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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 07:09

Le grand complot se trame sous nos yeux

La conspiration des « élites » mondialisées contre la démocratie n’est pas vraiment un secret. Mais alors, peut-on encore parler de conspiration ? Si des malfaiteurs agissent au grand jour, en quoi méritent-ils le nom de comploteurs ? Tel est le problème que cet article, suite d’un texte paru récemment sur AgoraVox, vise à résoudre.


Une stratégie plus discrète que secrète


 Dans un précédent article – dont ce texte constitue un complément – j’ai distingué deux types de complots : les « petits », ceux qui visent à une action ponctuelle (coup d’État ou attentats, par exemple), et le grand complot ourdi par l’oligarchie mondiale depuis trente ou quarante ans. Le premier type de complot peut rester parfaitement secret – au moins tant qu’il n’a pas atteint son but. Avant qu’un coup d’État n’ait lieu, la plupart du temps, les comploteurs gardent leurs projets soigneusement cachés. La moindre fuite pourrait leur être fatale. Mais qu’en est-il d’un complot qui concerne le monde entier et dont la réalisation s’étale sur plusieurs décennies ? Il est évident qu’un tel complot ne peut rester entièrement caché. Tôt ou tard, une partie au moins du projet doit s’étaler au grand jour, puisqu'il commence à se réaliser. De plus, un objectif d’une telle ampleur – détruire la démocratie ou ce qu’il en reste – ne saurait être mené par une petite poignée de malfaiteurs. Pour être réalisé, il nécessite la collaboration de nombreux complices. Par exemple, la destruction systématique des services publics – en France comme ailleurs – ne peut être mise en œuvre par les seuls membres d’un gouvernement : elle doit être accomplie, au jour le jour, par des fonctionnaires zélés. De plus, une telle destruction finit tôt ou tard par être connue du grand public, puisqu’elle concerne précisément les services publics.

 Peut-on alors parler de conspiration, puisqu’on n’a pas affaire à une petite poignée de malfaiteurs qui se réunissent dans le plus grand secret, mais à un plan qui se dévoile progressivement, et qui est mis en œuvre par un grand nombre d’acteurs ? Oui, car ce plan, au départ, est élaboré dans le secret, ou du moins dans une extrême discrétion. Les exemples ne manquent pas d’institutions politiques extrêmement opaques. L’Union européenne, pour ne parler que d’elle, est dirigée par des chefs d’État et de gouvernement dont les réunions se déroulent dans le plus grand secret. Les décisions de ces dirigeants sont mises en œuvre par la Commission européenne, un organisme non élu et pas vraiment transparent. Quant au Parlement européen, son rôle est encore très limité, puisqu’il n’a pas l’initiative des lois. De plus, son fonctionnement est peu démocratique à cause des connivences existant entre des groupes parlementaires en principe opposés ou entre les parlementaires et les lobbys. L’Union européenne est un cas d’école, mais son fonctionnement n’est pas très différent, si on y regarde bien, de la plupart des États « démocratiques » ou des institutions internationales.

 Et ce qui vaut pour les oligarchies politiques vaut également pour les grandes entreprises et pour les grands médias. D’ailleurs, il y a des liens étroits entre ces trois mondes. J’ai déjà fait allusion, en parlant des lobbys bruxellois, à la connivence entre politiciens et hommes d’affaires. De multiples exemples illustrent cette connivence : le dîner de Nicolas Sarkozy au Fouquet’s, le soir de son élection, le pantouflage d’hommes politiques (Schröder, par exemple) dans des conseils d’administration de multinationales, les honoraires astronomiques offerts par de grandes entreprises à d’anciens chefs d’État (Clinton, G.W. Bush…) en échange de conférences, la désignation d’hommes d’affaire à des postes politiques clés (Dick Cheney, Henry Paulson, etc.). Quant aux liens entre la politique et les grands médias, ils sont bien connus. On pourra se référer, entre autres, aux films de Pierre Carles relatifs à ce sujet.

