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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 23:07

LA DESTRUCTION DU SYSTÈME D'ÉDUCATION INDIEN

par Kum B. Nivedita

 

 http://www.migrations.fr/la_guerre__de__sept__ans.htm

Adapté d'un discours donné sous les auspices du Cercle d'Études
Vivekananda II-T Madras, en janvier 1998

 

Introduction

     

À l'époque de la Compagnie des Indes orientales ou par la suite, sous le règne de l'empire britannique, l'esprit des colonisateurs semble avoir été animé par deux motivations : s'approprier les richesses du pays et supporter le « fardeau de l'homme blanc », qui consistait à civiliser les indigènes (terme qu'ils utilisaient pour se référer à l'ensemble des Indiens). Nous verrons de quelle manière, pour atteindre ces deux buts, les Britanniques ont joué leurs cartes avec tellement d'intelligence que, même après cinquante ans d'indépendance, nous continuons à vivre dans un véritable état de stupeur, incapables (et même refusant !) de nous réveiller de l'une des pires hypnoses qui ait jamais été exercée sur une nation tout entière.

     Beaucoup d'entre nous ignorent peut-être que l'Inde était le pays le plus riche du monde avant l'arrivée des Britanniques. Alors que leur part des exportations mondiales ne représentait à l'époque que 9%, contre 19% pour l'Inde, la part actuelle de l'Inde n'est plus que de 0,5%. La plupart des étrangers qui venaient en Inde étaient en quête de sa fabuleuse richesse. Ernest Wood, dans un livre intitulé « Un étranger défend notre mère l'Inde », déclare qu' « au milieu du dix-huitième siècle, Phillimore écrivait que les produits de sa terre nourrissaient des territoires éloignés ». Aucun voyageur ne trouva de pauvreté en Inde avant le dix-neuvième siècle, mais les marchands et les aventuriers étrangers recherchaient ses rivages pour les richesses quasi-fabuleuses qu'ils pouvaient y trouver. « Secouer le sophora » devint une expression consacrée, dont l'équivalent actuel serait quelque chose comme « découvrir du pétrole ».


     En Inde, 35% à 50% des terres des villages étaient détaxées et le revenu correspondant était utilisé pour financer les écoles, organiser les festivals dans les temples, produire les remèdes, nourrir les pèlerins, améliorer l'irrigation, etc. La cupidité des Britanniques réduisit la proportion des terres détaxées à 5%. Lorsque des protestations s'élevèrent, ils assurèrent aux Indiens que le gouvernement créerait un département pour prendre en charge l'irrigation, un conseil pour l'éducation, etc. Toute initiative locale était étouffée. Mais les dirigeants, dépités, constatèrent que même s'ils avaient conquis cette nation, celle-ci restait néanmoins profondément enracinée dans sa culture. Ils découvrirent qu'aussi longtemps qu'une nation était consciente et fière de ses traditions, le « fardeau de l'homme blanc » restait aussi « lourd et compliqué que jamais »! À cette époque, l'Inde avait un système d'éducation implanté sur la totalité de son territoire, et il leur fallait le rendre inefficace s'ils voulaient atteindre leurs objectifs. Aujourd'hui, on fait croire à la plupart d'entre nous que l'éducation était entre les mains des brahmanes, qu'elle était dispensée en sanscrit et que toutes les autres castes étaient privées d'éducation. Mais voici les faits qui montrent comment les Britanniques ont détruit le système d'éducation indien et réduit à l'analphabétisme l'une des nations les plus instruites du monde.

