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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 18:05
La Chine et la crise du capitalisme

A Beijing vient de se clôturer la session annuelle du Comité central du Parti communiste, le principal organe politique du pays. La réunion s'est déroulée dans le contexte de la crise dans les pays capitalistes et des nouveaux problèmes issus du développement de la Chine même. Quelles sont les conséquences de cette double évolution ?

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Depuis maintenant deux ans, les grands pays capitalistes connaissent une crise financière et économique, comparable à la crise des années 30. Dans le tableau ci-dessous, on peut voir comment l’économie chinoise est parvenue à compenser les retombées négatives de la crise aux États-Unis, au Japon et en Europe.

Évolution des données de base de l’économie chinoise

 

2005

2006

2007

2008

2009

2010*

Produit national brut (PNB – 1012yuan)

18,4

21,6

26,6

31,4

34,1

39,0

Rythme de croissance du PNB (pour cent)

10,4

11,6

11,9

9,6

9,1

10,1

Rentrées autorités centrales (1012yuan)

3,2

3,9

5,1

6,1

6,8

7,9

Exportations (milliards de US $)

762

969

1.218

1.429

1.202

1.572

Importations (milliards de US $)

660

792

956

1.133

1.006

1.402

Investissements de l’étranger (milliards de US $)

68

60

121

94

34

40

Réserves devises étrangères (milliards de US $)

819

1.066

1.528

1.946

2.340

2.700

°: estimation

Source : China Statistical Yearbook 2007, 2008 et 2010 ; GaveKal Dragonomics, China Economic Quarterly, septembre 2010, p. 3; Ministry of Commerce.

En Europa, au Japon et aux États-Unis, la production de l’industrie, l’agriculture et le secteur des services a baissé en 2009 de 3,6 pour cent en moyenne. En Chine, l’économie a continué de croître : durant la première année de crise, de 9,6 pour cent ; l’année suivante, de 9,1 pour cent ; et, en 2010, de 10,1 pour cent (estimation).

Dès l’automne 2008, des économistes occidentaux avaient prévu avec certitude que la crise financière et économique dans les grandes métropoles capitalistes allait réduire de moitié au moins la croissance annuelle de 9 à 10 pour cent que la Chine avait connue au cours les deux décennies écoulées. Les Chinois, par contre, disaient qu’ils maintiendraient le rythme de croissance de leur économie à 8 pour cent au moins. Les économistes occidentaux se moquèrent d’eux : comment ces Chinois pouvaient-ils prévoir cela ; à l’aide d’une boule de cristal, sans doute ? Le grand patron du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, un expert à nul autre pareil, disait-on, affirmait en décembre 2008 : « L’an dernier, la Chine a connu une croissance de plus de 11 pour cent. Elle va retomber à 5 ou 6 pour cent1. » 

Les économistes occidentaux se sont trompés parce qu’ils n'ont pas confiance dans le parti communiste chinois, qui défend des concepts économiques, politiques et sociaux situés aux antipodes de la foi quasi religieuse de l’establishment occidental en la libre économie de marché. Les hommes politiques et les économistes de l’Occident n’ont pas compris que les autorités sont en mesure de consolider les investissements et la consommation – les deux principaux moteurs de l’économie – de telle sorte que l’effet négatif de la diminution des exportations a pu être compensé. En d’autres termes, ils n’avaient pas compris que les autorités tenaient réellement le gouvernail de l’économie. Dans les pays capitalistes, c’est l’économie qui commande à l’État. En Chine, c’est l’État qui commande à l’économie.

Dans les cercles dirigeants occidentaux, on remarque également un certain mépris, lequel a un fondement raciste et de classe. On y pense un peu vite que la Chine croît surtout parce que nous, en Occident, nous achetons massivement des produits chinois. Aux États-Unis, certains politiciens et gens du monde des affaires définissent l’ambiance avec cette absurdité populiste : « L’économie chinoise ne peut croître que parce que le consommateur américain achète des produits chinois. » En réalité, les exportations chinoises ont augmenté trois fois plus vite que la croissance de la consommation américaine2. Il est impensable, aux yeux de l’establishment occidental, que, depuis 32 ans déjà et en comptant à 90 pour cent sur ses propres forces, la Chine ait pu maintenir une croissance entre trois et cinq fois plus élevée que celle des métropoles capitalistes. Le sentiment de supériorité idéologique aveugle cet establishment et cache le fait matériel que les exportations ne sont qu’un des moteurs de l’économie chinoise.

