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24 septembre 2009 4 24 /09 /septembre /2009 14:29



L'Iran et la bombe, par Bruno Tertrais



N
ous sommes en 1984. Un an après sa naissance, la République islamique a été attaquée par l'Irak. Cela fait maintenant trois ans que l'Iran est engagé dans un conflit meurtrier avec son voisin et principal ennemi.

L'option nucléaire militaire avait été bannie par l'ayatollah Khomeyni, qui la jugeait non conforme aux préceptes de la religion musulmane. Dès son arrivée au pouvoir en 1979, le Guide suprême avait d'ailleurs banni toute technologie nucléaire et mit un terme aux contrats de coopération civile signés par le shah, qui devaient permettre à l'Iran impérial de se doter de centrales destinées à la production d'électricité.


Mais, après trois ans de guerre, le régime iranien change d'avis. Mal entraînés et mal équipés, les soldats iraniens tombent en masse face à l'armée irakienne, qui n'hésite pas à faire usage d'armes chimiques. Le régime de
Saddam Hussein est une menace pour la jeune République islamique. Le meilleur moyen d'y parer serait de se doter rapidement de l'arme nucléaire. Et le plus court chemin vers la bombe serait de coopérer avec le Pakistan.

(…) Les premières discussions entre les deux pays ont lieu dès 1984. Un accord de principe semble avoir été conclu en 1985. Puis, en février 1986, Abdul Qadeer Khan [ingénieur pakistanais, "père" de la bombe atomique pakistanaise qui explosa en 1998, personnage central d'un réseau clandestin de vente de technologie nucléaire dont ont profité, dans les années 1990, notamment l'Iran, la Libye, la Corée du Nord] est présenté à l'un des principaux responsables du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), le général Mohammed Eslami. Il visite le chantier de la centrale nucléaire de Boucheir.

En janvier 1987, il se rend de nouveau à Téhéran à l'invitation du gouvernement, officiellement pour participer à une réunion scientifique de haut niveau qui se tient au collège Amir Kabir. Les Iraniens veulent savoir si la centrale pourrait être utilisée pour fabriquer l'arme nucléaire. Khan leur suggère plutôt de s'engager sur l'autre voie possible pour obtenir la bombe, celle de l'enrichissement de l'uranium.

Ces contacts débouchent sur un accord formel de coopération entre les deux pays, conclu en 1987, et approuvé personnellement par Zia [le président pakistanais]. Dès le mois d'octobre, des "stagiaires" de l'Organisation iranienne pour l'énergie atomique (OIEA) sont envoyés à Islamabad pour des séjours de longue durée.

Khan va être au cœur du projet.

(…) A partir de l'été 1988, la guerre terminée, les Iraniens sont prêts à consacrer davantage de ressources au programme nucléaire. De plus, la disparition de l'imam Khomeyni, dont les vues sur le nucléaire étaient ambivalentes, a levé un obstacle à l'accélération du programme. Le président de la République, Ali Akhbar Hashemi Rafsandjani, élu en juillet1989, est, lui, un fervent partisan du nucléaire. Du côté pakistanais, une coopération plus ample et plus profonde avec Téhéran est encouragée par le général Beg, qui vient d'accéder au poste de chef de l'armée de terre en août 1988, à la mort de Zia. Tout concorde donc pour une relance de la coopération nucléaire entre les deux pays.

Beg essaye de persuader Benazir Bhutto, qui a été nommée premier ministre le 2 décembre 1988, d'autoriser l'exportation de technologie nucléaire à l'étranger – sans doute avec l'appui du général Imtiaz Ali, le conseiller militaire du premier ministre. Mais Benazir ne veut rien entendre. Les généraux pakistanais vont alors agir de leur propre chef. En 1989, l'état-major pakistanais et le Corps des gardiens de la révolution signent un accord de principe pour une coopération nucléaire bilatérale formelle. A la fin de l'année, lors d'une réunion internationale qui se tient à Téhéran, le président Rafsandjani déclare à une Benazir Bhutto stupéfaite - elle n'avait pas été mise dans la confidence par le général Beg - qu'il soutient pleinement la mise en œuvre de cet accord. A la mi-mai 1990, pressée par M. Rafsandjani de donner sa bénédiction à la coopération entre les deux pays, elle refusera de s'engager - et sera contrainte de démissionner.

Son successeur à partir de novembre1990, Nawaz Sharif, est mis au courant de l'affaire. Le général Beg tente de persuader Sharif, plus proche des militaires que ne l'était Mme Bhutto et admirateur de Khan, d'entreprendre une coopération stratégique de grande ampleur avec l'Iran. Celle-ci n'aurait pas seulement concerné le nucléaire, mais aussi les armes conventionnelles, en échange notamment de pétrole. Beg voulait financer le budget de la défense de son pays en vendant ses secrets nucléaires les plus précieux. Il veut en fait impliquer le gouvernement civil dans une politique déjà largement mise en œuvre. Mais Sharif se méfie et refuse.

Une nouvelle fois, Beg va alors agir de son propre chef. Au printemps 1991, il propose à Téhéran une offre globale - y compris des plans d'armes - permettant à l'Iran d'accéder en quelques années à l'arme nucléaire, pour un montant faramineux, évalué selon les sources entre 10 et 12 milliards de dollars. Mais il est refréné dans ses ardeurs par le président pakistanais Ghulam Ishaq Khan, qui, comme Zia, se méfie de l'Iran. Les principaux responsables pakistanais hésitent en fait probablement entre ouvertures lucratives vers Téhéran et maintien de leur partenariat privilégié avec Riyad. Aucun nouvel accord ne sera signé... Ce qui n'empêchera aucunement Beg de prendre certaines initiatives personnelles. En juillet, il reçoit le général Mohsen Rezai, commandant du corps des Gardiens de la révolution ; Rezai visite, avec la bénédiction de l'état-major, les installations nucléaires pakistanaises.

De son côté, Khan se sent probablement couvert, voire encouragé par les démarches de Beg. Le chef d'état-major de l'armée de terre est en effet, depuis 1988, son allié face aux gouvernements civils. Khan affirme par ailleurs avoir reçu le nihil obstat du général Imtiaz Ali. Il se rend fréquemment à Téhéran pour aider l'Iran à maîtriser la technologie complexe de l'enrichissement. En témoignage de gratitude, le gouvernement lui offrira une villa sur la côte nord du pays, au bord de la mer Caspienne.

Bruno Tertrais



http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/09/17/l-iran-et-la-bombe-par-bruno-tertrais_1241950_3260.html#ens_id=677013


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Published by Eva R-sistons - dans Comprendre le monde
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