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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 03:44

 

 

Après Bachar el-Assad, le déluge
La chute du dictateur syrien pourrait provoquer l'effondrement d'un pays-assemblage de communautés divisées dont l’impact régional serait plus grand que celui de l’Irak.
- Protestaire syrien, le 24 avril, devant l'ambassade de Syrie à Amman en Jordanie. REUTERS/Muhammad Hamed -
L'AUTEUR
   Robert D. Kaplan est membre du Center for a New American Security, et correspondant pour le mensuel the Atlantic. Ses articles

SLATE CONSEILLE
La Syrie n'est pas la Libye

Le chercheur Philip K. Hitti de Princeton avait désigné, en son temps, la Grande Syrie –l’ancêtre historique de la république moderne –comme «le plus grand des petits pays sur la carte, d’une taille microscopique, mais d’une influence cosmique», englobant géographiquement, à la confluence de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, «l’histoire du monde civilisée sous un format miniature Il ne s’agit pas là d’une exagération et c’est précisément pourquoi les troubles qui secouent actuellement la Syrie sont bien plus importants que tous ceux qui ont déjà agité le Proche-Orient.

La «Syrie» était le terme désignant au XIXe siècle, sous l’ère ottomane, une région qui s’étendait des monts Taurus de Turquie au nord, au désert d’Arabie au sud, de la côte méditerranéenne à l’ouest, à la Mésopotamie à l’est. La Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, l’ouest de l’Irak et le sud de la Turquie actuels faisaient tous partie de cet ensemble géographique. En d’autres termes, le concept de «Syrie» n’était pas lié à un sentiment national spécifique.

L’effondrement de l’Empire ottoman, à l’issue de la Première guerre mondiale, l’a vue divisée en une demi-douzaine d’Etats. Bien que de très nombreux territoires en ait été retranchés, le mandat français de «Syrie» qui fut institué, en plus de réunir tous les intérêts tribaux et régionaux et les sectes en lutte les unes avec les autres, avait pour quartier général spirituel la ville de Damas, capitale du panarabisme, donc l’objectif était précisément d’effacer toutes les frontières que l’Europe venait d’instituer.

Les contradictions syriennes diluées dans l'anti-Israël

Le panarabisme –dont l’Etat indépendant de Syrie né de la fin de la Deuxième guerre mondiale s’affirma comme le cœur vibrant– devint le substitut de l’identité nationale syrienne, alors peu affirmée. De fait, la haine, décrite comme intrinsèque, de la Syrie pour Israël est une manière pour les Syriens d’échapper à leurs propres contradictions internes. Ces contradictions sont nées des intérêts privés de groupes ethniques et religieux: Arabes sunnites du corridor central Damas-Homs-Hama; Alaouites hérétiques, proches des chiites, dans les montagnes du nord-ouest; Druzes dans le sud, avec des liens tribaux étroits en Jordanie; et Kurdes, Arabes chrétiens, Arméniens et Circassiens à Alep.

Entre 1947 et 1954, trois élections nationales se sont tenues en Syrie, qui ont toutes abouti à une impasse, en raison de ces lignes de fractures régionales ou religieuses. Après 21 changements de gouvernement en 24 ans et une tentative avortée de réunion à l’Egypte, un officier alaouite des forces aériennes, Hafez al-Assad, s’empara du pouvoir en 1970 par un coup d’Etat. En régnant d’une main de fer, il a maintenu la paix en Syrie durant trois décennies. En témoignent les 20 000 civils sunnites qui périrent (selon les estimations) à Hama, en 1982, lors de la répression du soulèvement des Frères Musulmans sunnites.

Le fils d’Assad, Bachar, qui a succédé à son père il y a une dizaine d’années, doit encore faire ses preuves en ce domaine. Il est difficile de savoir si le fils est assez visionnaire pour satisfaire les protestataires actuels ou aussi cruel que son père pour demeurer au pouvoir. La survie de son régime pourrait dépendre d’un savant dosage des deux. Complication supplémentaire, le fils, plus encore que le père, se trouve au centre d’un réseau de groupes d’intérêt, dont un monde des affaires corrompu et des chefs de l’armée et du renseignement totalement opposés aux réformes. La crise politique en Syrie est donc faite pour durer.

L'immense impact d'un effondrement syrien

En ce moment de l’histoire, la Syrie est à un tournant. Est-elle susceptible de basculer dans les guerres civiles, comme les résultats des élections des années 1940 et 1950 l’ont montré? La population est-elle parvenue tranquillement à se forger une identité nationale depuis, ne serait-ce qu’en raison de l’expérience commune qu’a constitué la vie sous une dictature austère? Aucun expert du Proche-Orient ne peut le dire.