    Lors de la table-ronde de 1931, le Mahatma Gandhi affirma dans l'un de ses discours : « L'arbre magnifique de l'éducation a été abattu par vous, les Britanniques. C'est ainsi que l'Inde est beaucoup moins instruite aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 100 ans ». Immédiatement, le parlementaire Philip Hartog se leva et dit : « M. Gandhi, c'est nous qui avons éduqué les masses indiennes. Vous devez donc retirer vos propos et vous excuser, à moins de nous prouver la véracité de vos dires ». Gandhiji répondit qu'il les prouverait. Mais le débat fut interrompu faute de temps. Par la suite, l'un des disciples du Mahatma, Shri Dharampal, se rendit au British Museum, où il examina les rapports et les archives. Il publia ensuite un livre, « L'arbre magnifique », où il étudie la question dans les moindres détails. En 1820, les Britanniques avaient déjà détruit les ressources financières qui étayaient notre système d'éducation, une destruction à laquelle ils s'étaient acharnés pendant près de vingt ans. Mais les Indiens n'avaient pas pour autant abandonné leur système. Les Britanniques décidèrent donc d'en analyser les complexités. Une étude fut lancée dans ce but en 1822, conduite par les percepteurs de district britanniques. Cette étude montre que le Bengale possédait cent mille écoles de village, que dans le district de Madras il n'existait pas un seul village sans école et qu'à Bombay, les villages disposaient d'une école dès que leur population approchait la centaine d'habitants. Professeurs et écoliers de toutes classes fréquentaient ces écoles. Les brahmanes représentaient entre 7% et 48% des enseignants, et le reste des professeurs provenait d'autres castes, quel que soit le district. De plus, tous les élèves recevaient cette éducation dans leur langue maternelle.

     L'équivalent de l'enseignement primaire actuel durait de 4 à 5 ans. Nous savons tous que c'est par une éducation primaire universelle que se forge une nation, et non par une éducation supérieure dispensée à quelques privilégiés. Les administrateurs britanniques admiraient le dévouement et la capacité des professeurs indiens. Lorsque les élèves quittaient l'école, ils avaient acquis la capacité d'être compétitifs, de comprendre leur culture et d'en avoir leur propre perception. Un certain Mr. Bell, missionnaire chrétien à Madras, ramena et introduisit le système d'éducation indien en Angleterre. Jusqu'alors, seuls les nobles bénéficiaient d'une éducation, et c'est lui qui entreprit l'instruction des masses de son pays. Nous en déduisons donc que c'est à l'exemple de l'Inde que les Britanniques ont adopté un système d'enseignement universel.

 

 

La cause de la dégradation :

la méthode du filtrage vers le bas


     Mais qu'arriva-t-il en Inde ? Les missionnaires chrétiens étrangers protestaient même contre l'attribution de cent mille roupies, affectées nominalement à l'éducation des Indiens. Les Britanniques diminuaient les ressources financières et introduisaient l'une après l'autre des règles telles que : « Il doit y avoir une maison pucca” », etc. C'était sans fin. Ils invitèrent alors T.B Macaulay [1] à décider comment utiliser l'argent et à déterminer le vecteur et le mode d'éducation des Indiens. Macaulay fit de l'anglais le véhicule de l'instruction et consacra l'argent à une éducation de type anglais. G.D. Trevelyan écrit dans sa « Vie de Lord Macaulay » ( vol.1 p.164 ) « Une nouvelle Inde est née en 1835 ». Là où Alexandre, Ashoka et les missionnaires occidentaux avaient échoué, les dispositions de Macaulay concernant l'éducation allaient réussir, en décrétant que l'éducation en Inde se ferait à travers l'anglais, le langage de l'Occident. « Les fondations mêmes de leur ancienne civilisation commencèrent à osciller. Pilier après pilier, l'édifice en vint à s'écrouler ». Mais Macaulay prit une mesure encore plus pernicieuse, qui est généralement ignorée. Il adopta la « méthode du filtrage vers le bas » pour éduquer les Indiens. Quelle est cette méthode? Les Indiens étaient nombreux et les Anglais seulement une poignée : tel était le problème auquel Macaulay se trouvait confronté. Comment les Anglais allaient-ils éduquer les Indiens ? Comment affaiblir cette nation suffisamment pour que, dans l'oubli d'elle-même, elle en vienne à soutenir le Raj Britannique ?


