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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 23:09

Ceux qui tirent les ficelles idéologiques dans l’ombre

Article placé le 15 sept 2010, par Mecanopolis

Par Tobias Salander


Depuis assez longtemps, partout en Europe, ils poussent comme des champignons. Le citoyen qui parcourt son pays et les autres pays d’Europe les yeux ouverts est étonné, voire troublé: De manière presque généralisée, dans beaucoup de communes, aussi bien à la campagne que dans les villes, se créent de nouvelles structures bizarres qui n’ont rien à voir avec les structures, institutions et procédures éprouvées, basées sur la souveraineté populaire. Ce sont les prétendus «ateliers du futur». Ils sont tous sur le même modèle, ce qui paraît étrange au citoyen démocratiquement mûr et expert en matière de démocratie directe, car ils sont étrangers au principe démocratique des Lumières: ils font penser à l’utilitarisme anglo-saxon ou même au fanatisme élitaire et à l’économisme meurtrier. Mais on peut les combattre grâce à un moyen qui a fait ses preuves: le sens civique vigilant et la démocratie directe.


salander


«Ateliers du futur»: ce qui à première vue peut sembler sans problème – qui ne songe pas à l’avenir? – se révèle être, à y regarder de plus près, une stratégie «top down» retorse qui se vend cependant de façon odi­euse comme une stratégie «bottom up». Nous avons déjà montré dans ce journal (no 32 du 16/8/2010) comment un groupe trié sur le volet, coaché par des «ingénieurs sociaux» d’instituts privés formés pour manipuler des grands groupes, se permet de s’imposer comme groupe de pilotage au mépris des institutions démocra­tiques locales.

 

Une entreprise dirigée de façon centraliste


Il est évident que les acteurs qui sont ici à l’œuvre ne comprennent rien à la démocratie mais c’est voir les choses assez naïvement. A se renseigner sur les personnes qui gagnent leur vie en organisant des «ateliers du futur», éditent des livres et font de la publicité pour leurs activités, on se pose des questions. C’est surtout en lisant les notes en bas de page de ces livres qu’on reste interdit et, après quelques recherches, notre impression se ren­force qu’il s’agit là d’une entreprise vaste et bien organisée. Ce qui passe tout d’abord inaperçu dans la commune tout en laissant une impression désagréable d’étrangeté et évoque surtout l’époque antérieure aux Lumières, qui fait fi des acquis de la souveraineté popu­laire, des principes de représentativité, de séparation des pouvoirs et de transparence, se révèle, après une étude plus approfondie, être une structure louche très ramifiée. De même qu’en ne voyant que quelques tentacules d’une pieuvre ou deux doigts d’une main, on ne se représente pas le corps tout entier, face à ces ateliers du futur, on ne voit d’abord que de nombreux appendices, mais en y regardant de plus près, on se rend compte qu’ils appartiennent à une structure possédant apparemment aussi un centre de pilotage qui peut être lui-même multiple et avoir un noyau composé d’«élus» autoproclamés.

 

Décimer la population mondiale

 

Appelons un chat un chat: les références de ces ingénieurs sociaux autoproclamés se trouvent dans le milieu des utilitaristes anglo-saxons qui se croient des «élus»: les apolo­gistes néolibéraux de l’«homo oeconomicus» y côtoient les partisans de la dérégulation, de la libéralisation des marchés et des privatisations ainsi que les néo-malthusiens, qui veulent décimer la population mondiale au moyen de guerres, d’épidémies, de famines, de tremblements de terre ou du contrôle des naissances imposé et s’opposent vigoureusement à l’ONU et à la Déclaration univer­selle des droits de l’homme. Finies les libertés individuelles, les structures démocratiques et les coopératives: elles doivent être remplacées sous la contrainte par la privatisation absolue de tous les biens, l’isolement des pays riches contre les pauvres, le parfait égoïsme et une renaissance primitive du darwinisme social, tout cela étant emballé dans des concepts comme «savoir utiliser les ressources qui se raréfient», «sauvegarder la biodiversité», «sauver la planète du prédateur humain» ou «tragédie des biens communs».

 

Renouveau des «Chicago Boys»

 

Nous invitons les lecteurs à examiner de plus près les écrits de deux des théoriciens cités par les stratèges des «ateliers du futur».