Pour compenser l’affaiblissement des exportations, les autorités chinoises ont fait grimper les investissements et les commandes publiques et ont également assuré une hausse encore plus rapide du revenu des familles. Plus tard, dans les métropoles capitalistes, on a également lancé des trains de mesures financiers contre la crise. Mais il n’y fut pas question d’augmenter le revenu des familles. Et le soutien aux banques, aux assurances et aux mastodontes de l’industrie y consista en grande partie en la reprise des dettes de ces entreprises. Socialisation de la dette, privatisation du profit, dirent les analystes.

En Chine, les commandes publiques censées compenser les retombées de la crise dans les pays capitalistes allèrent à plus de 90 pour cent aux entreprises d’État qui, de la sorte, purent encore renforcer leur position dominante. Cela s’exprima entre autres dans les bénéfices d’entreprises : ensemble, les bénéfices des deux entreprises d’État China Mobile et PetroChina furent plus importants que le bénéfice total des 500 plus grosses entreprises privées. Le bénéfice net des deux entreprises d’État s’éleva en effet à 218,3 milliards de yuan. Celui des 500 plus grosses entreprises privées fut de 217,9 milliards3.

Du fait du chômage, du blocage des salaires, de la réduction des salaires, de la hausse des impôts directs et indirects, du démantèlement de la sécurité sociale, le revenu de la population des États-Unis, du Japon et de l’Europe a régressé. En Chine, le revenu moyen et net a connu, et ce pendant cinq ans, une croissance annuelle de 8,5 pourcent.

En 2009, les autorités centrales de Beijing ont reçu deux fois plus d’argent que cinq années plus tôt, ce qui a accru les possibilités de diriger le pays avec plus d’allant et d’impact, d’étendre le rayon d’action et de corriger, partiellement du moins, certaines déviances des trente dernières années. Entre autres, sur le plan de l’enseignement. Les enfants et les jeunes entre 6 et 15 ans bénéficient désormais de l’enseignement gratuit, tant dans les villes (depuis 2008) que dans les campagnes (depuis 2006). En 2009, le nombre d’élèves et d’étudiants est passé à 260 millions, il y avait 14 millions d’instituteurs, professeurs du secondaire, professeurs d’université et chargés de cours à temps plein et le pays comptait 552.000 écoles4. Entre 2007 et 2009, le gouvernement a augmenté les dépenses de l’enseignement de 84 pour cent et celles de la santé de 92 pour cent5.

Aux États-Unis, en Europe et au Japon, le chômage a augmenté, passant à 10 pour cent et plus. En Chine, entre 2005 et 2009, plus de 50 millions de nouveaux emplois urbains ont été créés et 45 millions de paysans en plus ont été retirés de l’agriculture pour être versés dans l’industrie et le secteur des services. De ce fait, la part en pour cent de l’agriculture, de l’industrie et des services dans l’emploi a changé de façon favorable. On peut le voir dans le tableau suivant.

Part de l’industrie, de l’agriculture et des services dans la population professionnelle (en %)

 

2000

2006

2009

Agriculture

50

44

38

Industrie

22

24

28

Services

27

32

34

Source : China Statistical Yearbook 2010 

En 2009, 38 pour cent de la population professionnelle travaillait encore dans l’agriculture, soit une baisse de 12 points depuis 2000. En comparaison, aux États-Unis, 1 pour cent de la population travaille encore dans l’agriculture. Plus la part de l’agriculture dans l’emploi est élevée, moins le pays est développé et plus il est difficile de faire croître l’économie. La Chine détricote en permanence la part de l’agriculture dans l’emploi, et même alors que la crise fait rage aux États-Unis, en Europe et au Japon. Cette diminution n’est pas seulement bonne pour la productivité de l’agriculture, elle est également la voie la plus rapide vers l’émancipation dans les campagnes.

