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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 01:54

 

L’esprit et l’écrit face à la pression de l’époque

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par Philippe Grasset, Dedefensa

0702-NateBeelerUn mouvement d’abord intuitif nous a fait rapprocher deux textes de commentateurs qu’on peut considérer certes comme “dissidents” (ou “semi-dissidents”) mais dans un temps où l’information se trouve souvent bien mieux dans les canaux effectivement “dissidents” du système de la communication ; deux textes publiés sur des sites qui ne sont pas exactement des institutions-Système, mais qui ont tout de même une notoriété, une position institutionnelle ; deux commentateurs d’horizons différents, de croyances sans aucun doute différentes (l’un est croyant fervent, l’autre ne paraît pas l’être vraiment), d’opinions sans doute différentes mais caractérisées toutes deux par un radicalisme qui n’est pas aujourd’hui exceptionnel, qui est même, souvent, la marque inévitable de tout commentaire qui voudrait être significatif.

Ce qui nous a poussé à les rassembler, à les mettre ensemble pour proposer un commentaire commun aux deux, c’est la forme de leurs commentaires. Il y a une remarquable concordance d’appel à des références hors de la politique, hors de la raison courante, – mais une raison que nous jugeons, justement, pervertie par la modernité, donc de plus en plus inutilisable en tant que processus “de confiance”, s’il est laissé à lui-même ; l’objet de cette démarche est pourtant le type de sujet de politique dont l’explication devrait être confiée à la seule raison. Pour autant, il ne s’agit pas d’interventions de type “complotiste”, donnant une interprétation extraordinaire à un événement, à l’aide d’éléments et de faits extraordinaires ou dissimulés qu’on affirme connaître. Il s’agit d’une interprétation de deux auteurs qui ont l’habitude de commenter, qui ont donc une certaine pratique, une documentation, une connaissance objective des sujets traités, etc.


Le premier des deux auteurs s’appelle Xavier Larma et publie sur le site Pravda.ru. Larma est un conservateur très affirmé sinon radical, avec une tendance spiritualiste (peut-être “néo-eurasiatique”) ; un de ses articles, qui comparait Obama à un communiste, et même à Staline, le 19 novembre 2012, a eu un certain succès aux USA où une partie non négligeable de la droite populiste est de cette opinion. Ici, il s’agit d’un article du 4 février 2013, titré “La Russie menace l’Ouest”… Mais la menace est, par rapport aux commentaires courants, assez singulière, – sans pour autant qu’il faille la qualifier d’“absurde », – et c’est bien là qu’on sent combien les temps que nous vivons sont eux aussi très singuliers…

«Putin a dit vendredi dernier: « l’Eglise Orthodoxe de Russie ainsi que l’Église russe orthodoxe à l’étranger ont une mission tout à fait spéciale en Russie et dans le monde entier. » Une « mission spéciale » fait référence, pour l’Occident au KGB, aux frappes nucléaires ou à la guerre froide. […] Il est clair comme de l’eau de roche que la rencontre de vendredi entre les leaders chrétiens de Russie et Putin sera ignorée par les médias occidentaux. L’indéniable influence de Putin sur le plan international pousse les médias libéraux à l’ignorer craintivement ou à ternir son image. Pendant ce temps, comme un bon roi chrétien, le président Vladimir Putin mène son peuple à Jésus.

»L’Occident, quant à lui, préfère célébrer des jeunes filles perverties qui profanent des églises en Russie. Cette même église qui a été détruite par les communistes et reconstruite par la foi russe. L’Occident clame que Putin est un monstre qui a emprisonné de pauvres petites filles qui ne faisaient que chanter dans une église. Même les médias conservateurs, supposément chrétiens, ignorent l’église russe et les hommes qui comme Putin l’ont soutenue. C’est de la propagande qu’ils disent. Nous, nous appelons propagande la manière qu’a l’Occident de déformer et d’ignorer la vérité d’une église que Christ lui-même a sauvée. […]

»Les fervents chrétiens russes s’apprêtent à conquérir le monde. Pas comme les communistes de l’Union Soviétique qui ont semé partout la guerre comme Obama et les États-Unis aujourd’hui. Ces Russes sont comme des Disciples de Jésus qui traitent leurs frères et sœurs humains avec amour. Ils aident les hommes et les femmes qui ont perdu leurs repères en devenant esclaves d’une société matérialiste et qui ont grand besoin de Lui. Il faut regarder vers l’Orient.