Dans le livre «Aufgabe Zukunft: Versäumen, planen, ermöglichen …»,1 on trouve, par exemple, outre quelques textes plutôt sim­plistes de prétendus spécialistes locaux des «ateliers du futur», un texte d’un certain Chri­s­toph Mandl qui attire l’attention par son titre: «Gewissheit, Risiko und Neues» (pp. 261–270). Mandl, présenté dans le livre notamment comme conseiller d’entreprises, professeur à la faculté des sciences écono­miques de l’Université de Vienne et directeur de la société «Metalogikon», chante les lou­anges de l’UE, de la privatisation des ser­vices publics et de la soumission de toute l’économie au dogme des «Chicago Boys». En même temps, il encourage le lecteur à s’opposer aux structures démocratiques éprouvées, à les contourner et à les remplacer par du nouveau. Ses propositions, naturellement présentées sous de jolies formules posi­tives, visent à ôter aux gens leurs certitudes à l’aide de procédés psychologiques pour pouvoir mieux les diriger en attisant subtilement la peur de l’avenir.

 

Mépris de l’Etat de droit

(et des souverainetés, note d'eva)

 

En prophétisant une raréfaction des ressources et tout en partant d’une conception de l’homme réductionniste et primitivement économiste, il appelle les gens à détacher leurs décisions et leurs actes de l’influence des règles, des objectifs et des normes et par conséquent de la prévisibilité car cela engendre l’insécurité et le risque. En infantilisant l’être humain, il demande de vivre «comme nous avons vécu quand nous étions enfants, en expérimentant avec curiosité, en nous étonnant des conséquences de nos actes et en pleurant parfois de douleur» (p. 270). Notons en passant qu’il parle aussi de la destruction de l’Etat de droit démocratique. L’époque des certitudes touchant à sa fin, Mandl nous accueille dans son «ère du risque», comme s’il n’existait pas une culture qui s’est développée au cours des siècles, une tradition, une jurisprudence et des règles démocratiques claires. Pour le citoyen responsable du XXIe siècle familier des règles démocratiques, de telles propositions ne sont pas sérieuses: c’est mépriser l’Etat de droit, la sécurité juridique, la protection des minorités, etc.

 

Contre les résultats du

«Rapport sur l’agriculture mondiale»

 

En consultant les auteurs cités par Mandl, on se rend compte que nous avons tapé dans le mille dans notre interprétation du texte en partie incompréhensible d’une des bibles des partisans des «ateliers du futur» cités par Mandl. Il appuie son idée de privatisation des services publics, qu’il évoque sous le titre «Die Tragik der Allmende» (la Tragédie des biens communs), sur les écrits d’un certain Garrett Hardin, qui, en 1968, sous le même titre,2 dans la revue Science et dans d’innombrables autres opuscules, est parti en guerre contre l’économie sociale de marché, le principe des coopératives, les biens communs et également contre la Déclaration des droits de l’homme des Nations Unies et se révèle être un adepte de l’idéologie contraire à la dignité humaine de Thomas Robert Malthus (1766–1834). Malthus, pasteur anglican et professeur d’histoire et d’économie poli­tique en Angleterre, s’est fait connaître par sa théorie démographique ouvertement raciste. Dans son «Essay on the Principle of Population» de 1798, il a émis une hypothèse qui, depuis, a été réfutée plusieurs fois et dernièrement définitivement par le Rapport sur l’agriculture mondiale.3

Ce Rapport montre clairement que l’humanité peut très bien se nourrir même si elle augmente encore, et cela très bien, grâce aux petites exploitations familiales locales. Déjà à l’époque de Malthus, William Godwin, notamment, avait affirmé que la production s’améliorait avec le progrès tech­nique et que l’approche de Malthus ne résistait pas aux critères scientifiques, qu’elle relevait purement et simplement d’une idéologie meurtri­ère. Même si le néo-malthusianisme a depuis longtemps été démasqué comme un instrument de stratèges totalitaires, Garrett Hardin, porté aux nues par les promoteurs des ateliers du futur, s’y réfère quand même avec ferveur et une assurance incroyable comme à une référence centrale pour la solution des pro­blèmes du XXIe siècle.

 

Malthus et la guerre contre les pauvres

 

Sous le titre déjà cité de «The Tragedy of the Commons» [la Tragédie des biens communs] et plus récemment dans un article de 1998 intitulé «The Feast of Malthus – Living within Limits» [le Festin de Malthus – vivre en se restreignant]4, Garrett Hardin (1915–2003), professeur d’écologie humaine, réhabilite l’idéologie génocidaire et raciste de Malthus et la prône comme remède général pour l’humanité du XXIe siècle – comme s’il n’y avait pas eu le national-socialisme et tous ses effets secondaire: eugénisme, euthanasie et génocide. Selon la théorie erronée de Malthus, l’humanité obéirait aveuglément à la loi de l’accroissement illimité, le nombre d’humains augmentant selon une progression géométrique (2, 4, 8, 16, …) alors que la nourriture suit une progression arithmétique (1, 2, 3, 4, …). Ce qui signifierait que l’approvisionnement ne suffit pas pour toute la population de la Terre et qu’il faut, pour rétablir l’équilibre, des «correctifs» comme les maladies, la guerre, les catastrophes naturelles, donc la misère et la mort. Pour définir le fondement de sa pensée contraire à la dignité humaine, Hardin cite le passage suivant, que Malthus avait supprimé plus tard de ses écrits:

«Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, lorsque sa famille n’a pas les moyens de le nourrir ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme n’a pas le moindre droit de demander sa part de nourriture, il est vraiment de trop sur la Terre. Dans le grand festin de la nature la table n’est pas mise pour lui. La nature lui ordonne de s’en aller et elle n’hésite pas à mettre cet ordre à exécution.» 5

 

Différences génétiques des races?

 

Cette opinion est pleinement partagée par Hardin, figure de proue des ateliers du futur, décédé récemment, mais il remplacerait l’image du «festin» par la métaphore du «canot de sauvetage». Il s’agit de ce que la méde­cine militaire appelle «sélection», en parlant des blessés, c’est-à-dire de la sélection d’hommes en fonction de prétendues ressources manquantes. Hardin part du principe qu’il existe des différences génétiques parmi les êtres humains et préconise pour le monde d’aujourd’hui le contrôle des naissances, qui ne peut s’exercer que sous la contrainte. La privatisation de tous les biens est urgente et il faudrait abandonner la «religion domi­nante des trois derniers siècles», l’individualisme de John Locke. L’individu devrait céder sa liberté en faveur de la communauté (The Feast of Malthus, pp. 185 sqq.).

 

Contre la Déclaration des droits de l’homme de l’ONU

 

Ce qu’il faudrait aujourd’hui, pour Hardin, ce serait une révolution sociale, ou plutôt une contre-révolution qui se laisserait guider par des idéaux des temps passés. Beaucoup d’expériences sont nécessaires aujourd’hui et c’est pourquoi il faut que notre espèce reste divisée en nombreuses nations. C’est seulement ainsi que des expériences peuvent être faites qui ne seraient jamais tolérées dans certains Etats. Ce qu’il veut dire est clair: Il faut mettre fin «aux discours creux sur les droits de l’homme». Cette infâme attaque frontale de l’ONU et la Déclaration universelle des droits de l’homme, Hardin l’a déjà formulée dans «The Tragedy of the Commons» de 1968. Il écrivait que ce sera douloureux de nier les droits de la famille, noyau de la société, mais qu’il le faut. On éprouve le même malaise qu’un habitant de Salem, au Massachusetts, qui niait, au XVIIe siècle, l’exis­tence des sorcières. C’est justement parce qu’on aime la vérité qu’il faut contester la validité de la Déclaration universelle des droits de l’homme, même si elle est soutenue par l’ONU. Oui, vous avez bien lu: les droits de l’homme ne seraient rien d’autre qu’un fan­tasme de fous, comme jadis la peur des sorcières!6 On n’a plus envie de continuer à lire les écrits de Garrett Hardin tellement son argumentation est pleine de mépris pour le genre humain.

 

L’écologie profonde et le Council of Foreign Relations

 

Mais est-ce un hasard? Dans Foreign Affairs de novembre/décembre 1995, édité par le Council of Foreign Relations (CFR), un ar­ticle intitulé «The Rights of Nature: Has Deep Ecology Gone Too Far?»7 met en relation Garrett Hardin avec l’écologie profonde mais le juge «sans danger». On ne doit pas s’en étonner, car le CFR appartient justement aux milieux dont l’objectif est depuis longtemps, également de manière clandestine et avec les méthodes les plus sinistres, de la décimation de la population terrestre et ce sont de fervents partisans du néo-libéralisme – tout en larguant de temps en temps des bombes ou autre chose sur les pays qui ne sont pas prêts à se sou­mettre à ce «meilleur des mondes».

Ce sont eux les hommes de l’ombre et les stratèges qui actuellement essayent, en coulisse, de saper les structures démocratiques avec leurs obscurs «ateliers du futur». Avec leur réductionnisme très primitif qui transforme la guerre contre la pauvreté en guerre contre les pauvres en déclarant superflus des milliards d’hommes, ils veulent décimer l’humanité par la force, si nécessaire aussi par la guerre et par des catastrophes provoquées par eux-mêmes, comme le décrit très bien le médecin et ambassadeur de France au Sénégal Jean-Christophe Rufin dans son roman réaliste «Le parfum d’Adam»:8 Ce sont des fous spécialistes de l’écologie profonde qui veulent enlever au genre humain tout ce qui fait son essence pour le réduire au rang d’une espèce parmi beaucoup d’autres, d’un cancer que quelques «élus» autoproclamés veulent décimer par millions au moyen d’épidémies propagées à dessein, projet qui, en comparaison, fait apparaître les nazis comme des débutants maladroits.

