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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 02:21

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Réflexe de Pavlov, conditionnement

Le monde des images (2)

mars 27th, 2011

  
La semaine dernière, dans la première partie du Monde des images, nous avons décrit trois symptômes à notre avis révélateurs d’une « décadence de l’écrit » : la portion congrue qui lui est réservée dans les tablettes et autres outils numériques, le niveau critique de maîtrise de l’écrit dans le monde professionnel, la « pensée PowerPoint » qui touche ce même monde professionnel.
  
Ces deux derniers indices que nous avons identifiés dans l’entreprise trouvent bien évidemment leur source en amont, à l’école et à l’Université.
  
En décembre 2010, l’enquête PISA dont l’objectif est d’évaluer le niveau de compétence des élèves de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences dans les pays de l’OCDE, a montré une lente érosion, entre 2000 et 2009, de la note « lecture » dans les grands pays occidentaux : cette note est passée de 504 à 500 aux États-Unis, 523 à 494 en Grande-Bretagne, 534 à 524 au Canada, 505 à 496 en France, 493 à 481 en Espagne, 522 à 520 au Japon, 528 à 515 en Australie… Parmi ces « grands pays », seule l’Allemagne a progressé, passant de 484 à 497. Effet bénéfique de l’intégration des Länder de l’ex-Allemagne de l’Est dans le décompte de 2009 ?
  
Concernant cette enquête, vous trouverez sur le blog de Jean-Paul Brighelli un article intitulé PISA et dépendances qui analyse très lucidement les causes de cette dégringolade, reflet du naufrage du système éducatif français.

Conclusion : lentement mais sûrement, au XXIe siècle, en France et dans nombre de pays occidentaux déclinants, l’analphabétisme et l’illettrisme progressent régulièrement, mais à un rythme suffisamment lent pour que cette évolution n’attire pas outre mesure l’attention des médias, pour qu’elle n’apparaisse pas comme une urgence qu’il faudrait traiter de suite, en y consacrant des moyens importants.
  
  
Smartphone et lecture
  
Avant que ne se multiplient bientôt les tablettes, un autre outil a d’ores et déjà accéléré l’entrée dans le monde des images : le smartphone, vecteur d’amplification de la baisse de la lecture au profit des jeux numériques.
  
Le phénomène de la baisse du temps consacré à la lecture a été décrit avec moult détails dans nombre d’études et de rapports, tant en France que dans les pays de l’OCDE. Une enquête pas trop ancienne (fin 2008) du ministère de la Culture, intitulée Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, analyse en détail ce phénomène. Vous en trouverez une synthèse sur le site ActuaLitté ; la lecture des principaux titres du document officiel du ministère résume par ailleurs l’état de la situation : « la montée en puissance de la culture d’écran », « la lecture de presse et de livres toujours en recul »… alors que le nombre de smartphones en circulation était en 2008 très inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.
  
Année après année, le temps consacré à la lecture recule dans les pays dits développés, au profit d’autres activités ou distractions, le plus souvent liées à un « outil numérique » (télévision, ordinateur, smartphone…). À titre anecdotique, mais cependant révélateur, nos lecteurs et lectrices vivant dans une grande agglomération et empruntant régulièrement les transports en commun auront certainement remarqué le nombre sans cesse croissant de voyageurs ayant délaissé la lecture d’un livre ou d’un journal (pourtant gratuit !) au profit du visionnage d’un film ou d’un jeu sur smartphone.
  
  
Un phénomène occidental ?
  
Tous ces indices ne concernent-ils que les pays occidentaux où l’écrit représentait, à la fin des Trente Glorieuses, la forme majeure de communication ? Quid du reste du monde, en particulier des pays dits émergents ?
  
Si, à titre d’exemple, on considère la Chine, on observe dans ce pays une double évolution :

– dans les campagnes, l’écrit progresse. Principale raison : depuis 10 ou 15 ans, les professeurs qui y enseignent sont mieux recrutés et sélectionnés, ont un meilleur niveau de formation qu’auparavant, s’expriment et écrivent correctement en « bon mandarin »… Pour simplifier, la Chine des campagnes se trouve dans une phase vertueuse d’« amélioration de l’écrit », un peu semblable à celle que la France a pu connaître sous la Troisième République ;

– dans les grandes villes, la situation est beaucoup plus contrastée. À quelques nuances près, on y retrouve la situation des pays occidentaux décrite précédemment. S’y ajoutent deux éléments supplémentaires :

• les enfants uniques chinois, les « petits empereurs » – le plus souvent des garçons – sont immergés dans le monde des images au moins autant que leurs alter ego occidentaux : jeux électroniques, Facebook ou son équivalent chinois 人人网 (Renren), tablettes…

• dès qu’ils en ont les moyens financiers, les parents appartenant aux classes moyennes et supérieures veulent que leurs enfants maîtrisent parfaitement l’anglais et, pour ce faire, les envoient poursuivre leur scolarité à l’étranger. Ce phénomène a pour conséquence que les enfants qui devraient a priori être les mieux éduqués ne maîtrisent pas parfaitement la langue chinoise écrite, ses nuances et ses subtilités… d’où une régression de l’écrit.