 

Vers une nouvelle stratégie de développement

Après un an de crise, Hu Jintao, secrétaire général du Parti communiste, a déclaré : « En considérant les choses superficiellement, on croirait que la crise financière internationale influence la Chine sur le plan de notre chiffre de croissance. En réalité, la crise a surtout eu une influence sur notre stratégie de développement6. »

Déjà, depuis 2003-2004, le Parti communiste mène une discussion ouverte et démocratique autour du modèle de croissance de l’économie et de la société. La croissance économique rapide crée et intensifie certaines contradictions et pousse de plus en plus inexorablement un certain nombre de problèmes importants à l’avant-plan.

Il s’avère que la base des problèmes et des contradictions est toujours la concentration unilatérale sur le taux de croissance. Depuis le début de ce siècle, le taux minimal de 7,5 à 8 pour cent de croissance économique annuelle est toujours présenté comme la priorité absolue. Mais alors que – et parce que – l’économie atteint chaque fois toujours ce chiffre et le dépasse même largement, de nouvelles tâches apparaissent et le caractère unilatéral de l’objectif devient de plus en plus manifeste. Au fut et à mesure que progresse la croissance, les exigences et objectifs du socialisme changent.

Bien sûr, au cours des prochaines décennies, la Chine va continuer à tendre vers une croissance économique élevée. Mais la croissance sera différente et, outre le taux de croissance, il y aura de nouvelles priorités. Nous pouvons tenter de faire une synthèse de cet ensemble.

 

- Un premier problème important est celui de la consommation intérieure. Il va de soi qu’on a besoin d’un appareil économique et d’une infrastructure, pour créer de la prospérité. Tout pays qui essaie de se sortir du sous-développement, met pour ce faire la priorité sur les investissements, au détriment de la consommation de la population. De la même manière qu’au cours des 40 ou 45 premières années de la république populaire, ce furent les campagnes qui financèrent l’urbanisation, c’est toute la population qui a payé les investissements et la mise en place de l’infrastructure. Les autorités ont fait croître le revenu de la population plus lentement que le revenu national. Cela ne veut pas dire que la population chinoise s’est appauvrie. Ces quinze dernières années, le revenu net par habitant a crû chaque année de 7 à 9 pour cent. Mais l’industrie et les services ont crû chaque année de 12 à 15 pour cent. Nous devons faire en sorte, dit-on aujourd’hui, que les revenus suivent mieux le rythme de croissance de l’industrie et du secteur des services. Nous devons le faire via des augmentations salariales, la sécurité sociale, des prêts à bon marché pour la construction et l’achat de maisons, des services publics performants et bon marché. Il faut encore que davantage de fonds d’État aillent vers les campagnes, pour un passage à l’échelle supérieure et une industrialisation de l’agriculture et nous devons encore accélérer l’urbanisation de sorte que la productivité dans l’agriculture s’accroisse plus rapidement et que davantage de paysans deviennent des citadins.

De la sorte, la croissance économique dépendra plus de la consommation intérieure.

 

- Le second problème important réside dans le déséquilibre entre les diverses régions. Ces trente dernières années, le centre de gravité de la croissance économique s’est situé dans l’Est du pays. C’était une stratégie consciente. Nous devons permettre que certains et certaines régions accèdent d’abord au développement, disait Deng Xiaoping. La croissance économique dans l’Est a été si phénoménale, avec parfois plus de 15 pour cent par an, que l’Ouest du pays en avait pour ainsi dire perdu de vue les provinces orientales. Dans l’Ouest habite 27 pour cent de la population. Mais l’Ouest ne réalise que 17 pour cent du produit national brut7.

Aujourd’hui, l’appareil économique nationale a été mis en place de telle sorte qu’il est possible de déménager des usines et mêmes des secteurs industriels entiers vers l’Ouest du pays. En même temps, la Chine s’emploie à un rythme vertigineux à la construction d’un réseau routier et ferroviaire très dense. Entre 2010 et 2015, on y posera plus de kilomètres de voies ferrées que dans tous les autres pays de la planète mis ensemble. Pour 2020, la Chine va étendre son réseau de trains à très grande vitesse et le porter de 6.000 à 16.000 kilomètres. John Scales, l’homme de la Banque mondiale qui suit le secteur des transports en Chine, déclare : « La mise en place du réseau de trains à grande vitesse est sans doute la plus grande initiative ferroviaire de l’histoire8. » Si ce projet se réalise, la Chine aura plus de kilomètres de lignes à grande vitesse que le reste du monde mis ensemble9.