 Récemment, l’affaire Strauss-Kahn nous en a fourni un exemple frappant : l’ancien directeur du FMI, fin avril, a annoncé aux rédactions de Marianne, de Libération et du Nouvel Observateur son intention de se présenter aux primaires du PS, et il leur a demandé de taire cette information. Même si cette nouvelle n’était pas très surprenante, les journalistes en question auraient pu faire consciencieusement leur travail en informant leurs lecteurs. Ils n’en ont rien fait, par égards pour leur vieux copain Dominique. C’est seulement lorsque ce dernier a vu sa carrière politique pour le moins compromise qu’ils ont lâché l’information (Source : Acrimed).[1]

 Ainsi, les oligarchies ont toujours un temps d’avance sur le grand public. C’est d’ailleurs ce que concédait Alain Cotta, économiste et ancien membre de la Commission Trilatérale. Dans une interview donnée à Radio Notre Dame, il minimisait le rôle de ce club. Selon lui, il s’agit moins d’un organe de décision que d’un lieu de rencontre entre gens bien informés, et grâce auquel il est possible d’avoir des renseignements un mois, voire six mois avant le commun des mortels. Mais quand on se souvient que gouverner c’est prévoir, et que savoir, c’est pouvoir, on voit bien l’intérêt que peut avoir ce genre de clubs. Parce qu’ils se communiquent mutuellement leurs projets, les oligarques peuvent agir de façon cohérente, contre la foule des citoyens ordinaires qui peinent à s’organiser.

 Comme on le voit, l’oligarchie agit dans l’ombre. Ses manœuvres sont discrètes, à défaut d’être totalement cachées. Et elles le sont d’autant plus qu’elles sont dissimulées par une continuelle propagande.

 

Le rôle de la propagande

 Même si le mot est récent, la chose est sans doute aussi vieille que la politique. Ceux qui dirigent (hommes d’État, mais aussi grands patrons et médiacrates) ont tout intérêt à cacher leurs véritables intentions – qui vont souvent contre l’intérêt général – sous des paroles lénifiantes. Parfois, la propagande est purement et simplement mensongère. C’est ainsi que nos gouvernants prétendent depuis des années « sauver le système social français » ou « sauver le système de retraite par répartition » alors qu’ils détruisent la sécurité sociale pour le plus grand bonheur des assureurs privés.

 Mais la propagande est généralement plus subtile. Les hommes politiques, pour se dédouaner de leurs responsabilités, se défaussent sur des facteurs apparemment impersonnels : la mondialisation, l’Union européenne… C’est ainsi qu’ils vont justifier, par exemple, une concurrence très dure sur le marché du travail avec et toutes les conséquences sociales qu’on peut imaginer : gel ou baisse des salaires, licenciements, multiplication des emplois précaires, accroissement de la pénibilité du travail, délocalisations, etc.[2]

 Cette propagande n’est pas entièrement fausse : un gouvernement a effectivement une marge de manœuvre limitée, à cause de l’interdépendance économique et juridique des États. Mais elle n’en est pas moins mensongère, parce qu’elle tend à présenter la mondialisation et la construction européenne comme des phénomènes naturels, contre lesquels on ne pourrait rien faire. Or, il s’agit bien de processus politiques, fruits de décisions humaines. L’Union européenne, par exemple, est pilotée par des chefs d’État et de gouvernements. Ce sont eux qui décident des grandes orientations de l’Union, nomment les membres de la commission européenne et préparent de généreux « plans de sauvetage » pour la Grèce.

 En somme, il n’est pas absurde de parler de complot mondial contre la démocratie et la justice sociale. Car même si les projets de l’oligarchie ne sont pas vraiment cachés – pour qui prend le temps de s’informer en profondeur – ils sont généreusement recouverts d’une grosse couche de propagande, avec la complicité de médias complaisants.

 

Le rasoir d’Occam

 Pour terminer cet article, j’aimerais répondre à une objection qu’on pourrait faire à ma « théorie du complot » : ne serait-il pas plus simple de recourir à d’autres explications ? Pourquoi imaginer des conspirations alors qu’on peut mettre en avant des causes bien visibles et bien réelles ? Bref, ne faudrait-il pas appliquer ici le « rasoir d’Occam » ? Le « rasoir d’Occam » - du nom d’un célèbre théologien anglais du 14ème siècle – est un principe scientifique et philosophique selon lequel une théorie ne doit pas multiplier les entités sans nécessité. Entre deux théories qui expliquent les mêmes phénomènes, il vaut mieux choisir la plus simple, celle qui fait intervenir le plus petit nombre de facteurs. Or, il semble bien que l’idée d’un complot de l’oligarchie contre la démocratie conduise à des complications inutiles. Si on admet que l’oligarchie se disperse dans plusieurs organisations politiques (FMI, OMC, Banque mondiale, Union européenne, OCDE….) ou clubs de réflexion (Le Siècle, la Commission Trilatérale, le groupe Bilderberg), alors il n’y a pas un grand complot mondial, mais – dans le pire des cas – une multitude de petits complots. Et si on considère que tous ces petits complots sont coordonnés par une entité malfaisante (au hasard : les juifs, les francs-maçons, les « judéo-maçons »….), on se heurte à de nouvelles complications.[3]

