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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 08:30

Capitalisme_bouffons-le_1935.jpg

http://cequelesmediasnenousdisentpas.over-blog.com/article-video-le-capitalisme-hors-la-loi-de-marc-roche-a-voir-83663379.html

Après le capitalisme : la primauté de l’Homme

décembre 30th, 2011

 

 


« Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore,
il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle,
un moment unique où l’homme seul a été
 »

Gustave Flaubert
Lettre à Edma Roger des Genettes


« De Cicéron à Marc-Aurèle » : 250 ans environ, correspondant à « l’âge d’or » de l’Empire romain. L’étude de la littérature et de la philosophie étaient alors à leur apogée et ces disciplines influençaient nettement (notamment sous Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle) la politique impériale et la façon d’exercer le pouvoir. Aller à Athènes pour y étudier la philosophe et les arts était alors le nec plus ultra, l’équivalent contemporain d’un cursus à Harvard pour l’upper class américaine.
  
L’ambition alors caressée par une partie de l’intelligentsia – un monde où le droit, la littérature, la philosophie et les arts constitueraient l’épine dorsale de la civilisation – ne durera guère : la « primauté de l’Homme », pour reprendre en partie les termes de Flaubert, restera embryonnaire et cèdera bien vite le pas à la « primauté de la force » et à la « primauté de la religion ».
  
Que subsiste-t-il aujourd’hui de cette « primauté de l’Homme » ? Aurions-nous déjà vécu un « âge d’or » moderne, trop fugacement peut-être pour en avoir perçu pleinement l’existence ? À l’inverse, cette primauté est-elle encore en gestation ? Cette primauté de l’Homme pourrait-elle constituer un contrepoids sérieux aux primautés de la force et de la religion qui s’annoncent ?
  
  
L’âge d’or ?
  
Il est particulièrement difficile de juger et d’analyser avec recul et détachement la période de l’histoire dont on est contemporain. Le jugement est sans cesse brouillé par des détails, des épiphénomènes, des préjugés ou des a priori qui, deux siècles plus tard, ne sont plus que des broutilles.
  
Un monde où l’Homme prévaudrait est, paradoxalement, à la fois celui du possible et de l’utopie. Un monde où il serait possible de tout (ré)imaginer, de tout (ré)inventer, de tout (re)penser, où la politique se soucierait de bonheur collectif et d’harmonie universelle.
  
Aborder aujourd’hui un tel sujet, en de tels termes, semble, à la quasi-totalité de nos contemporains, ridicule, déplacé et inutile. Il est aujourd’hui socialement indécent d’aborder le sujet du bonheur de l’Homme. Alors qu’il est de bon ton de détailler et de commenter les pratiques sexuelles d’un DSK, traiter de questions « philosophiques » ou portant sur le sens de l’existence ne suscite que gêne et silences pesants, témoignant du déplacement de la notion d’« obscénité ».
  
Le plus souvent, pour éviter de « creuser » de telles questions, on se défausse soit sur la religion (on dispose ainsi d’une solution déjà « packagée »), soit sur un « nécessaire retour aux réalités ». Celles-ci ont pour nom chômage, dette, insécurité, crise… bref le prêchi-prêcha habituel que nous présente sur un plateau un système socio-économique basé sur la primauté de l’argent.
  
Le contraste est totalement saisissant avec la situation qui prévalait il y a une quarantaine d’années, pendant et peu après mai 68. Le « tout économique » – la primauté de l’argent – n’était alors pas encore une obsession estudiantine et, plus globalement, sociétale. Derrière les utopies anarchistes, marxistes ou maoïstes, il existait – quelque maladroite et désordonnée qu’elle fût – la volonté de construire un monde meilleur, totalement affranchi des cadres existants. La France gaulliste était alors considérée comme une société d’Ancien Régime qu’il fallait révolutionner.
  