 

L’agriculture des petites exploitations et les coopératives, unique solution praticable

 

Pendant qu’on manipule les uns avec le soft power et le social engineering, on bom­barde les autres notamment à l’aide d’armes interdites par l’ONU qui modifient le climat, comme l’a montré récemment l’agence russe Ria Novosti (cf. Horizons et débats no 33 du 23/8/10). L’ONU voit des manifestations du même phénomène dans les inondations au Pakistan et les incendies en Russie.

Les hommes vont vraiment très loin! Et pourtant la plupart des gens ne veulent pas cette folie. Les forces de ceux qui défendent les droits de l’homme, le droit à la vie de tous les êtres humains sont assez importantes. Le Rapport sur l’agriculture mondiale livre un témoignage éloquent, de même que l’attribution du Prix Nobel de l’économie à Elinor Ostrom pour ses travaux sur les biens communs. Elle réfute explicitement les idées insensées de Hardin, avant tout dans son livre «Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action» paru en 1990.9 Elle constate qu’une exploitation mesurée et durable des biens communs locaux grâce à une coopération locale institutionnalisée par les personnes concernées est en règle générale supérieure à un contrôle par l’Etat centralisé et également aux privatisations.

Et effectivement, le Rapport sur l’agriculture mondiale l’a montré: une agriculture de petites exploitations familiales est capable de nourrir une population mondiale encore plus importante que celle d’aujourd’hui. Les famines n’obéissent pas à des lois naturelles, comme voudraient nous le faire croire Malthus, ses adeptes Hardin et Mandl et les responsables des «ateliers du futur» qu’on nous impose localement. Les temps modernes ne connaissent pas de famines qui auraient été causées par la surpopulation. Ce sont toujours des dictateurs, comme Staline et Mao Zedong, qui ont décidé de faire mourir de faim des millions d’hommes.

Il n’existe pas de formule malthusienne valable et l’on n’a donc aucune raison de réduire de force la population. Il n’existe pas non plus de «tragédie» des biens communs. Au contraire, le principe des coopératives est une success story qui a constitué, en Suisse précisément, la base de la construction démocra­tique de l’Etat du bas vers le haut et des droits dans la démocratie directe. Donc les ateliers du futur n’ont aucune raison d’être. Les constitutions de tous les Etats de droit s’opposent à la manipulation des individus sous pré­texte d’une peur de l’avenir provoquée délibérément pour détruire les processus et les structures démocratiques. Ce serait retourner avant le siècle des Lumières, avant le prin­cipe d’égalité juridique et de dignité humaine et, à long terme, ouvrir la voie à un génocide d’écologie profonde d’une ampleur inédite.

Après les expériences de la Seconde Guerre mondiale et les innombrables guerres qui ont été menées depuis, l’humanité devrait être devenue plus sage et ne plus commettre l’erreur de regarder passivement un petit nombre de personnes dominer toutes les autres. •

Tobias Salander, pour Horizons et Débats

Notes :

1 Aufgabe Zukunft: Versäumen, planen, ermöglichen. Christoph Mandl/Kuno Sohm (ed.) 2006, ISBN 978-3-03909-045-7

2 www.garretthardinsociety.org/articles/art_tragedy_of_the_commons.htm

3 hup.sub.uni-hamburg.de/products-page/publikationen/78/

4 www.garretthardinsociety.org/articles_pdf/feast_of_malthus.pdf

5 cité d’après Adolph Blanqui: Geschichte der politischen Ökonomie in Europa. Zweiter Band. Verlag Detlev Auvermann KG: Glashütten im Taunus, 1971

6 www.garretthardinsociety.org/articles/art_tragedy_of_the_commons.html

7 www.foreignaffairs.com/articles/51614/Donald-worster/the-rights-of-nature-has-deep-ecology-gone-too-far?page=show

8 Jean-Christophe Rufin: Le parfum d’Adam, Gallimard Folio, 2007, ISBN 978-2-07-034910-4

9 Elinor Ostrom. Governing the Commons: The Evolution for Collective Action. Cambridge University Press, Cambridge, 1990, ISBN 0-521-40599-8.

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