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9 juillet 2011 6 09 /07 /juillet /2011 03:10
La première conférence économique mondiale
d’après Maurice Schumann

jeudi 7 juillet 2011
par La rédaction

« Pour juguler la crise, il faut stabiliser le problème des dettes, stabiliser les monnaies, ouvrir de larges crédits aux nations les plus déshéritées. »

Quand ces fortes paroles ont-elles été prononcées ? Aujourd’hui, hier, avant-hier ?

Sans doute... mais aussi lors de la première conférence économique mondiale, en juin 1933, à Londres.

Maurice Schumann, [1] qui y assistait pendant sa 22ème année, a raconté cette conférence qui révèle des fondamentaux toujours à prendre en compte, en 2011, pour appréhender la crise actuelle et les logiques immuables et divergentes des grandes nations dans des contextes aux ressemblances frappantes.

La première conférence économique mondiale

Le principe de la Conférence économique mondiale de Londres avait été arrêté, en 1932, à Lausanne, où l’on avait traité des réparations dues par l’Allemagne, c’est-à-dire réduit sa dette à trois milliards de marks-or, en sachant fort bien, tout en se gardant de l’avouer, qu’elle ne les paierait jamais.

Mais, pendant l’année qui s’était écoulée depuis lors, deux évènements propres à bouleverser, l’un, l’histoire du siècle, l’autre, le visage de la société, s’étaient produits coup sur coup dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde : d’une part, Hitler avait pris le pouvoir ; d’autre part, Roosevelt avait renoncé à l’étalon or et laissé flotter le dollar, ce qui l’avait aussitôt fait baisser de 15%.

Comme pour souligner le début de cette ère doublement nouvelle, c’étaient le Chancelier sous lequel perçait déjà le Reich Führer et le président des États-Unis qui avaient exigé que la date de la Conférence mondiale fût avancée. Tout allait se passer comme si le premier se préparait à lancer un défi au reste du monde et le second à prendre ses distances avec lui.

Quant à l’Angleterre et à la France, elles paraissaient également déterminées à oublier ce qui venait de se passer à Berlin et à ne pas comprendre ce qui venait de se passer à Washington. (...)

En croyant se mettre à l’œuvre, la Conférence avait constitué deux commissions, l’une économique et l’autre monétaire. Seule la seconde paraissait importante, puisque le succès ou l’échec dépendait du retour à la stabilité des monnaies. Or ce fut à la première que la délégation du Reich fit remettre, le vendredi 16 juin, un mémorandum. (...) Il commençait par une phrase du fameux ouvrage d’Oswald Spengler sur le déclin de l’Occident que - disait-il - l’Allemagne de Hitler s’appliquait à conjurer :

« Nous ne voulons ni perdre courage ni nous laisser détruire par une humanité inférieure. Prix, marchandises, crédits, économie : tout cela est secondaire en regard d’une conception de l’homme, celle que les nations occidentales ont héritées de leurs pères. C’est pour elle que l’Allemagne mène la lutte. Si nous succombons, les autres pays d’Occident seront détruits avant ou après nous. »

Mais comment rétablir la santé du Reich ? Parfaitement explicite, le mémorandum ouvrait le choix entre deux moyens : ou bien rendre au Reich un empire colonial, ou bien lui faire cadeau d’un autre champ de colonisation en offrant aux nations privées d’espace vital des territoires que puisse féconder une race énergique et créatrice. (...)

Et maintenant, occupons-nous des choses sérieuses !

Je dois à la vérité de dire que les ministres occidentaux qui, du 12 au 27 juillet 1933, se rencontrèrent tous les jours dans la capitale britannique écoutèrent docilement ce mot d’ordre : ils s’occupèrent des « choses sérieuses » et n’eurent pas le loisir de penser aux choses tragiques.

Peut on dire du moins qu’ils traitèrent sérieusement la chose sérieuse par excellence : le rétablissement d’un ordre monétaire ?

Déjà le dessein était aléatoire alors que la principale monnaie du monde venait de perdre 15% de sa valeur ; il allait devenir illusoire quand le président des Étals Unis se fit donner par une loi, le « Thomas Act », le droit de la dévaluer jusqu’à 50%. Quel serait le point de chute du dollar ? Jusqu’où grimperaient les cours du pétrole, du coton, du cuivre, du sucre, du caoutchouc ?

J’appris beaucoup plus tard que Georges Bonnet et son homologue britannique le chancelier de l’Échiquier Neville Chamberlain avaient été lucides, après le vote de la loi Thomas, pour proposer discrètement (trop discrètement) à Roosevelt d’ajourner la Conférence. Sans doute interprétèrent ils le refus catégorique du président des États Unis comme le signe d’un attachement sincère à la cause que ses actes avaient ruinée : celle de la stabilité monétaire. Le fait est que nous les vîmes se comporter, du 12 Juin au 3 juillet, comme si le flottement du dollar était un incident de parcours, une sorte, de parenthèse historique qui allait bientôt se refermer.