Il ne s’agit pas d’enjoliver à l’excès cette période qui eut à la fois son lot de formules stupides et outrancières (« CRS SS »), déconcertantes (« il est interdit d’interdire ») ou véritablement révolutionnaires (« sous les pavés, la plage ») mais de s’interroger sur ce que fut cette période, sur les raisons profondes qui poussèrent une génération à adopter comme slogan « soyons réalistes, demandons l’impossible ».
  
On a coutume de dire qu’une des particularités des étudiants de mai 68 était d’avoir un livre dans la poche. Point n’était en effet besoin de se référer à la « pensée Máo Zédōng » pour vouloir changer le monde. Il suffisait, par exemple, d’avoir lu Flaubert, cité en tête de ce billet. Pardonnez-nous quelques citations un peu longues de cet auteur, tirées de sa correspondance, mais elles éclairent les développements qui suivront :

● « J’ai demain à déjeuner un jeune homme que Bouilhet m’a amené dimanche. Je l’avais connu enfant, lorsqu’il avait sept à dix ans. Son père, magistrat inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études. Mais malgré tous ses soins, il n’est point devenu crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la littérature. Il est hugotique, rouge, etc. De là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois » ;

● ou encore « Soyons féroces, au contraire ! Versons de l’eau-de-vie sur ce siècle d’eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à mille degrés et que la gueule lui en brûle, qu’il en rugisse de douleur ! C’est peut-être un moyen de l’émoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à s’émonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot » ;

● avant de conclure « Où se tourner pour trouver quelque chose de propre ? De quelque côté qu’on pose les pieds on marche sur la merde. Nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine. On deviendra si bête d’ici à quelques années que, dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleront élégants et talons rouges. »

Flaubert était souvent déchaîné dans ses lettres, surtout si on replace ses propos dans le contexte du Second Empire. En comparaison, Arlette Laguiller, l’ex-égérie de Lutte ouvrière, c’est Mamie Nova ! De plus, ce qu’écrit Flaubert, on pourrait le retrouver, sous des formulations diverses comportant plus ou moins de sous-entendus, chez nombre d’auteurs du répertoire dit « classique ». La littérature et la philosophie sont à la fois de véritables « bombes » pour remettre en question l’ordre établi et une fantastique « boîte à outils » pour imaginer et construire le présent et le futur.
  
Lors de la Révolution française, les références des révolutionnaires aux auteurs antiques étaient d’ailleurs constantes et servaient de fondement à leur argumentation. Cette vision de l’Antiquité était parfois idéalisée mais n’en servait pas moins de dénominateur commun, de référence partagée par tous les protagonistes, qu’ils soient royalistes ou révolutionnaires.
 
On comprend mieux pourquoi, depuis les années 1970, les ministres successifs de l’Éducation nationale, à de rares exceptions près, ont tout fait pour « flinguer les lettres » : leur étude est trop subversive, trop peu conforme aux canons d’une société tournée vers l’utilitaire et la primauté de l’argent (pour une analyse du système éducatif français, voir le billet de Jean-Pierre Brighelli, À vendre : Éducation nationale, mauvais état mais fort potentiel).
  
Sarkozy symbolise parfaitement cette tendance : inculte, totalement dénué de convictions profondes, terre-à-terre et court-termiste, sa détestation de la culture, de mai 68 et de tout ce que cette période a représenté, est particulièrement révélatrice de sa nature profonde. Lorsque candidat, il déclarait « Je veux tourner la page de mai 68 », l’accusant d’avoir généré « l’assistanat, l’égalitarisme, le nivellement, les 35 heures », c’est aussi et surtout la page d’une réflexion sur ce que doit être la société politique – et de la réflexion tout courtqu’il entendait tourner.
  
Cet « âge d’or moderne » où , pour paraphraser Flaubert, le Christ n’était plus et l’argent n’était pas encore, nous l’avons donc peut-être déjà vécu, entre 1968 et 1980 ou 1985, quand la prospérité économique coexistait avec la liberté de penser, ou plutôt la possibilité de penser.
  