Vers le pavlovisme ?
  
Que conclure de cet ensemble d’indices ? Quels enseignements en tirer sur le plan politique et, plus globalement, sur l’évolution de notre société ?
  
En premier lieu, ce glissement d’un « monde de l’écrit » vers un « monde des images » pourrait bien être un élément supplémentaire de l’entrée de notre société dans un « nouveau Moyen-Âge », évoqué dans de précédents billets.

Un phénomène un peu analogue – régression de l’écrit et de la culture parmi les « alphabétisés », en tout cas parmi les classes dirigeantes qui avaient les moyens de s’alphabétiser – s’est produit lors de la décadence de l’Empire romain : alors que les compétences en droit et rhétorique avaient été sous la République et le début de l’Empire la base indispensable pour réussir une carrière politique, le succès dans la carrière militaire ou administrative est peu à peu devenu un moyen tout aussi efficace pour accéder au pouvoir.
  
Le parallèle avec le personnel politique de la France ? Issu à l’origine, il y a maintenant un peu plus de 70 ans, d’une formation essentiellement littéraire ou juridique (ENS pour les plus brillants), il a ensuite opté pour une formation administrative (ENA) avant – car là se trouve le « succès militaire » moderne – de s’attacher essentiellement à la communication. Sarkozy et son équipe illustrent parfaitement cette tendance : adieu La Princesse de Clèves, bonjour les sondages IPSOS ou SOFRES et les ministres sélectionnés pour leur manque de culture mais leur sens aigu de la communication (voir Derrière l’écran de fumée et Le ministre des classes moyennes).
  
En second lieu, on peut noter qu’écrit et accélération de la vitesse d’évolution des sociétés (un autre phénomène que nous aborderons probablement dans de futurs billets) ne font pas bon ménage.
  
La rédaction, la lecture, bref le maniement de l’écrit et d’une pensée écrite structurée, nécessitent du temps. Or, ce dernier est aujourd’hui la ressource la plus rare. D’où la généralisation de la « pensée PowerPoint » décrite la semaine dernière. Décider vite, choisir vite, dans une optique de « retour sur investissement » à très court terme, constituent aujourd’hui le mode de fonctionnement dominant de toutes les organisations, publiques ou privées : la décision est plus rapidement prise si on doit choisir entre trois images ou trois items sur une « liste à puces » plutôt qu’à l’issue de la lecture et de la critique d’un texte qui aurait pourtant permis d’imaginer une quatrième option…
  
Enfin, n’oublions pas que développement de l’écrit et développement de la démocratie ont navigué de conserve depuis Gutenberg. Livres et journaux ont joué un rôle majeur dans l’essor du protestantisme, la pensée des Lumières, les révolutions nationales au XIXe siècle, les progrès sociaux au XXe siècle, la décolonisation des années 1960.
  
On peut alors légitimement craindre que le recul de l’écrit ne s’accompagne d’un recul de la démocratie. La littérature a souvent décrit des régimes totalitaires en lutte contre l’écrit, cherchant par tous les moyens à le réduire ou à l’éliminer (1984 de George Orwell, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury). La réalité du XXIe siècle est d’une apparence infiniment moins violente, les « citoyens » délaissant d’eux-mêmes peu à peu l’écrit.
  
Le résultat est cependant identique : « consommable » très rapidement et sans effort, l’image est facilement truquable, notamment quand on la sort de son contexte, permettant alors de transmettre n’importe quel type de message…
  
C’est évidemment une différence majeure avec l’écrit : celui-ci incite à réfléchir (lorsqu’on rédige), à s’interroger pour comprendre (lorsqu’on lit), enfin à prendre position (après lecture : d’accord, pas d’accord, avec toutes les nuances possibles entre ces deux opinions). Une image suscite d’emblée une émotion, suivie le cas échéant d’une réaction. Il n’est pas sûr que la démocratie sorte grandie et fortifiée d’un monde des images, où les individus réagissent comme le chien de Pavlov…
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011

 

http://lalettredulundi.fr/2011/03/27/le-monde-des-images-2/

 

 

Lire aussi (1) :

Le monde des images (1)

http://lalettredulundi.fr/2011/03/19/le-monde-des-images-1/

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