     L'histoire raconte que, lors de l'un de ses séjours dans sa résidence d'Ooty, Macaulay vit un officier indien s'approcher d'un péon assis à l'extérieur de son bureau (qui se trouvait à proximité de sa résidence) et lui toucher les pieds. Pourquoi un officier touchait-il les pieds d'un péon ? « Vous ne le savez pas, mais cette société indienne est tout à fait particulière, lui expliqua-t-on. Les brahmanes y sont respectés et le péon appartient à cette caste ». Les changements que Macaulay introduisit après cette observation sont attestés et authentifiés dans les livres. La « méthode du filtrage vers le bas » fut formulée de telle façon que la caste supérieure (même si cela ne s'appliqua que beaucoup plus tard) ait la priorité dans les écoles. Citons les propos de Macaulay : « Mais il est impossible, avec nos moyens limités, d'éduquer tout le monde en anglais. Nous devons à présent faire de notre mieux pour former une classe de gens qui soient Indiens par le sang et la couleur, mais Anglais par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur intellect ». Pour estimer à quel point il réussit dans sa mission, il suffit d'examiner l'histoire des classes indiennes éduquées depuis cette époque. Le fait est que nous n'avons pas abordé le problème macaulayien, même après l'indépendance, et que, ce qui est encore plus grave, très peu d'entre nous réalisent simplement que ce problème existe. Le système qui a donné la préférence aux brahmanes dans les écoles dirigées par le gouvernement ou par les missionnaires a été effectif pendant une centaine d'années. Dans l'intervalle, les castes qui exerçaient un commerce ont été ruinées par l'invasion des produits anglais sur le marché indien, en même temps que par l'étranglement délibéré de leur activité. En raison de la politique foncière des Britanniques, née de leur avidité, les fermiers étaient devenus de simples laboureurs dépouillés de leurs terres, et les propriétaires les cruels laquais des colonisateurs. La destruction systématique du système indien d'éducation priva certaines castes de tout enseignement. C'est ainsi que durant un siècle, ces castes ont sombré dans la pauvreté et l'ignorance, tandis que les brahmanes, qui étaient supposés conduire la société, n'avaient plus qu'une compréhension des choses faussée, en raison de leur éducation étrangère.

 

 

Macaulay frustré dans ses desseins

     Dans une lettre datée du 12 octobre 1836, Macaulay écrit à son père :

« Nos écoles anglaises prospèrent magnifiquement; nous avons des difficultés à les ouvrir à tous. L'effet de cette éducation sur les hindous est prodigieux. Après avoir reçu une éducation anglaise, aucun hindou ne peut rester sincèrement attaché à sa religion. Je crois vraiment que, si nos plans d'éducation sont poursuivis, il ne restera pas un seul idolâtre d'ici à trente ans dans les classes respectées. Et ceci sera obtenu indépendamment de nos efforts de prosélytisme; je me réjouis de tout cœur de cette perspective ».

     Cette confidence lève bien le voile sur les intentions des Britanniques. Mais les missionnaires, après des années de dur labeur, réalisèrent que leurs efforts de prosélytisme avaient échoué. C'est ainsi que quelques années plus tard, en 1882, se tint une conférence des missionnaires en Inde. Ils se réunirent et discutèrent les résultats de leur éducation sur les brahmanes. Ils constatèrent que, même s'ils avaient dans un certaine mesure réussi à éloigner les brahmanes de leurs idéaux, ils n'avaient pas obtenu leur conversion. Ils décidèrent alors que leurs institutions éducatives prendraient progressivement pour cible les autres castes, ainsi que les tribus. Jusqu'à ce que les Anglais commencent à régner sur l'Inde, la plupart des castes étaient éduquées et prospères, mais la politique insidieuse des Britanniques est responsable de la détérioration ultérieure de leur condition. Les brahmanes, qui étaient supposés fixer les règles de conduite de la société, étaient visés en priorité, et lorsqu'ils déviaient un tant soit peu du chemin tracé, c'était à eux que l'on reprochait la condition des autres castes. Il faut noter ici qu'ils ont leur part de responsabilité, non pas pour avoir confisqué à leur seul bénéfice la totalité de l'éducation, comme on le croit généralement, mais parce qu'ils se sont laissés corrompre intellectuellement par les Britanniques, et ont investi toutes les professions jusqu'alors exercées par les autres castes. Ils ont également fait main basse sur les postes gouvernementaux, ouvrant ainsi la voie à la compétition et à la haine entre les castes de la société. Aujourd'hui ils sont généralement tombés dans le discrédit, et ne sont plus considérés comme des exemples à suivre. Mais même si les brahmanes se sont laissés corrompre, il est à l'honneur de toutes les autres castes d'être restées intransigeantes, même si elles aussi avaient été sollicitées, et d'avoir ainsi déjoué les desseins des Britanniques.