 Ne serait-il pas plus simple d’expliquer l’apparente coordination des « élites » mondiales par le fait qu’elles ont des intérêts en commun ? Dans un célèbre documentaire – Manufacturing Consent : Noam Chomsky and the Media, de Mark Achbar et Peter Wintonick – Chomsky explique qu’il n’y a pas besoin d’imaginer des réunions secrètes entre des membres du gouvernement et des rédacteurs en chef de journaux, ou entre ces rédacteurs en chef et les patrons des multinationales. En réalité, ces trois pouvoirs – politique, économique et médiatique – n’en font qu’un. Les politiciens, les hommes d’affaire et les patrons de presse n’ont pas besoin de comploter parce qu’ils sont déjà d’accord sur l’essentiel, parce qu’ils poursuivent les mêmes intérêts et s’épanouissent à la faveur d’un même système économico-politique. Ce sont les mêmes « élites » qui dirigent les États, les grandes multinationales et les grands médias. D’ailleurs, les grands médias eux-mêmes font partie de puissants conglomérats. Loin de constituer, un « quatrième pouvoir », ils renforcent donc l’ordre établi.

 Cette analyse est loin d’être fausse. Effectivement, il n’est nul besoin de faire intervenir un quelconque complot pour expliquer que les puissants de ce monde partagent les mêmes orientations économiques et – avec des variantes plus ou moins importantes – la même idéologie politique. Sur ce point, Chomsky a parfaitement raison, et il est d’ailleurs étrange qu’on lui ait souvent reproché de verser dans « la théorie du complot » alors qu’il dit tout autre chose (cf. à ce sujet cette analyse de l’association Acrimed). Cependant, cela ne prouve en aucune manière l’inexistence de tout complot de la part de l’oligarchie mondiale. Parler de convergence d’intérêts est judicieux, mais se contenter de cette explication reviendrait à nier un certain nombre de faits. Comme je l’ai rappelé plus haut, il est de notoriété publique que le fonctionnement de certaines institutions politiques est extrêmement opaque et peu démocratique. On sait également que des politiciens, hommes d’affaire, intellectuels et journalistes influents se réunissent régulièrement dans des clubs, et que le contenu de leurs discussions est absolument secret. Même si tous ces oligarques partagent à peu près les mêmes objectifs et la même manière de voir le monde, ils ont besoin de se voir en toute discrétion pour échanger des informations et – au moins dans le cadre des institutions politiques – pour élaborer des stratégies communes.

 Toutes ces réunions sont autant de petits complots contre la démocratie et la justice sociale. C’est cela que j’ai appelé le « grand complot » : il ne s’agit pas d’une réunion ponctuelle chapeautée par une organisation unique (la « juiverie mondiale », « la » franc-maçonnerie…) mais d’un ensemble de réunions secrètes ou très discrètes qui vont toutes dans le même sens : diminution des libertés publiques, disparition du débat démocratique, privatisation des services publics et des systèmes de sécurité sociale, libre échange généralisé (avec tout de même des exceptions, mais toujours en faveur des plus puissantes multinationales), liberté absolue pour les mouvement de capitaux et pour le petit monde de la finance…. Et ce qui fait l’unité de tous ces comploteurs, ce n’est pas seulement qu’ils ont des intérêts en commun : c’est aussi qu’ils sont peu nombreux et peuvent facilement se rencontrer (notamment dans les fameux clubs Bilderberg et autres), sympathiser, fraterniser. Comme dans la noblesse d’Ancien Régime, des liens d’amitié et des alliances matrimoniales achèvent de souder cette aristocratie bourgeoise. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait aucune rivalité entre les puissances (Chine et les Etats-Unis, par exemple) ou à l’intérieur d’un même pays. Mais – là encore, comme dans la noblesse d’Ancien Régime – les oligarques sont tous unis contre les masses qu’elles ont la gentillesse de gouverner.

