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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 01:20


Alex Lantier, Antoine Lerougetel


4 mai 2011


Le 26 avril, Rémi L, employé à France Télécom (FT) âgé de 57 ans et père de quatre enfants, s'est immolé par le feu sur le parking de son ancien lieu de travail à Mérignac, près de Bordeaux. Selon l'Observatoire du stress mis en place par les syndicats de FT, son décès porte à 60 le nombre de suicides de travailleurs de FT depuis 2008.




 

Quelque 300 collègues de Rémi L, ainsi que son épouse et ses enfants se sont rassemblés devant le siège régional de France Télécom à Bordeaux et ont fait une minute de silence pour lui rendre hommage. Sa famille a dit à Brigitte Audy, directrice régionale de France Télécom, que sa présence n'était pas la bienvenue.

Son fils a dit à la presse : « La raison de son suicide, c'est clairement la manière dont France Télécom-Orange a fait dérouler sa carrière. » Son père avait été muté et travaillait depuis six mois comme « préventeur  » dans un centre d'appel de FT à Bordeaux, un travail qu'il détestait et qui impliquait la surveillance constante des travailleurs.

Un représentant de la CFDT (Confédération française démocratique du travail) a expliqué que son poste en Dordogne, près de la Gironde, avait été supprimé en

2 000 : « Pendant dix ans, il n'avait pas été mis sur un poste pérenne. Ça l'avait beaucoup perturbé. Il a été impacté de plein fouet par ces changements de réorganisation ... Il ne voulait pas partir de Gironde, donc on lui proposait des missions qui ne correspondaient pas à son niveau de qualification. »

Cette tragédie est le résultat d'une politique délibérée de la direction de FT, une politique de harcèlement des employés pour les conduire au désespoir et les contraindre à démissionner. Cette politique fondamentalement criminelle émerge des circonstances de privatisation partielle de FT dans les années 1990, d'abord sous le gouvernement du premier ministre socialiste (PS) Michel Rocard en 1990, puis sous le gouvernement de la Gauche plurielle de 1997 à 2002, comprenant le Parti socialiste (PS), le Parti communiste (PCF) et les Verts.

Durant la bulle internet, l'entreprise avait poursuivi une politique ambitieuse d'acquisition et s'était énormément endettée pour acheter d'autres entreprises de télécommunication, dont Wanadoo, Globalone, Freeserve et d'autres encore. Lorsque la bulle internet a éclaté et que les dettes de FT ont dû être remboursées au début de 2000, l'entreprise s'est retrouvée dans une profonde crise financière.

FT est une entreprise de taille monstrueuse, jouissant du soutien de l'Etat, ayant des revenus de 45,5 milliards d'euros en 2010 et une clientèle de 193 millions de personnes. Néanmoins l'entreprise a cherché à équilibrer le bilan de FT non pas avec l'aide de l'Etat mais sur le dos des travailleurs : Le nombre d'employés est passé de 161 700 en 1996 à 103 000 en 2009. Conformément au plan NEXT adopté en 2005, FT avait pour objectif d'augmenter la productivité de 15 pour cent en trois ans et de supprimer 22 000 emplois.

Mais plus de deux tiers des employés de FT avaient conservé leur statut de fonctionnaires, les protégeant du licenciement. Comme le code du travail français ne place aucune restriction sur la mutation des fonctionnaires comme elle le fait pour les travailleurs du secteur privé, l'entreprise a décidé de harceler les travailleurs au moyen de mutations forcées et d'autres procédés pour les contraindre de démissionner.

Selon des documents de l'entreprise, fournis par un cadre de FT au magazine Les Inrockuptibles l'année dernière, des cadres de FT ont froidement tracé six étapes d'angoisse et de dépression qu'ils espéraient voir leurs employés ressentir, et qui les décideraient à finalement quitter leur emploi.

