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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 20:47

Martin Amis, l'écrivain le plus haï d'Angleterre,  évoque en des termes peu amènes le mariage princier qui unira le 29 avril le prince William et Kate Middleton. Il en profite pour tailler un costard à la famille royale. Interview choc

 

Le prince William et Kate la roturière se diront "yes" le 29 avril. Cela semble faire plaisir à tout le monde, sauf à Martin Amis. L'auteur de "Money, Money" juge en effet que "quelque chose [...] ne tourne pas rond dans cette histoire". (Sipa) Le prince William et Kate la roturière se diront "yes" le 29 avril. Cela semble faire plaisir à tout le monde, sauf à Martin Amis. L'auteur de "Money, Money" juge en effet que "quelque chose [...] ne tourne pas rond dans cette histoire". (Sipa)

Le Nouvel Observateur.- Le mariage princier vous irrite-t-il ?

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Martin Amis. - Il y a en effet quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette histoire. C'est qu'on ne peut, à l'ère de la suprématie médiatique, obliger ses enfants à subir tout ce qu'implique un mariage pareil : non seulement l'abandon de sa vie privée, mais même le sacrifice de soi pur et simple. La famille royale est tellement espionnée, scrutée par les médias, que la vie de ces enfants doit être assez insupportable. Harry et William se sont rebellés il y a huit ou neuf ans et ont plus ou moins fait valoir qu'ils n'allaient pas continuer à se sacrifier pour les besoins de la couronne. On leur a probablement répondu que cette institution était la plus ancienne d'Europe et qu'il fallait la préserver par tous les moyens. Les princes ont finalement courbé l'échine. Mais comment peut-on, aujourd'hui, en demander autant à un être humain ?

N. O. - L'enthousiasme populaire sera cependant sincère...

M. Amis. - Sans doute. L'atmosphère va être irrationnelle, très british dans un sens. D'habitude, quand la foule descend dans la rue, c'est pour chercher des vitrines à casser. Là, la foule sera paisiblement dehors. Difficile de ne pas être ému par cet élan. Difficile de ne pas considérer la chose de façon positive. Sans compter que, dans la foule, il y aura beaucoup d'immigrés pakistanais, africains - les plus enthousiastes peut-être. C'est certainement une bonne chose sur le plan de l'intégration sociale.

N. O. - Vous connaissez personnellement les membres de la famille royale ?
 

M. Amis. - J'ai rencontré la reine, en effet, avec d'autres écrivains réunis en je ne sais plus quelle occasion. Le problème, c'est que la reine n'écoute pas ce que vous lui dites. Parce qu'elle n'est pas censée entendre les remarques qu'on lui adresse. Je me suis quand même permis de lancer impétueusement, quand elle m'a salué : « Vous avez anobli mon père » [l'écrivain Kingsley Amis, fait chevalier par la reine en 1990, NDLR]. Pour toute réaction, elle a regardé au loin, fixant vaguement un tableau sur le mur. C'est tout. En une autre occasion, j'ai participé à un déjeuner avec le duc d'Edimbourg Il semblait très surpris de ma profession : «Ah, vous êtes un écrivain ?»

N. O. - Et le prince Charles ?
 

M. Amis. - Nous avons dîné deux fois ensemble, en assez petit comité, quatre ou cinq personnes. Il était encore marié à Diana, mais son nom n'a jamais été prononcé. Il est charmant, il a un rire assez extraordinaire, comme un ronflement porcin. Je me souviens d'une conversation assez mémorable avec lui au sujet de Salman Rushdie, juste après la fatwa, en 1989. Il était très anti-Rushdie. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu : «Je suis désolé, mais quand quelqu'un insulte les convictions profondes d'un peuple... » Il parle toujours comme ça, très doctement. Et il est très susceptible sur les questions religieuses, de quelque nature qu'elles soient, car le roi d'Angleterre est supposé « protéger la foi ». Je lui ai dit ce que je pensais : qu'un roman n'est pas une prise de position. Ca n'insulte personne. Ca n'affirme rien. Un roman est un jeu, une activité de l'esprit. Et si le livre de Rushdie a été pris pour cible par l'ayatollah Khomeini, c'est moins parce que le livre était choquant que pour donner à la révolution islamique un élan nouveau, et combattre, sur la gauche, ses adversaires de l'intérieur.

N. O. - Vous êtes sévère avec la famille royale...
 

M. Amis. - Ce sont des philistins.

N. O. - Pourriez-vous un jour être anobli, comme votre père ?

M. Amis. - J'ai dit que je ne l'accepterais pas. Je ne veux être lié en rien à l'empire britannique. C'est tellement ridicule. Non, ça ne risque pas d'arriver. En réalité, je préférerais ne pas être anglais. D'ailleurs je quitte bientôt l'Angleterre pour m'installer aux Etats-Unis, pour des raisons familiales. Quand vous vivez aux Etats-Unis (j'y passe tous les étés depuis longtemps), vous vous rendez compte à quel point il devient de plus en plus rare que les affaires anglaises fassent la une du « New York Times ». Toutes les deux ou trois semaines, il y a un petit entrefilet en bas de page. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ce qui se passe en Grande-Bretagne ne compte plus vraiment. Le plus grand empire qui ait jamais existé est devenu une puissance de second ou troisième ordre. Même au temps où se réunissaient Staline, Roosevelt et Churchill, il n'y avait en réalité que deux superpuissances. Et Staline et Roosevelt se foutaient pas mal de Churchill.