Ainsi, le pays bâtit une infrastructure qui dynamise le marché national. Et c’est ainsi que naissent des liaisons rendant possible de supprimer la segmentation nationales et les clivages administratifs. L’appareil industriel s’étendra alors de façon homogène de l’est à l’ouest et du nord au sud. Cela réduira le fossé de la prospérité entre l’est et l’ouest.

 

- Le troisième problème important réside dans l’appareil industriel même. Prenons un exemple : pendant la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, en 2010, on a vendu plus d’un million de vuvuzelas, vous savez, ces trompettes qui percent les tympans. On les vendait à 8 dollars la pièce. Presque toutes étaient « made in China », où elles sortaient de l’usine à 0,30 dollar l’unité10. Comme quoi le bénéfice des exportations chinoises ne va pas vraiment en Chine…

La production industrielle chinoise représente 15,6 pour cent du total mondial, mais une grande partie de cette production consiste en fabrication et assemblage de produits de faible valeur. Les entreprises chinoises ont en fait peu de brevets et leur capacité d’innovation est faible. À peine 10 pour cent des exportations chinoises se font sous une marque chinoise. Le niveau technique des usines est toujours nettement inférieur à celui des États-Unis, du Japon et de l’Europe, ce qui provoque de fortes nuisances pour l’environnement. L’industrie chinoise du fer et de l’acier, les centrales électriques, les usines chimiques et pétrochimiques ont en moyenne besoin de 30 pour cent d’énergie en plus pour fabriquer une même quantité de produits que leurs concurrentes aux États-Unis, au Japon et en Europe11. Entre 10 et 25 pour cent des moyens de production des 18 secteurs industriels, dont des géants comme la sidérurgie et l’industrie du ciment sont démodés et devraient être fermés. Des 123 entreprises de l’État central – les piliers de l’économie – peu peuvent se frotter à la concurrence internationale. La Chine a la seconde économie du monde mais, sur le plan de la compétitivité, le pays n’occupe que la 29eplace12.

C’est ainsi que la Chine présente les caractéristiques d’une industrie en voie de développement qui doit mettre tout en œuvre pour accéder à un niveau supérieur. La crise des métropoles capitalistes a entraîné une concurrence encore plus âpre sur les marchés chinois et internationaux. Cela donne à l’industrie chinoise un solide coup de pouce pour l’inciter à franchir cette étape13.

Comme dans chaque pas en avant, que ce soit dans une économie capitaliste ou socialiste, l’accroissement de la productivité est la condition déterminante. Cela ne peut se faire que par le développement de la science et de la technique, par la stimulation de la recherche, par la mise en place de ses propres innovations et design. Les techniques de production plus modernes et la poursuite de la sophistication dans la répartition du travail, qui en fait partie, assureront une productivité plus élevée.

Sur ce plan, la Chine a engagé une manœuvre de rattrapage tout bonnement sidérante. Depuis 2000, le montant libéré par Beijing pour la recherche et le développement augmente chaque année de 20 pour cent et plus. Ainsi, en 2007, prétend l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), la Chine était en deuxième position sur la liste mondiale des dépenses pour la recherche et le développement, juste derrière les États-Unis14. En 1995, la Chine était en quatorzième position sur la liste mondiale des publications dans des revues internationales de science et de technique. Aujourd’hui, sur la même liste, elle est en deuxième position et, une fois de plus, derrière les États-Unis15.