Après la première étape où le changement d'emploi est annoncé, la seconde étape (« refus de comprendre ») serait marquée par « l'incompréhension, la négation, le rejet total. »La troisième étape (« résistance ») se manifesterait par l'inertie, l'argumentation, la révolte et le sabotage. La quatrième étape (« décompression ») serait marquée par « la tristesse, l'absence de ressort, le désespoir, la dépression. » La cinquième étape (« résignation ») se manifesterait par « l'absence d'enthousiasme et de convictions, une attitude dubitative et nostalgie du passé. » A la sixième étape, les cadres de FT espéraient que le travailleur se déciderait à démissionner.

Dans un des exercices de formation du plan NEXT, les directeurs de FT étaient formés pour atteindre leurs quotas de réduction des effectifs en mutant loin de leur domicile les travailleurs ayant des enfants ou s'occupant de parents âgés et malades. L'objectif était de « culpabiliser » les travailleurs et de les conduire ainsi à démissionner.

Bien qu'ils imposent une telle torture psychologique à leurs employés, les directeurs de FT ont minimisé l'augmentation du nombre de suicides chez les travailleurs de l'entreprise.

Mais la question est toutefois devenue un scandale public. Un rapport public sur les suicides à FT, publié par l'inspectrice du travail Sylvie Catala en février 2010, a conclu que l'augmentation du stress, provoquée par « la mobilité contrainte, » était responsable de l'augmentation du taux de suicide.

Bien que Rémi L. n'ait pas laissé de message avant de se suicider, une lettre de protestation qu'il avait envoyée à la direction de FT en 2009 ne laisse aucun doute sur le fait que son geste désespéré est la conséquence de la politique de l'entreprise.

Sa lettre dénonçait la « lâcheté, indigence, manque de responsabilité managériale » de FT et expliquait : « On jette en activité sans évaluation, sans accompagnement. Cela marche ou cela casse : pas de garde fou ni de soutien : c'est une machine à fabriquer des déséquilibrés, ensuite il suffira d'agiter un peu. »

Il concluait, « Cette situation est endémique du fait que rien n'est fait pour y faire face : le suicide reste la seule solution. »

Que Rémi L. ait finalement décidé de se suicider souligne la totale faillite des organisations existantes qui prétendent représenter la classe ouvrière. Alors que les syndicats ont lancé diverses procédures judiciaires, il n'y a pas eu la moindre tentative d'organiser un mouvement social pour contraindre FT à mettre fin à sa politique barbare.

En effet, la stratégie de la direction de FT se fonde sur l'idée que les travailleurs seraient atomisés et en proie à l'angoisse, incapables d'organiser une riposte qui soit collective. La direction savait qu'elle avait le soutien des syndicats, du PS et des satellites du PS tels le PCF et « l'extrême-gauche. » Ceci a été démontré de façon tout à fait explicite par Dominique Strauss-Kahn, ministre sous le gouvernement de la Gauche plurielle et actuel directeur du Fonds monétaire international et candidat probable du PS à l'élection présidentielle de l'année prochaine.

Dans son livre La Flamme et la Cendre, 2002, p 219, Strauss-Kahn se vante de ce que, « Chaque ouverture de capital s’est effectuée sur le fondement d’alliance industrielle, de coopérations européennes et – il nous faut insister sur ce point –, avec l’aval des syndicats et de l’ensemble des partenaires composant alors la Gauche plurielle (notamment le PCF et les Verts). Ce que beaucoup ont considéré comme étant de simples « privatisations » ont été les germes dune politique industrielle ambitieuse. »

L'acte tragique et désespéré de Rémi L. s'est produit quelques mois seulement après que l'auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en Tunisie a déclenché les protestations de masse qui ont renversé le dictateur tunisien le président Zine El Abidine Ben Ali et son homologue égyptien Hosni Mubarak. Les protestations se sont depuis propagées dans tout le Moyen-Orient.

Mais le suicide de Rémi L. met aussi en évidence le fait qu'en matière de cruauté de classe consciente et délibérée contre les travailleurs, l'élite patronale française n'a rien à apprendre de dictateurs comme Ben Ali qui ont protégé leurs intérêts impérialistes dans les anciennes colonies françaises.


Source : WSWS

 

http://www.michelcollon.info/Un-employe-de-France-Telecom-s.html

 

 

Un employé de France Télécom s’immole par le feu. Les raisons.

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