 


[1] Ce petit détail permet un peu mieux de comprendre, a posteriori, l’intense campagne médiatique en faveur de Dominique Strauss-Kahn, considéré naguère comme le seul homme politique capable de sauver la gauche, voire de sauver la France…

 [2] À titre d’illustration, voici un extrait d’un article de Libération du 14 septembre 1999, à l’époque où une entreprise florissante, Michelin, licenciait joyeusement ses salariés pour complaire à ses actionnaires :

« À la question des licenciements, Lionel Jospin préfère apporter une réponse plus générale, qui met en avant son bilan. « Ce qui se passe chez Michelin ne doit pas nous faire oublier la tendance », notamment la baisse régulière des licenciements économiques depuis deux ans, a-t-il souligné. Pour les huit premiers mois de l'année 1999, le recul atteint 13%. Dès lors, pas question, pour le Premier ministre, de respecter l'une des promesses faites en mai 1997 répétée dans son discours de politique générale : le réexamen de la législation en matière de licenciement économique, que les communistes ont réclamé ce week-end encore lors de la fête de l'Humanité. Réponse très blairiste de Jospin : « Je ne crois pas qu'on puisse administrer désormais l'économie. Ce n'est pas par la loi, les textes, qu'on régule l'économie. » Un peu plus loin, il a ajouté cette profession de foi : « Tout

le monde admet le marché. » » Quand on lit ou relit ces belles paroles, on ne s’étonne guère que l’ancien trotskyste Lionel Jospin fasse partie du club Le Siècle

[3] Supposons, par exemple, qu’il y ait un complot juif pour dominer le monde. Cette théorie, apparemment simple, entraîne des complications inextricables (ce qui est souvent le cas de théories simplistes). Tout d’abord, elle ne permet pas de comprendre le fait que les juifs soient si divisés entre eux. Sur le plan des idées politiques, rien n’est plus différent d’un juif qu’un autre juif. On en trouve dans tous les partis et dans tous les grands journaux, de l’extrême gauche à l’extrême droite. On pourrait évidemment dire – et certains antisémites ne s’en sont pas privés – que ces juifs jouent un double jeu, et qu’ils font semblant de s’opposer pour mieux cacher leur entente. Mais cette « explication » oublie une chose : c’est que l’excès de subtilité s’apparente à de la bêtise. Certains juifs dénoncent la politique d’Israël et les lobbies juifs qui soutiennent cette politique. Font-ils aussi partie du complot ? S’attaquent-ils aux ultra-sionistes (voire aux sionistes tout court) pour mieux défendre Israël ? Si c’est le cas, ils sont vraiment stupides ! Du coup, le « complot juif » – en admettant qu’il existe – paraît voué à l’échec… Autant admettre qu’il n’est qu’une fiction antisémite – ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il n’existe pas de lobbys juifs, dont les objectifs peuvent d’ailleurs diverger.

 

 

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-grand-complot-se-trame-sous-nos-96665?debut_forums=0#forum2964219

 

Auteur de l'article

J. GRAU

Vieux militant conservateur, je me bats depuis trente ans pour la défense des riches et des puissants. Toutes les semaines, je donne une chronique sur Radio bourgeoisie. Je suis également rédacteur en chef de Milliardaire, un magazine de luxe dont la vente est interdite aux RMIstes, aux serfs et aux millionnaires. Enfin, j’ai créé la (...)

 

 

 

 

 

Et à propos de démocratie,

 

-        Qu'est-ce qu'un homme d'Etat?  

 26 juin 2011

 

La pesée de l'homme d'Etat ne fait pas partie de la culture politique des démocraties. La IIIe et la IVe République ne se sont pas posé la question, mais la seconde guerre mondiale a commencé de la laisser paraître en Angleterre, parce qu'un Attlee a succédé à un Churchill. Puis la Ve République l'a fait germer dans l'ombre, du fait que, depuis 1945, la mainmise de l'Amérique sur l'Europe l'a rendue visible aux connaisseurs. En 2011, les Italiens se croient libres, alors qu'ils sont dirigés par un Berlusconi et que leur pays demeure occupé par cent trente sept bases militaires américaines, lesquelles ne cessent, de surcroît, de se renforcer et de s'étendre; de même, les Allemands se croient libres en raison de la prospérité de leur commerce, alors que leur territoire se trouve quadrillé depuis plus de soixante ans par deux cents places fortes de l'étranger incrustées à perpétuité sur leur sol.

La question est donc de savoir comment parler de la liberté démocratique à des peuples qui se ruent dans la servitude à chanter des cantiques à la gloire de leur démocratie. Mais si l'homme d'Etat tente de s'adresser aux vrais défenseurs de la liberté des nations et des peuples, afin de les initier à la solidité du jugement que réclame la réflexion sur l'indépendance des Etats…  

( …)

A suivre

 

Dernière mise en ligne sur le site de Manuel de Diéguez
 
http://www.dieguez-philosophe.com /

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