En octobre 2010, dans le but de consolider cette évolution, les autorités désignaient sept industries clés où elles allaient concentrer leurs efforts. Ce sont les quatre piliers : la technologie de l’environnement et de l’énergie, l’informatique, la biologie et l’industrie de haute technologie. Ensuite, il y a les trois industries de pointe : les nouvelles énergies, les voitures électriques et les nouveaux matériaux. Ces sept branches de l’industrie ne couvrent actuellement que 2 pour cent du produit national brut. En 2015, elles doivent être passées à 8 pour cent et à 20 pour cent en 2020. Une fois encore, un échantillon de la façon dont une économie gérée par l’État peut appliquer des changements à une allure record.

 

L’approche des trois contradictions et problèmes qu’on vient d’énumérer fait que le mot d’ordre « tout pour la croissance économique » a fait place à « tout pour le développement de l’économie et de la société ».

 

Irritation du côté de Washington

Au fur et à mesure que la Chine émerge du sous-développement, l’irritation croît aux États-Unis. C’est un peu bizarre, car qui ne se réjouirait pas de voir 22 pour cent de la population mondiale laisser derrière elle la pauvreté ?

Le 5 août 1991, le journal financier et économique américain Forbes faisait publier dans le New York Times une publicité d’une page entière pour son prochain numéro. Sur toute la largeur de la page, on pouvait lire le titre : « En Chine, le capitalisme est occupé à vaincre16 ! »

Les États-Unis ont toujours rêvé d’une Chine occidentalisée avec une libre économie de marché et un système politique à l’américaine. Tant que ces deux conditions ne seront pas remplies, les entrepreneurs et hommes politiques américains diront de la Chine qu’elle est « autoritaire » et « dictatoriale ». Au fur et à mesure que la Chine gagne en force, on se rend compte aux États-Unis que le pays n’évoluera pas comme Forbes l’avait prévu en 1991. D’où le fait que l’American Enterprise Institute, une commission de spécialistes issus du milieu des entrepreneurs américains, déclare : « Après 1990, nous espérions que notre engagement multidimensionnel avec Beijing allait aboutir à une Chine forte, riche, pacifique et démocratique. Deux décennies plus tard, nous craignons que cet engagement aura n’ait réellement mené à une Chine forte et riche mais, hélas, toujours autoritaire17.’ La Chine « autoritaire » impose un carcan aux entreprises américaines. En 2008, on estime que les 57.000 entreprises américaines présentes en Chine ont réalisé en tout 80 milliards de dollars de bénéfices, dont la majeure partie est retournée aux États-Unis18. Mais ç’aurait été beaucoup plus et les multinationales américaines et les entreprises privées chinoises auraient pu reprendre la direction de l’appareil d’État, si les entreprises avaient été aussi libres qu’aux États-Unis.

 

Une autre raison d’irritation : dans les années 90, les entrepreneurs et les hommes politiques américains étaient convaincus que la Chine allait détricoter progressivement le secteur d’État dans l’économie. Cela aurait été parfait, pour les grandes entreprises privées étrangères. Mais, aujourd’hui, il s’avère que le secteur d’État est de plus en plus fort. Le magazine Foreign Policy, une publication proche des démocrates aux États-Unis, écrit : « Au fur et à mesure que la Chine se renforce et s’enrichit, les secteurs de l’économie contrôlés par l’État se développent. Ils deviennent plus puissants, au contraire du secteur privé indépendant, qui est sciemment opprimé. Quelque 95 pour cent des 586 milliards de dollars du montant des incitatifs annoncé par Beijing en novembre 2008 va aux entreprises du secteur d’État. China Inc. devient plus puissante, mais ça ne nous rapproche pas d’un pied de la réforme politique. Au contraire, le secteur d’État, plus puissant, donne au parti communiste plus de moyens encore de renforcer son emprise sur l’économie et la société19. »

Le journal boursier britannique The Financial Times constate également que la crise dans les métropoles capitalistes donne encore un coup de pouce supplémentaire à ce processus : « La crise financière a encore aggravé la situation – connue sous l’appellation guojinmintui – : l’État de l’avant alors que le privé régresse. Les entreprises d’État ont reçu d’énormes prêts liés aux incitatifs et qu’elles utilisent aujourd’hui afin de racheter des entreprises privées20. »

 

Il y a encore un troisième facteur d’irritation : à mesure que la Chine se développe économiquement, certaines entreprises chinoises se muent en concurrentes, à une échelle encore modeste, il est vrai, mais l’évolution est néanmoins manifeste. Elles ne cessent d’agrandir leur part sur le marché chinois et, en outre, elles sont chaque année de plus en actives sur les marchés internationaux.