N. O. - Quand vous êtes revenu vous installer, en 2006, en Grande-Bretagne, après avoir séjourné longtemps en Amérique du Sud, comment avez-vous trouvé le pays ?

M. Amis. - Ce qui m'a frappé, c'est le pouvoir omniprésent des médias. Le second fait marquant a été l'évolution de la société vers une gauche molle, ayant à faire face à d'insolubles problèmes comme la dette ou le terrorisme, ou encore le sentiment anti- israélien qui a pris un essor préoccupant. La politique d'Israël est peut-être difficile à soutenir, mais comment attendre d'un peuple qui a autant souffert qu'il se conduise de manière totalement rationnelle ? La société britannique est aujourd'hui minée par des interrogations morales ineptes. Je me souviens avoir demandé, en 2006, devant un auditoire de 150 personnes, qui se sentait moralement supérieur aux talibans. Une quarantaine de mains tremblantes se sont levées. Pas plus d'un tiers ! Ca en dit long sur l'état d'esprit des Anglais aujourd'hui. Il y a eu un déplacement de l'opinion politique sur la gauche, et ceux qui étaient considérés, comme moi, comme des gens du centre, sont apparus très marqués à droite.

N. O. - Et David Cameron ?

M. Amis. - Cameron ou un autre. Ils ne sont rien ; ils ne peuvent rien sans les Etats-Unis.

N. O. - Vous ferez un jour la paix avec vos compatriotes ?

M. Amis. - Je n'ai jamais eu de problèmes avec les «Anglais». J'ai eu des problèmes avec la presse britannique. Ca va un peu mieux maintenant. En réalité, j'adore les Anglais. Ils ont de l'esprit, ils sont tolérants, pleins de bonne humeur. Mais la presse est une saleté. Je travaille à un roman qui sera sous-titré : « l'Etat de l'Angleterre ». Je suis persuadé qu'il sera considéré comme une dernière insulte à mon pays. Je raconte l'histoire d'un criminel violent qui gagne des milliards à la loterie. C'est une métaphore qui traduit bien, je trouve, notre état de décrépitude morale : une récompense immense obtenue sans effort aucun. Vous pouvez n'avoir aucun talent, aucune ambition, et vous gagnez quand même. Tous les jeunes rêvent de ça. Les jeunes filles rêvent de devenir mannequin. La célébrité est la nouvelle religion. Mais on veut qu'elle vous tombe dessus comme ça, sans effort, sans rien pour la mériter. Donc c'est un livre sur le déclin de mon pays, sur la colère, l'insatisfaction, l'amertume, même inconsciente, causée par ce déclin. C'est peut-être subliminal. On peut avoir l'impression que la vie à Londres est plutôt plaisante. Mais tout est délabré à l'intérieur.

N. O. - Qu'est-ce qu'être anglais, selon vous ?

M. Amis. - Dans ma jeunesse, la Grande-Bretagne était une société de castes. Ca ne l'est plus. C'est une société fondée sur l'argent, comme partout ailleurs. Et elle est fondée sur la différence d'âge. Votre appartenance à une classe sociale et votre couleur de peau ne comptent plus ; ce qui compte, c'est d'avoir 30 ans. C'est universel dans les sociétés occidentales. C'est d'ailleurs un meilleur système que celui des castes. Si la société doit être inégalitaire par essence, autant que les privilèges ne soient pas ceux de l'aristocratie ou de la race, mais de l'âge : nous sommes tous jeunes à un moment donné. Quant à l'aristocratie britannique, elle est pathétique. Tout ce snobisme est ridicule aujourd'hui.

N. O. - Qu'est-ce qui vous rend fier de la Grande-Bretagne ?

M. Amis. - Shakespeare. Géant absolu. Et notre système politique, très avancé. Nous avons fait la révolution cent ans avant les Français. Et notre guerre civile n'a pas été si horrible. Nous pouvons, je crois, tirer orgueil de cette vie politique mesurée, pacifiée, que nous connaissons depuis si longtemps. Sans parler de la décolonisation, qui, chez nous, s'est relativement bien déroulée. Qui, en Inde aujourd'hui, affirmerait que les effets de la colonisation britannique ont été uniquement négatifs ?

N. O. - Et ce qui vous met le plus en colère ?

M. Amis. - La superficialité. Les tabloïds. Toutes ces mannequins excitées. Ces rock stars en culottes courtes.

N. O. - C'en est fini de la Grande-Bretagne telle qu'on la connaît depuis les origines ?

M. Amis. - Sans doute, même si nous croyons, en Grande-Bretagne, dans le génie de chaque peuple. Est-ce que l'Angleterre reste élégante par essence ? Orwell disait que les Britanniques étaient attachés plus que tout aux fleurs. Et mon père avait sur le sujet un point de vue assez drôle. Il avait cherché à savoir s'il existait une relation quelconque entre le génie d'une nation et la qualité de sa gastronomie. Ca donnait quelque chose comme ça : « Angleterre : peuple sympa, cuisine pourrie. France : peuple pourri, cuisine sympa. Espagne : peuple sympa, cuisine pourrie. Italie : peuple sympa, cuisine sympa. Allemagne : peuple pourri, cuisine pourrie. » Quelle merveilleuse ironie ! Cela reste, Dieu merci, un sport national !

Propos recueillis par Didier Jacob

Crédit photo : Martin Amis par Javier Arce

 

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20110419.OBS1557/l-aristocratie-anglaise-est-pathetique.html

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