études hébraïques à Jérusalem. De tous nos interlocuteurs en Israël, c'est aussi celui qui communique le CV le plus succint sur ses activités passées et présentes, se bornant à énumérer ses différents postes au sein de l'armée. Soit trente-six ans de service pour le général de réserve Yacoov Amidror, ancien parachutiste devenu spécialiste des questions de renseignement et de stratégie, successivement directeur du College de défense nationale de l'armée israélienne, ancien chef du département de recherche et d'évaluation de Tsahal et, enfin, bras droit du (sulfureux) ministre de la Défense Yitzhak Mordechai dans le premier gouvernement de Benjamin Netanyahu en 1997.

Intervenant dans des instituts spécialisés aux Etats-Unis et en Israël, il est aussi l'auteur de plusieurs articles et livres sur les questions de sécurité. Il est notamment connu pour avoir théorisé le concept de «victoire suffisante», en réponse à ceux qui estiment «qu'il n'y a pas de solution militaire face au terrorisme». Cette approche consiste à réduire la violence au maximum tout en gardant un contrôle accru sur la situation grâce à des moyens techniques et humains, notamment de renseignement. Un concept qui n'a pas manqué d'intéresser les Américains, renforçant ainsi l'aura de «faucon intelligent» de ce militaire aux opinions tranchées et radicales sur l'art de faire la guerre contre une insurrection.

Ce matin, le général Amidror revient de Moscou où il est intervenu dans une «académie» du FSB, le successeur du célèbre KGB soviétique. L'occasion pour lui de constater que des «différences fondamentales» persistent entre Russes et Israéliens dans le domaine du renseignement. «Ils considèrent toujours la conspiration comme le principal instrument de la politique internationale», résume-t-il, provoquant l'hilarité de l'assistance. «Mais ne rigolez pas, tempère-t-il, parfois ils n'ont pas tort».

Ensuite, on peut rentrer dans le vif du sujet. Le général de réserve Amidror a accepté de «briefer» de façon informelle un groupe de journaliste européens sur une question centrale dans la vie des Israéliens, celle de la sécurité. Pour commencer, il tient à illustrer la situation géographique et géopolitique particulière dans laquelle se trouve Israël, un pays sans aucune «profondeur stratégique» présentant une «assymétrie totale» avec ses voisins.

«Il existe une autoroute qui part du nord de Tel Aviv et qui permet, à condition que tous les feux soient au vert, d'arriver à la frontière de la Cisjordanie en 12 minutes. Vous connaissez une telle situation dans un autre pays' Une situation où la capitale de votre pays - Jérusalem - se situe à la frontière, ou plutôt est elle-même la frontière'», attaque le général. Une réalité qui, selon lui, expliquerait un certain nombre d'options stratégiques pris par Israël, du plateau de Golan à la frontière syrienne jusqu'au choix de garder à tout prix certaines implantations israéliennes en Cisjordanie.

«Sinon, nous prennons le risque que nos prochaines batailles se déroulent à l'intérieur du territoire israélien. Un risque que l'Etat hébreu ne peut pas prendre». «Parce que nous sommes la seule démocratie au monde qui n'a pas une seconde chance», poursuit Yaacov Amidror avant de marquer une pause. Ce qu'il va dire ensuite lui coûte un effort presque physique, et la tension est palpable dans la petite salle climatisée mise à notre disposition. «Si nous perdons ne serait-ce qu'une seule bataille, nous perdons notre Etat», lâche-t-il.

Il donne l'exemple de la France qui «reste aujourd'hui la France» malgré le fait qu'elle a été occupée par les troupes nazies pendant la Deuxième guerre mondiale. «Mais nous, nous n'aurons pas une telle opportunité. Malgré les protestations internationales, notre pays sera rayé de la carte». A ce stade, le général a pratiquement conquis son auditoire, pourtant peu suspect d'être pro-israélien. Il s'attaque alors, dans un silence de coton, au deuxième volet de sa démonstration, l'assymétrie israélienne, elle aussi à la racine d'un grand nombre de choix stratégiques.