Ces facteurs et les liens de plus en plus étroits que noue la Chine avec l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine provoquent un changement fondamental des rapports sur le plan mondial : le poids similaire des États-Unis et de l’Union européenne baisse. D’autant que les États-Unis et l’Europe perdent leur emprise sur toute une série de pays en voie de développement. Les liens que la Chine noue sont en premier lieu de nature économique : la Chine a besoin des autres pays en voie de développement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine, tout comme ces pays ont besoin de la Chine. Ce sont des relations à avantage réciproque, reposant sur le profit économique et le développement économique.

La crise aux États-Unis et en Europe a également donné un solide coup de pouce à ce processus. En 2009, les importations mondiales ont régressé de 23 pour cent. Cette année-là, celles des États-Unis ont même reculé de 26 pour cent. En Chine, les importations n’ont régressé que de 11 pour cent. En 2010, les importations des grands pays capitalistes ont de nouveau augmenté de 12 pour cent, estime-t-on21. Mais, en Chine, on estime qu’elles augmenteront de 40 pour cent22. La crise a fait en sorte que la Chine est devenue aujourd’hui le moteur le plus important de l’économie mondiale, après que les États-Unis l’ont été durant 65 années d’affilée. C’est ainsi qu’en 2009, la Chine est devenue la première partenaire commerciale de l’Afrique, au détriment des États-Unis. Cette année, la Chine a également dépassé les États-Unis pour devenir la première partenaire commerciale du Brésil, le plus grand et le plus important pays de l’Amérique latine. En 1995, le Japon exportait trois fois plus en direction des États-Unis que vers la Chine. Mais, aujourd’hui, la Chine est devenue la première importatrice de produits japonais. La Chine est également la première partenaire commerciale de l’Australie, de Taiwan, de la Corée du Sud et de l’Inde. Cela rend la position des États-Unis en Asie nettement plus faible : Taiwan, la Corée du Sud, le Japon et l’Australie étaient des alliés des États-Unis dont le rôle était de tenir la Chine en respect. La Chine est même devenue une plus grande importatrice de pétrole du Moyen-Orient que les États-Unis. Le Moyen-Orient ! – depuis soixante ou septante ans la réserve pétrolière privée des États-Unis !

La solidarité de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine avec la Chine est de plus en plus forte parce que la vente de matières premières à la Chine va de pair avec le financement et l’organisation de travaux d’infrastructure dans les pays en voie de développement. C’est précisément l’infrastructure qui manque, pour venir à bout de la pauvreté et du sous-développement. Même le journal boursier britannique The Financial Times écrit : « Certains commentateurs occidentaux décrivent la relation de la Chine avec l’Afrique comme une nouvelle forme de colonialisme reposant sur la quête de matières premières. Cette critique est particulièrement déplacée. La stratégie occidentale de développement était peut-être bien intentionnée, mais elle n’a pas rompu le cycle du sous-développement en Afrique. Les investissements chinois qui ont été inspirés par des intérêts commerciaux font augmenter l’emploi et la croissance en Afrique et proposent des perspectives de voie alternative vers l’avant. Les Chinois oeuvrent à une infrastructure qui aura également des retombées positives pour les branches industrielles en dehors des matières premières23. »

Le lien entre les trois continents du tiers monde et la Chine et les avantages que cette collaboration apporte attisent considérablement la bataille des idées entre le capitalisme et le socialisme. Le lauréat du prix Nobel et professeur d’économie Joseph Stiglitz écrit : « Aucune crise sérieuse ne passe sans laisser de traces. De l’héritage de la crise actuelle fait partie le combat mondial entre les idées et autour de la question de savoir quel système économique est le meilleur pour le peuple. Nulle part, ce combat n’est mené de façon plus âpre que dans le tiers monde, parmi les gens en Asie, en Amérique latine et en Afrique. Ici, sévit la bataille des idées entre le capitalisme et le socialisme. (…) Les pays du tiers monde sont de plus en plus convaincus qu’on ne doit pas embrasser les idéaux économiques américains mais s’en écarter le plus rapidement possible24