»Dans la vidéo ci-dessus, Putin dit: « Il nous faut… tirer les leçons des perturbations qu’a connu le début du 20ème siècle. Il ne faut pas oublier que c’est la perte des valeurs spirituelles et nationales liée à la persécution de l’Église Orthodoxe Russe… qui a détruit l’unité de notre état et a entraîné des révolutions, des luttes fratricides, des conflits et des guerres. Nous espérons poursuivre notre partenariat positif et multiforme avec l’Église Orthodoxe Russe. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’aider à se fortifier. Nous poursuivrons notre coopération et nos efforts communs pour renforcer l’harmonie de notre société par de hautes valeurs morales. »»


Le deuxième auteur est l’activiste américain David Swanson, qui s’inscrivit dans diverses campagnes aux USA (notamment pour obtenir la mise en accusation de GW Bush après l’attaque de l’Irak), qui a publié plusieurs livres (dont War Is a Lie), qui reste très actif dans la contestation et la “dissidence”, avec son site, avec le site War Is A Crime, avec une émission radio (Talk Nation Radio), etc. Son texte du 10 février 2013, sur PressTV.com, concerne d’une part le nationalisme US comme religion («La religion nationale des Etats-Unis d’Amérique est le nationalisme. Son dieu est le drapeau. Sa prière est le serment d’allégeance.») ; d’autre part, l’emploi des drones par le président US ainsi transformé en “Tueur-en-chef”, mais aussi bien comme “grand-prêtre” d’une nation qui ne vit dans sa dévotion religieuse que parce qu’on tue tout ce qui n’est pas d’elle…

«Les prérogatives de son drapeau comprennent le pouvoir de vie et de mort, qui était auparavant détenu par les religions traditionnelles. Ses mythes sont construits autour du sacrifice de vies humaines destiné à protéger le peuple contre les maux extérieurs. Ses héros sont les soldats qui consentent à ce sacrifice parce que leur foi est sans faille. Le « Décret de rêve » qui donnerait la citoyenneté aux immigrants qui tuent et meurent pour le drapeau serait la meilleure expression de sa vénération du drapeau. Son grand prêtre est le Commandant en Chef. Son massacre d’infidèles n’est pas simplement la protection d’une nation qui a d’autres préoccupations, mais un acte qui constitue en lui-même la nation telle que ses fidèles la voient. Si la nation cessait de tuer, elle cesserait d’exister.

»Que deviennent de tels mythes quand il s’avère que des robots tueurs volants font de meilleurs soldats que les soldats eux-mêmes? Ou quand on apprend que le président utilise ces robots volants pour tuer des citoyens étasuniens? A quelles convictions devons-nous renoncer pour atténuer le trouble que cela jette dans nos esprits?

»Environ 85% des Étasuniens, et ce chiffre diminue vite, croient en dieu. La dévotion au drapeau décline peut-être aussi, mais elle est encore importante. La majorité des gens pensent que brûler le drapeau doit être interdit. La majorité des gens approuvent le pouvoir du président de tuer des non étasuniens avec des drones mais un pourcentage beaucoup plus faible approuve le meurtre de citoyens étasuniens avec des drones à l’étranger. C’est à dire que si le grand prêtre déclare que quelqu’un est un ennemi de dieu, beaucoup de gens pensent qu’il doit avoir le pouvoir de tuer cet ennemi… sauf si cet ennemi est un citoyen étasunien. En termes laïques, qui montrent encore mieux à quel point la situation est insensée, beaucoup d’entre nous soutiennent le meurtre basé sur la citoyenneté de la victime.

»Il est clair que le Commandant en Chef tue sans arrêt des citoyens étasuniens en le envoyant à la guerre. Les drones ne changent rien à l’affaire. Des pilotes de drones se sont suicidés. Des pilotes de drones ont été les victimes d’attentats suicides de vengeance. Les drones ont tué des citoyens étasuniens dans des tirs « amis » accidentels . L’hostilité que les drones engendrent à l’étranger a généré des attaques terroristes et de tentatives d’attaques à l’étranger et à l’intérieur des frontières nationales des États-Unis.

» On pourrait penser que ce n’est pas la même chose de sacrifier des hommes à notre saint drapeau en les offrant directement aux robots ailés du président sans intermédiaire étranger. Et pourtant, un quart environ du public étasunien trouve que c’est exactement pareil. Le président, selon eux, devrait pouvoir les tuer tous ou au moins tuer tous ceux (y compris les citoyens étasuniens) qui sont assez dégénérés pour se trouver à l’extérieur des États-Unis d’Amérique –dans des lieux effrayants et primitifs où la plupart des Étasuniens ne se sont jamais rendus et n’éprouvent aucun besoin de se rendre…»