Nulle censure dans ce domaine en effet. D’Aristote à Zola, tous les ouvrages de ces auteurs sont en vente libre et aucun ne circule sous le manteau. La réalité est plus terre-à-terre : quand, à 18 ou 20 ans, pour de multiples raisons que nous ne détaillerons pas ici, on songe avant tout à acquérir le dernier iChose et à « se caser dans un job peinard » plutôt que de « refaire le monde » en s’inspirant – fut-ce maladroitement – d’écrits d’auteurs que l’on maîtrise à peu près, le pouvoir politique en place – quel qu’il soit – peut dormir tranquille. C’est le « triomphe du bourgeois », comme l’eut dit Flaubert : la primauté de l’argent, de la force ou de la religion l’ont définitivement emporté sur la primauté de l’Homme.
  
Alors, cette primauté de l’Homme, c’est foutu ? À court terme, très probablement si l’on observe les grandes tendances de l’évolution « culturelle » depuis 20 ou 30 ans : recul croissant et régulier de la lecture, passage d’une société de l’écrit à une société de l’image (voir Le monde des images – 1 et Le monde des images – 2), naissance d’« individus-crêpes » (Welcome to the Machine), montée de l’irrationnel… on pourrait allonger la liste ad nauseam.
  
À moyen et long terme, il peut évidemment en être autrement. Sans remonter aux auteurs antiques, les locuteurs de langue française disposent, à travers les auteurs du XVe au XXe siècle, d’un « arsenal » impressionnant sur lequel bâtir une réflexion plus que solide. Plus déchristianisée que la plupart des autres zones géographiques (voir le billet précédent), donc a priori moins encline que d’autres nations à verser dans une religiosité exacerbée qui stériliserait toute pensée humaniste, la France possède de surcroît un fonds culturel remarquable pour « penser l’Homme », ainsi qu’une tradition de soutien aux lettres et aux arts.
  

On trouve un des plus beaux hommages à cette richesse littéraire dans le roman de Vercors, Le silence de la mer, adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville dès 1947, dont nous reproduisons un extrait ci-contre.

  
  
Le tryptique
  
Nous allons donc, sans doute plus rapidement que nous ne l’imaginons, nous retrouver dans un monde où primauté de la force, primauté de la religion et primauté de l’Homme constitueront les principales forces en présence. Dans ce tryptique, la primauté de l’Homme ne devrait avoir qu’une part résiduelle, un peu comme l’alouette dans le pâté du même nom.
  
Voilà pour l’analyse. Si on la quitte pour entrer dans le champ de l’action et des préférences personnelles, chacun peut alors s’interroger pour savoir s’il souhaite peser en faveur de tel ou tel élément du triptyque.
  
Je n’ai jamais fait mystère de mes préférences, notamment dans L’alpha et l’oméga, puis dans Quatre priorités pour 2012, en faisant de l’éducation et de la diffusion de la culture la priorité n° 1 pour la France. Je le répète donc une fois de plus : ce qui, à mes yeux, doit être sauvé, préservé, sanctuarisé dans ce nouveau Moyen Âge qui s’annonce, ce sont l’éducation et la culture, prioritairement la culture littéraire et philosophique car elle constitue la base de notre civilisation, le ferment de cette primauté de l’Homme évoquée plus haut.
  
J’avoue m’interroger sur ce que pourraient être les « monastères » de ce nouveau Moyen Âge, chargés de transmettre, préserver et, peut-être, enrichir cette culture à transmettre aux générations futures. Je n’apporte pas de réponse à cette interrogation. Des initiatives comme celle de Michel Onfray à travers l’Université populaire de Caen, visant à populariser la philosophie, vont évidemment dans le bon sens. Il y en a d’autres… toute action dont l’objectif est de promouvoir la connaissance et la réflexion est bonne à prendre, tant qu’elle n’est pas téléguidée ou manipulée par des ambitions partisanes ou sectaires.
  
Vouloir faire ré-émerger la primauté de l’Homme est et sera un sacerdoce. Mais en définitive, comme l’écrit Marguerite Yourcenar dans Feux, « la seule horreur, c’est de ne pas servir ».
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011

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