 

Vers une nouvelle guerre froide

La montée de la Chine et la crise financière et économique font que le climat est devenu plus agressif, aux États-Unis. Déjà, en 1997, le ministre de la Défense, William Cohen, écrivait à son président, le démocrate Bill Clinton, que les « forces armées américaines ont pour tâche d’assurer l’accès sans entrave aux marchés clés, à l’approvisionnement en énergie et aux matières premières stratégique.25 ». Depuis la publication de ces mots mémorables, toute une série de pays fournisseurs de matières premières et d’énergie s’extraient de la zone d’influence des États-Unis. Comment faire cesser cette évolution ? En 2005, Robert Kaplan exprimait la conclusion qu’avait tirée une majorité de décideurs politiques américains. Kaplan est membre du « Center for a New American Security », une commission d’experts qui décrit son objectif en ces termes : « Le développement d’une politique forte, pragmatique et de principe au profit de la sécurité et de la défense se la nation tout en tenant à l’œil la protection et la facilitation des intérêts et valeurs des États-Unis26 ». Sous Barack Obama, Kaplan est devenu membre du Defense Policy Board Advisory Committee, un influent organe de conseil du Pentagone. En juin 2005, l’homme avait publié dans la revue The Atlantic Monthly un article intitulé « Comment nous allons combattre la Chine ». Kaplan écrivait : « Si la guerre en Irak se termine par un happy end démocratique, ç’aura quand même été une victoire à la Pyrrhus. Personne, au sein de l’establishment politique et militaire, ne veut revivre cela. Certainement pas en Asie, où les conséquences économiques d’une aventure militaire aussi dangereuse sont imprévisibles, car les États-Unis et la Chine ont la possibilité de continuer à se battre même si l’un des deux perd une grande bataille militaire ou s’ils se bombardent mutuellement à coups de missiles27. »

C’est pourquoi Kaplan opte – et, avec lui, une majorité du monde des affaires de Wall Street à New York et du quartier général politique à Washington – pour une série de confrontations sur le plan idéologique, politique et économique, à l’exemple de la lutte permanente contre l’Union soviétique entre 1945 et 1990.

Washington fonce ainsi en droite ligne vers une nouvelle guerre froide. L’un des premiers chapitres de cette guerre sera probablement une guerre commerciale. Les États-Unis ferment aujourd’hui déjà leurs frontières à un certain nombre de produits chinois et à la plupart des investissements chinois. Au Congrès américain, une majorité s’installe en faveur du prélèvement de taxes élevées à l’importation de tous les produits chinois. De la sorte, la guerre commerciale serait un fait.

 

 

Cet article a été rédigé par Peter Franssen entre le 1 et le 3 novembre 2010. Il constitue également la postface de l’édition espagnole du petit ouvrage « Où va la Chine ? » que l’auteur a publié en 2007, dans la série Études marxistes, en néerlandais et en français. L'édition en espagnol paraîtra en décembre 2010 à Madrid.

1Angela Balakrishnan, « IMF chief issues stark warning on economic crisis » (Le responsable du FMI y va d’un avertissement sévère à propos de la crise économique), The Guardian, 16 décembre 2008.

2Stephen D. King, Losing Control – The emerging threats to Western prosperity (La perte du contrôle – Les nouvelles menaces contre la prospérité de l’Occident), Yale University Press, New Haven et Londres, 2010, p. 233.

3« Chinese staatsbedrijven overklassen privésector » (Les entreprises chinoises surclassent le secteur privé), De Tijd, 31 août 2010.

4Xu Jingyue, Li Bin, Wu Jing et Huang Xiaoxi, « The Party Central Committee's kind attention to educational reform and development » (Les soins attentionnés du Comité central du parti à l’adresse de la réforme et du développement de l’enseignement), Xinhua, 16 juillet 2010.

5Information Office of the State Council, « White Paper on China's human resources » (Bureau de l’information du Conseil d’État : « Le livre blanc des ressources humaines de la Chine), Xinhua, 10 septembre 2010.