Pour l'illustrer, le général ne se contente pas de reprendre la vieille rengaine d'un Etat «juif et démocratique» perdu comme une goutte d'eau dans une mer de régimes musulmans et autoritaires. Il nous parle de ces «énormes armées conventionnelles  des pays voisins, de leur démographie gallopante, de l'importance de chaque soldat israélien mort au combat (23 000 depuis la création de l'Etat) et de la solitude de Tel Aviv sur la scène internationale sur laquelle «on perd beaucoup plus que l'on gagne en soutenant l'Etat hébreu».

«Face à la coalition des pays arabes et musulmans, nous serons toujours minoritaires». Et c'est aussi pour pouvoir contrer ses ennemis, qui lui seront toujours numériquement supérieurs, qu'Israël est obligé de développer «l'excellence» dans le domaine militaire, de sécurité et de renseignement. «Nous devons avoir les meilleurs pilotes, les meilleurs officiers de marine et les meilleurs officiers de renseignements. Savez-vous que tous les ans, l'Etat hébreu sélectionne quelque 2 000 bâcheliers, la crème de la crème de la jeunesse israélienne, pour les orienter vers ces secteurs stratégiques'».

Autant de jeunes gens qui n'iront donc pas dans d'autres domaines, comme l'éducation, la santé, la culture'... «Oui, chez nous, c'est comme ça», tranche le général. Ensuite il détaille, toujours de façon aussi carrée et sans appel, les menaces actuelles pesant sur l'Etat hébreu (des roquettes artisanales du Hamas aux missiles de plus en plus sophistiqués du Hezbollah et de l'Iran), le poids du budget militaire israélien (7-8% du PIB, hors les guerres), l'aide militaire de Washington (2,3 milliards de dollars annuels, dont 2 milliards doivent être dépensés pour acquérir du matériel américain). Il dit sa conviction que les islamistes veulent contrôler le monde et que le jour où ils posséderont l'arme nucléaire, ils représenteront une menace réelle non seulement pour Israël mais pour toutes les démocraties.

Logiquement, ces considérations provoquent maintenant de nombreuses réactions dans l'assistence. Les questions fusent sur Gaza, sur ces soldats de Tsahal qui refusent d'obéir aux ordres de leurs supérieurs dans les Territoires occupés, sur les impasses de la politique israélienne menée jusqu'à présent... «Comment voulez vous que l'on discute avec des gens qui veulent notre mort'» rétorque-t-il.

Et l'Europe dans tout ça' Le général esquisse un petit rictus avant de se saisir de la liste de la petite dizaine de journalistes qu'il «scanne» de son regard d'officier du renseignement. Quelques secondes plus tard, il est capable d'identifier chacun de ses interlocuteurs. Et, à l'occasion, de pouvoir lui rappeler le rôle joué par son pays de provenance pendant la Deuxième guerre mondiale. «Il y a une chose que vous devez comprendre. Lorsque les fondateurs d'Israël on crée cet Etat, ils avaient tous en mémoire l'expérience de la Shoah. A savoir la solitude des Juifs face à leurs bourreaux. Est-ce que quelqu'un leur est venu en aide' Même après le débarquement des Alliés, des convois continuaient d'être acheminés vers les camps d'extermination. Depuis, on a bâti un Etat avec la certitude qu'en cas de coup dur nous devons être capables de nous défendre nous mêmes, sans compter sur l'aide de personne, même des Américain ».

Et le général de s'énerver contre une consoeur polonaise qui se dit «désolée de devoir évoquer le ghetto de Varsovie» en parlant du sort des Palestiniens de Gaza. «Vous avez raison d'être désolée pour ce que vous, les Polonais, vous avez fait à Varsovie où j'ai perdu tous les membres de ma famille. Ne m'insultez pas, n'insultez pas leur mémoire en comparant l'incomparable». Commencé dans la bonne humeur, ce briefing se termine alors dans une certaine gêne, certains participants remerciant le général de réserve, d'autres lui tournant le dos avant qu'il ne disparaisse avec sa barbe blanche, sa kippa, sa malette et ses vêtements sombres dans le vacarme et la chaleur étouffante de Tel Aviv.


Alexandre Lévy




http://www.juif.org/defense-israel/107960,israel-n-est-pas-un-pays-comme-les-autres.php

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Published by Eva R-sistons - dans Regard sur ...
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