Il n’est nullement dans notre intention, ni de faire une revue critique ou approbatrice de ces deux points de vue, ni de faire une appréciation critique ou approbatrice des approches ainsi choisies, qui s’écartent manifestement de la structure et de la forme habituelles du commentaire politique. Après avoir donné, plus haut, certaines indications qui se veulent rassurantes sur le statut disons “professionnel” des deux auteurs, et en écartant résolument l’explication trop facile et nullement substantivée selon laquelle ils subiraient une certaine perturbation de leurs attitudes mentales, nous voulons prendre ces deux texte pour du comptant et ainsi apprécier combien il devient de plus en plus difficile, sinon impossible, de faire un commentaire de quelque intérêt sans utiliser des références qui dépassent largement les lignes habituelles du commentaire politique. Le fait est qu’après tout, en lisant ces deux textes, on en vient à la conclusion qu’ils ne sont pas plus stupides, pas plus incroyables, que les commentaires que nous sert la presse-Système sur le désordre formidable du monde courant en nous le présentant comme complètement ordonné, et qu’ils sont, d’un certain point de vue de plus en plus insistant, plus intéressants et éventuellement plus stimulants. Une fois écartées les réserves du conformisme et de l’alignement-Système des raisons subverties si inclinées par leur subversion à accepter ce rangement inepte du monde en cours, ces deux textes sont évidemment plus intéressants et plus stimulants que les productions écrasantes de monotonie et surréalistes de fausse raison et de raison subvertie, de la presse-Système.

Il ne faut pas s’y tromper : ces deux textes ne ressortent pas de la veine “complotiste” ou de la spéculation politique à ce propos, ils ne vous présentent pas leur interprétation comme des faits ou des spéculations factuelles dans lesquels la raison, même maléfique, joue un rôle central… Lorsque Larma écrit «Les fervents chrétiens russes s’apprêtent à conquérir le monde», on comprend bien qu’il n’a aucune information spéciale sur des plans d’invasion préparés en secret, dans l’armée et dans les services secrets, et qu’il ne parle absolument pas de cela. Nos deux auteurs interprètent, et ils se réfèrent nécessairement à des domaines qui échappent à la raison subvertie et au programme-Système pour parvenir à une interprétation qu’ils voudraient à la fois crédible, convaincante et puissante… Qu’ils y soient ou non parvenus constitue un autre problème, qui ne nous intéresse pas ici ; seule compte la démarche. (La seule exception que nous ferions à notre indifférence pour le contenu, pour tenter d’enrichir notre propos, est la remarque que le domaine principal auquel il est fait appel est celui du spirituel dans le sens le plus large, qu’il soit jugé négativement ou positivement. C’est une indication évidemment importante… Nous-mêmes avons mis en évidence combien l’élément de la “spiritualité” devait être pris en compte pour bien apprécier et comprendre, notamment la politique russe actuelle : voir le 23 avril 2012.))

Il s’agit d’une tendance assez nouvelle qui illustre un problème grandissant, – en tenant compte très fermement de tous les éléments qu’on a dits, pour bien montrer que nous sommes hors de la zone des originalités incontrôlables. Ce problème est celui de l’impossibilité grandissante de présenter et de commenter l’actualité et les événements, même si l’on est “dissident” et que l’on rejette à juste raison l’essentiel presque jusqu’à la totalité de l’information officielle et de la production épouvantable de la presse-Système. Le simple contrepied, la seule contradiction ne suffisent plus pour nous donner une explication des événements qui soit suffisante en même temps qu’acceptable. Il faut désormais rechercher dans d’autres domaines, avec tous les risques que cela comporte (notamment, ceux de l’entraînement de l’esprit, de la fascination du jugement, de la faiblesse de la psychologie, etc.). Il devient manifeste que la description des événements du monde selon les outils normatifs de la raison est devenue décisivement improductive, décisivement incompréhensible, même dans une posture qui se voudrait radicalement antiSystème et qui ne l’est donc plus complètement puisqu’elle ne parvient plus à embrasser et surtout à bien comprendre tous les aspects d’une manifestation du Système qu’elle veut observer.

Cette évolution de la perception, puis de l’analyse et de l’interprétation des événements, constitue un problème fondamental pour bien apprécier l’évolution du Système. Mais surtout, elle répond à une nécessité, qui est justement l’évolution du Système, et aussi l’évolution de la situation générale, – évolution du Système et évolution des forces antiSystème qui se manifestent indépendamment de l’organisation humaine. Il s’agit d’un défi considérable à relever, si l’on entend poursuivre la démarche générale de tenter d’appréhender la véritable signification de l’évolution de la situation du monde. Dans ce cas, – cette tentative de relever le défi, – il s’agit d’un énorme effort d’adaptation, à la fois des commentateurs, à la fois de ceux qui les lisent, avec certainement la réduction accélérée, dans certains cas la disparition des références qu’on avait coutume d’utiliser pour cette sorte de démarche.

Pour consulter l’original : Suivre ce lien.

Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet

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Published by Eva R-sistons - dans Luttes d'influences
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