Si le pouvoir central en Syrie était affaibli, voire venait à s’effondrer, l’impact régional serait plus grand que dans le cas de l’Irak. L’Irak est bordé par des Etats forts, la Turquie au nord, et l’Iran à l’est, et est séparé de l’Arabie saoudite, au sud, et de la Syrie et de la Jordanie, à l’ouest, par de grandes étendues désertiques. Si le conflit a provoqué l’afflux massif de réfugiés irakiens dans ces deux derniers pays, l’impact d’une Syrie devenant une Yougoslavie du Levant serait plus grand encore. Ceci est dû à la proximité de la Syrie avec le Liban et la Jordanie, deux Etats déjà instables.

Souvenez-vous que le Liban, la Jordanie et Israël font tous géographiquement et historiquement partie de la Grande Syrie, une raison qui, depuis 1946, a empêché les régimes successifs de Damas de reconnaître leur légitimité. Les Français ont dessiné les frontières du Liban afin de placer une grande partie de la population des musulmans sunnites sous la domination des Chrétiens maronites, alliés de la France, parlant français et qui avaient conclu un concordat avec le Vatican.

Si le régime alaouite de Damas venait à s’effondrer, la frontière séparant le Liban de la Syrie pourrait être effacée par la réunion des sunnites des deux côtés de la frontière, qui pousserait les chiites du Liban et les Alaouites de Syrie à former des poches de résistance. L’ère post-coloniale du Proche-Orient serait alors définitivement close et nous en reviendrions presque aux anciennes frontières ottomanes de la région.

Ce qui apparaît comme fantaisiste aujourd’hui peut sembler inévitable dans les mois et les années qui viennent. Plutôt que d’affronter un Etat si «viscéralement» opposé soit-il à son existence, mais malgré tout prévisible, comme point focal de la résistance arabe, Israël devrait faire face à un mini-Etat sunnite s’étendant de Damas à Hama –très certainement sous la coupe des frères musulmans– au milieu d’une constellation de fiefs. L’instabilité syrienne pourrait rapprocher le Proche Orient du précipice.

La fin d'un système post-ottoman

Pacifique ou non, le futur de la région s’annonce comme celui d’un affaiblissement de l’autorité centrale. La Mésopotamie a pour le moins une structure historique, avec ses trois entités ethniques et religieuses distinctes du nord au sud. Mais la Syrie est une mosaïque.

Durant la majeure partie de l’histoire, avant l’ère coloniale, les frontières proche-orientales avaient bien moins d’importance qu’aujourd’hui, des villes comme Alep, dans le nord de la Syrie et de Mossoul, dans le nord de l’Irak, ayant plus de contact entre elles qu’avec leurs capitales respectives de Damas et Bagdad. Les ruines d’Hatra, au sud-ouest de Mossoul, en Irak, ancien centre intellectuel et commercial de la route de la soie qui connût son apogée au IIIe siècle de notre ère, atteste le fait que des Etats décentralisés pourraient bien succéder aux perversions tyranniques des Etats-nations modernes.

Les ruines d’Hatra sont un mélange de styles assyriens, hellénistiques, parthes et romains qui furent à l’origine de l’art musulman. Mentionnons aussi les restes de Doura-Europos, relais de caravanes parthe fondé en 300 avant notre ère, à mi-chemin entre la Syrie et la Mésopotamie et connu sous le nom de «Pompéi de l’Orient.» Des fresques de la synagogue de Doura-Europos ornent les salles du Musée national à Damas. Ces deux ruines ont une signification vitale pour notre présent, car elles nous montrent que cette région, sans frontières définies, a pu bénéficier de la libre circulation des idées et des biens.

Mais la transition, au Proche-Orient, d’un pouvoir absolutiste vers des Etats du XXIe siècle, caravaniers et orientés vers le commerce, sera plus coûteuse, plus longue et plus difficile que la transition post-1989 dans les Balkans –partie bien plus développée de l’ancien empire ottoman que la Grande Syrie et la Mésopotamie. L’état naturel de la Mésopotamie se reflète dans les trois vilayets (régions administratives ottomanes) de Mossoul la kurde, Bagdad la chiite et Bassora la sunnite. L’état naturel de la Grande Syrie au-delà d’une constellation de cités-Etats comme Alep, Damas ou Jérusalem est bien plus flou.

Les dirigeants européens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe étaient tous préoccupés par la soit disant «question de l’Orient»: celle des éruptions d’instabilités et des aspirations nationalistes provoquées par l’interminable délitement de l’empire ottoman. La Question d’Orient a été finalement réglée par le cataclysme de la Première guerre mondiale, qui a vu l’émergence des Etats arabes modernes. Mais près d’un siècle plus tard, la persistance de ce système post-ottoman semble bien menacée.

 

Robert D. Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

 

http://www.juif.org/go-news-150696.php

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Published by Eva R-sistons - dans Les pays en crise
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