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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 04:13

File:Mohamed el-Baradei.jpg

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mohamed_el-Baradei.jpg

Le plaidoyer de Mohamed ElBaradei ( Newsweek)

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Le prix Nobel, qui réclame le départ d'Hosni Moubarak, est de retour en Égypte en dépit des menaces sur sa vie. L'ancien cadre de l’ONU, opposant le plus connu au régime, partage ses réflexions sur les jeunes qui sont descendus dans la rue, l’Islam politique et le rôle des Etats-Unis.

 

Voici deux mois seulement se sont tenues en Égypte des élections législatives totalement truquées. Le parti du président Hosni Moubarak ne laissait à l’opposition 3 % des sièges. Rendez-vous compte. Et le gouvernement américain a fait part de sa "consternation". En toute franchise, ce qui me consternait, c’est qu’il ne trouve rien d’autre à dire que sa consternation. S’il s’agit d’exprimer le sentiment du peuple egyption, le terme est peu judicieux.

 

 

Puis, alors que les manifestations s’enchaînaient dans les rues d’Égypte après le renvoi du dictateur tunisien, j’ai entendu le Secrétaire d’État Hillary Clinton faire part de son opinion selon laquelle le gouvernement egyptien était "stable" et "à la recherche de façons de répondre aux légitimes besoins et intérêts du peuple égyptien". J’étais sidéré – et perplexe. Que voulait-elle dire par stable, et à quel prix ? Est-ce la stabilité découlant de 29 ans d’état "d’urgence", d’un président jouissant d’un pouvoir impérial depuis 30 ans, d’un parlement qui ressemble à une plaisanterie, d’un pouvoir judiciaire qui n’est pas indépendant ? Est-ce là ce que vous appelez la stabilité ? Je suis certain que non. Et je suis certain que ce ne sont pas les règles que vous appliquez aux autres pays. Ce que nous voyons en Égypte est une pseudo-stabilité, car la véritable stabilité ne peut découler que d’un gouvernement élu démocratiquement.

 

Si vous voulez savoir pourquoi les Etats-Unis n’ont aucune crédibilité dans le Moyen Orient, vous avez ici précisément la réponse. Les gens ont été extrêmement déçus de votre réaction aux dernières élections égyptiennes. Vous avez renforcé leur opinion selon laquelle, quand il s’agit de vos amis, il y a deux poids, deux mesures, et que vous vous rangez aux côtés d’un régime autoritaire du seul fait que vous estimez qu’il représente vos intérêts. Nous assistons à une désintégration sociale, une stagnation économique, une répression politique et vous les Américains, et d’ailleurs les Européens, nous ne vous entendons pas.

 

En conséquence, lorsque vous affirmez que le gouvernement egyption cherche les moyens de répondre aux besoins du peuple égyptien, j’ai envie de dire "c’est trop tard !". Ce n’est même pas de la realpolitik. On a vu ce qui s’est passé en Tunisie, et avant cela en Iran. Voilà qui devrait enseigner aux gens qu’il ne peut y avoir de stabilité qu’à condition d’avoir un gouvernement librement choisi par son peuple.

 

Bien sûr, en Occident, vous êtes convaincus que la seule alternative possible dans le monde Arabe, c’est d’un côté les régimes autoritaires et de l’autre les djihadistes islamiques. C’est évidemment faux. Pour parler de l’Égypte, on y trouve tout un éventail de gens laïcs, libéraux, en faveur de l’économie de marché, et si vous leur en donnez l’opportunité, ils s’organiseront entre eux afin d’élire un gouvernement moderne et modéré. Ils désirent ardemment rattraper le reste du monde.

Au lieu de systématiquement rapporter l’Islam politique à Al Qaeda, il faut s’y pencher de plus près. Historiquement, l’Islam a été détourné environ 20 ou 30 ans après le Prophète, et interprété d’une façon qui affirme le pouvoir absolu d’un souverain qui n’a de compte à rendre qu’à Dieu. Ce qui, bien entendu, est une interprétation très commode pour quiconque est le souverain. Voici quelques semaines, le leader d’un groupe de Musulmans ultraconservateurs en Égypte a émis une fatwa, ou décret religieux, m’appelant à me "repentir" pour avoir incité à l’opposition publique au président Hosni Moubarak, et déclarant que le dirigeant avait le droit de me tuer si je persistais. Ce genre de choses nous ramène au Moyen âge. Mais avons-nous entendu de la part du gouvernement egyption une seule protestation ou condamnation ? Aucune.

En dépit de tout cela, j’espère trouver un chemin vers le changement par des voies pacifiques. Dans un pays tel que l’Égypte, il n’est pas facile d’obtenir que des gens inscrivent leur nom et leur numéro de carte d’identité sur un document appelant à des réformes démocratiques fondamentales. Pourtant, il s’est trouvé un million de gens pour le faire. Le régime, comme le singe qui ne voit rien et n’entend rien, nous a tout simplement ignorés.

En foi de quoi, les jeunes Égyptiens ont perdu patience et ce que vous avez vu dans les rues ces derniers jours est intégralement leur œuvre. Je suis parti d’Égypte car c’est la seule façon pour moi de me faire entendre. Je suis totalement coupé de la presse locale quand je m’y trouve. Mais je vais retourner au Caire, et descendre dans la rue car, de fait, il n’y a pas d’autre choix. On se joint à cette foule énorme en espérant que les choses ne vont pas mal tourner, mais pour l’instant, le régime ne semble pas avoir saisi ce message.

Il est chaque jour de plus en plus difficile de travailler avec le gouvernement Moubarak, même pour une transition, et pour bien des gens avec lesquels on peut parler en Égypte, ce n’est plus une solution envisageable. Pour eux, il est là depuis 30 ans, il a 82 ans, c’est l’heure du changement. Pour eux, la seule option, c’est un nouveau départ.

Combien de temps cela peut-il durer, je ne le sais pas. En Égypte, comme en Tunisie, il existe d’autres forces que le président et le peuple. L’armée est restée neutre jusqu’ici, et je pense qu’elle va le rester. Les soldats et les officiers font partie du peuple égyptien. Ils en connaissent les frustrations. Ils veulent protéger la nation.

Mais cette semaine, le peuple égyptien a brisé la barrière de la peur et à présent qu’elle est brisée, rien ne peut les arrêter.

 

par Mohamed ElBaradei

(traduit de l'anglais par David Korn)

> lire la version originale sur le site de Newsweek 

 

 

http://tempsreel.nouvelobs.com//actualite/opinion/20110129.OBS7152/newsweek-le-plaidoyer-de-mohamed-elbaradei.html

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