6Wang Jianjun, « Central authorities forge new consensus on speeding up » (Les autorités centrales mettent au point un nouveau consensus sur l’accélération), Liaowang, 21 février 2010.

7Ren Zhongpin, « New fulcrum for China's modernization » (Un nouveau pivot pour la modernisation de la Chine), Renmin Ribao, 14 juillet 2010.

8Jamil Anderlini et Mure Dickie, « A future on track » (Un avenir en perspective), Financial Times, 23 septembre 2010.

9Jamil Anderlini, « Beijing's growth plans eclipse 'golden age' of construction » (Les plans de croissance de Beijing éclipsent ‘l’âge d’or’ de la construction), Financial Times, 7 octobre 2009.

10Qi Zhongxi, Liu Juhua et He Zongyu, « New Hopes for Made in China products » (De nouvelles espérances pour les produits manufacturés en Chine), Xinhua, 21 juillet 2010.

11Wang Jianjun et Wang Rengui, « Strategic tasks in 12th 5-Year Program period » (Tâches stratégiques au cours de la 12epériode de plan quinquennal), Liaowang, 19 septembre 2010.

12Ren Lixuan, « Grasping strategic focus of change of economic development model - Economic structural adjustment » (Comprendre l’intérêt stratégique pour un changement de modèle de développement économique – Ajustement structurel de l’économie), Renmin Ribao, 19 septembre 2010.

13Wang Gang (ministre des Sciences et des Technologies), « To promote transformation by using a four-wheel drive system » (Promouvoir la transformation en utilisant un système quattro), Renmin Ribao, 8 janvier 2010.

14James Wilsdon et James Keeley, China: The next science superpower? (La Chine, prochaine superpuissance scientifique ?), Demos, Londres, 2007, p. 6.

15Evan Osnos, « Science superpowers » (Les superpuissances scientifiques), The New Yorker, 7 janvier 2010.

16Richard Smith, « The Chinese road to capitalism » (La voie chinoise vers le capitalisme), New Left Review, mai-juin 1993, p. 31.

17Dan Blumenthal, « America and Japan approach a rising China » (L’Amérique et le Japon se rapprochent d’une Chine en devenir), AEI Outlook, décembre 2006.

18Zha Wenye et Wang Jianhua, « The United States should take credible steps to improve its investment environment for China » (Les États-Unis devraient entreprendre des démarches crédibles en vue d’améliorer leur sphère d’investissement pour la Chine), Xinhua, 26 juillet 2010.

19John Lee, « An insider's guide to Washington's China war » (La guerre de Washington contre la Chine : un guide pour initiés), Foreign Policy In Focus, 28 juillet 2009.

20David Oakley, « Building success » (Bâtir le succès), Financial Times, 9 novembre 2009.

21Organisation mondiale du commerce, « Trade growth forecast revised upwards for 2010 » (Les prévisions de croissance du commerce revues à la hausse pour 2010), Communiqué de presse 616, 20 septembre 2010.

22Gong Wen, « Interview with Huo Jianguo, Dean of the Research Institute for International Trade and Economic Cooperation under the Ministry of Commerce » (Interview de Huo Jianguo, doyen de l’Institut de recherche pour le Commerce et l’Économie internationaux), Renmin Ribao, 28 juillet 2010.

23« China’s new scramble for Africa » (La nouvelle bataille de la Chine pour l’Afrique), Financial Times, 25 août 2010.

24Joseph Stiglitz, « Wall Street’s toxic message » (Le message empoisonné de Wall Street), Vanity Fair, juillet 2009.

25William Cohen, « Report of the Quadrennial Defense Review » (Rapport de l’examen quadriennal de la Défense), Ministère de la Défense, Section III Stratégie de la Défense, mai 1997, p. 8.

26Site Internet http://www.cnas.org/about.

27Robert Kaplan, « How we would fight China » (Comment nous combattrions la Chine), e" xml:lang="fr-be">The Atlantic Monthly, juin 2005, pp. 50-51.

 

http://www.infochina.be/fr/content/la-chine-et-la-crise-du-capitalisme

 

 

 

 

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Published by Eva R-sistons - dans Le Futur
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