     Mais alors que le poison instillé par Macaulay continue d'affaiblir notre nation, c'est à peine si nous nous soucions de savoir en quoi consiste la « pensée indienne », les problèmes indiens, et de nous demander quels pourraient être les modèles et les solutions indiens à ces problèmes. Les meilleurs cerveaux et les plus grandes énergies sont concentrés sur le développement et sur l'application des modèles et des solutions de l'Occident. Nous semblons en savoir de moins en moins sur notre propre nation. Après tout, comment une nation meurt-elle ? Elle peut être physiquement détruite, comme les Européens l'ont fait en Amérique en éliminant toutes les civilisations Amérindiennes. Mais un peuple peut aussi perdre sa foi dans son propre mode de vie, ses philosophies, ses principes, ses courants de pensée, etc., et c'en est fait de lui. Prenez par exemple les civilisations grecque et romaine. N'étaient-elles pas de grandes civilisations ? Mais il vint un temps où leur intelligentsia perdit la foi dans son propre mode de vie, dans sa propre sagesse, et adopta dans la vie une philosophie totalement différente. Et où sont à présent ces nations et leurs civilisations ? Elles existent encore d'une certaine façon… dans les monuments et les musées !

     Faites la comparaison avec l'Inde ! La Grèce, pays dont la continuité culturelle est la plus ancienne et qui constitue la plus vieille nation vivante, n'a pas physiquement disparu. Ses habitants ne sont pas morts. Les habitants de la Grèce, de l'Italie et de la Perse sont les descendants de ceux qui furent à l'origine de ces grandes civilisations. Mais à présent, si nous leur demandons quels sont les idéaux que nourrisse leur nation, ils diront : « Nous ne savons pas, c'est dans les livres ou dans les musées, il vaut mieux que vous cherchiez de ce côté ». C'est ainsi qu'une nation se retrouve détruite, ou plutôt momifiée. Aujourd'hui, ces pays ne sont rien d'autre que des entités géographiques ou politiques, qui essayent de faire évoluer leur état en une nation. Comment une nation peut-elle s'affaiblir ? Une nation s'affaiblit lorsque son peuple devient de plus en plus ignorant de ses propres racines, et se met à avoir honte de lui-même ou de ses ancêtres. En fait, c'est ainsi que débute la véritable régression. Une nation qui veut oublier ce qu'elle est et imiter d'autres nations ne peut plus se racheter, elle est en passe de se détruire elle-même. Aujourd'hui, la régression est à l'œuvre dans notre pays. Et si vraiment nous ne voulons pas nous affaiblir en tant que nation, nous devons affranchir notre système d'éducation de ses caractéristiques macaulayiennes et tendre à une compréhension neuve et pure de nos idéaux, parce que ce sont eux qui ont fait de nous une nation unie pendant près de dix mille ans. Puis il nous faut les offrir aux jeunes générations pour un examen renouvelé, de sorte que s'ils venaient à être adoptés, ils puissent s'exprimer avec des sentiments que le temps rendra plus forts, plus nobles et plus grands.


 

[1] Thomas Babington Macaulay (1800-1859), l'un des architectes de l'établissement de l'Empire britannique en Inde, y énonça un programme d'éducation destiné à déraciner toute culture indienne : Nous devons à présent faire de notre mieux pour former une classe de gens qui soient Indiens par le sang et la couleur, mais Anglais par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur intellect. C'est cette éducation qui sévit en Inde encore aujourd'hui malheureusement.

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commentaires

luckhu.over-blog.com 27/01/2011 08:54



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