D’autres, en 1971, quand Nixon imita mutatis mutandis l’exemple de Roosevelt, furent tentés de commettre la même erreur. Le bon sens de Georges Pompidou les retint sur cette pente ; mes souvenirs de 1933 me permirent d’appuyer sa mise en garde. Georges Bonnet, avant de quitter Paris, s’était fait acclamer par le Sénat en affirmant que la stabilisation des monnaies anglaise et américaine devait être « le premier acte » de la Conférence mondiale.

« A quoi bon - avait il conclu - rassembler à Londres les délégués de soixante six nations, comment avoir l’espoir d’ajuster les tarifs douaniers et de jeter les bases d’une économie mieux ordonnée, si la commune mesure des échanges entre les peuples reste incertaine et instable ? » Aussi vraies il y a cinquante ans [2] qu’aujourd’hui, ces fortes paroles laissaient prévoir une stabilisation provisoire du dollar et de la livre, fixée pour la durée de la conférence.

La grande erreur fut d’annoncer officieusement cette trêve monétaire avant de l’avoir conclue. Aussitôt, Wall Street s’affola. Le président des États-Unis crut que la chute des valeurs allait provoquer celle des prix et briser le ressort de la « Révolution Roosevelt ». Un démenti rappela, en termes presque injurieux, que la valeur du dollar n’était pas définie sur les bords de la Tamise, mais sur les rives du Potomac. En bref, il n’avait fallu qu’une semaine pour condamner la Conférence à un échec patent et certain.

Ce fut alors que commença, puis se traîna pendant un mois interminable, un spectacle affligeant, humiliant et prémonitoire : les Anglais affirmaient contre toute évidence, et les Français faisaient mine d’espérer contre toute espérance, que les États Unis, allaient proclamer la nécessité d’une stabilisation future ; sans doute n’en connaîtrait on ni la date ni le taux ; mais il n’était pas impossible qu’un accord plus ou moins secret entre les banques centrales nous aidât à prendre patience. (...)

« N’oubliez pas de revêtir demain votre costume du dimanche ! »

« Vous aller être convié à vous rendre dans la grande salle de la Trésorerie où ces messieurs, en grandes tenues, signeront le document qu’on attend depuis le début de la Conférence. C’est un ministre américain qui vient de l’apporter. » (...) Il s’appelait Moley, on lui donnait du « Professeur » parce qu’il enseignait le droit pénal dans un collège féminin et qu’il espérait recevoir incessamment les instructions du Président, actuellement au large du Maine où il s’adonnait à une partie de pêche. »

Les fauteuils gothiques disposés autour d’une table gigantesque ajoutaient à l’apparat de la cérémonie : les spectateurs sons importance, sans jaquette et sans chapeau haut de forme, qui s’étaient agglutinés au fond de la salle du Treasury eurent tout loisir de les contempler ; car le fauteuil vers lequel convergeaient les regards demeura vide, et la cérémonie n’eut jamais lieu.

Neville Chamberlain, faute de pouvoir s’adresser à son voisin de droite, échangea d’abord quelques paroles avec son voisin de gauche. Puis il s’enferma dans un silence qui devint communicatif. Au bout d’un quart d’heure, chacun retenait son souffle, sa colère ou son fou rire.

Au bout d’une demi heure Chamberlain se leva : le « Professeur » venait de lui faire savoir que, faute d’instructions, il préférait ne pas sortir de son hôtel.

Cependant se déroulait par une chaleur torride et sous nos yeux plus amusés qu’attristés, un défilé qui tenait à la fois du mauvais cirque et du cortège funèbre.

La silhouette bismarkienne du doktor Schacht, magicien et logicien du IIIème Reich aurait dû fermer la marche, comme pour nous rappeler qu’on avait eu tort de l’oublier. Mais, à l’instar des Américains et des Russes, les Allemands brillaient par leur absence.

Deux jours plus tard, le 3 juillet, Roosevelt rompait le silence pour proclamer que le pouvoir d’achat du dollar l’intéressait fort et que la stabilisation des devises ne l’intéressait guère.


(Résumé d’après l’article de Maurice Schumann, de l’Académie française, publié dans Historia n°447 de février 1984)


Reproduction autorisée avec ce lien Decapactu - La première conférence économique mondiale

 

[1] Ne pas confondre Maurice Schumann, le résistant, avec Robert Schuman le collaborateur

[2] ndlr : le texte original date de 1983

 

http://www.decapactu.com/spip/article.php3?id_article=589

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Published by Eva R-sistons - dans Economie
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