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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 15:08

Jeu d’influences en Afrique du Nord : l’Algérie au cœur du nouveau Grand échiquier maghrébin ?
Wissem Chekkat


1er décembre 2010


Depuis le milieu des années 90, l’influence US n’a cessé de s’accroitre au Maghreb, érodant peu à peu mais non moins efficacement l’influence traditionnelle de la France, ancienne puissance tutélaire de quatre pays sur les cinq que compte cet espace géopolitique. Cependant, cette approche offensive, laquelle s’insère dans un schéma plus vaste visant la mainmise sur l’Afrique et de ses ressources naturelles se heurte depuis le début des années 2000 à l’intrusion d’un nouveau venu sur la scène africaine dont les méthodes et la philosophie sont aux antipodes des normes occidentales : La république populaire de Chine.

Véritable outsider dans le nouveau grand jeu auquel se livrent les puissances industrielles pour l’accès et le contrôle des approvisionnements en ressources fossiles et minérales dont regorgent les sous-sols de nombreux pays d’Afrique.

 
2- Contraint de rechercher sans cesse de nouveaux marchés et de nouvelles sources d’approvisionnement pour alimenter une croissance économique souvent à deux chiffres, l’empire du milieu a opéré une véritable mue en mettant fin à des siècles d’introversion. Ce changement de paradigme s’est caractérisé par une dynamique sous-jacente : le concept du Softpower, combinaison d’une stratégie souple et subtile basée sur la coopération et le partage des bénéfices communs dans le cadre du développement Sud-Sud. C’est une approche intelligente contrastant avec les méthodes néo-impérialistes basées aussi bien sur les réseaux clientélistes entre l’ancienne métropole et ses anciennes colonies que le recours intensif à la diplomatie souterraine, chère aux ex-puissances coloniales européennes, ou le recours aux solutions militaires et para-militaires, que privilégient les américains.


3- Il n’est pas de notre propos d’analyser ici le jeu des influences croisées des occidentaux et des chinois en Afrique, qui demeure comme au 19ème siècle et au mépris du temps, l’enjeu des convoitises des puissances. Mais il sera question de tenter de démonter les ressorts d’une partie de ce jeu en Afrique du Nord et plus spécialement en Algérie tout en relevant les implications de cette nouvelle lutte pour l’influence sur ce pays sur le plan régional.


4- Indubitablement, l’Algérie constitue dans ce nouveau Grand Jeu un pays-pivot, aussi bien pour les américains, les européens ou les chinois. Pays producteur d’hydrocarbures, le pays dispose d’une position privilégiée au flanc Sud de l’Union européenne, à moins d’une heure de vol des plus grandes villes européennes situées sur la côte méditerranéenne de l’Europe mais également portail de l’Afrique subsaharienne.

Considérée il y a peu comme un pré-carré de la France, laquelle pour des raisons de contingences historiques, y a gardé une influence assez notable-la France demeure jusqu’à aujourd’hui le premier partenaire de l’Algérie- l’Algérie a émergé vers le début du vingt-et unième siècle d’une douloureuse lutte interne doublée d’une sorte de guerre sociale quasi-permanente induite par une double remise en cause idéologique et économique.

Les efforts de l’Algérie dans la lutte contre le terrorisme vont connaître une reconnaissance tacite de la part des USA après les attentats du 11 septembre 2001 et le déclenchement de ce que l’on appela la guerre sans fin contre la terreur. Ce n’est qu’à partir de cette date que les américains et l’OTAN commenceront à jeter les amorces d’une coopération militaire avec l’Algérie.
En parallèle, les américains tentent par l’entremise de certains pays alliés du Moyen-Orient de circonscrire sinon d’éliminer l’influence culturelle française de l’Algérie tout en encourageant leurs multinationales à investir et à soumettre des offres aux avis d’appels d’offres dans le secteur des hydrocarbures et des infrastructures spécifiques. Il faut souligner dans ce contexte que l’économie algérienne, exclusivement dépendante du secteur pétrolier et gazier, a profité d’une série de facteurs exogènes indus par un environnement international instable marqué par l’invasion et l’occupation durable de l’Irak, envoyant à la hausse les prix des hydrocarbures sur les marchés internationaux.

L’accroissement des réserves de change, la réduction drastique de la dette extérieure et la stabilité relative des indicateurs macro-économiques de ce pays, malgré de graves lacunes et des dysfonctionnements socio-économiques, ont attiré les convoitises des principales puissances, a fortiori en période de crise financière larvée et de concurrence acharnée pour l’hégémonie.


5- La pénétration US en Algérie a mis à mal la traditionnelle influence française et s’est faite autant par l’intermédiaire des Majors et de compagnies connues pour leurs accointances avec ce qui est connu comme le complexe militaro-industriel US que par des projets de coopération de l’OTAN avec les pays de la rive sud de la méditerranée ; le groupe BRC (Brown and Root Condor), d’autre filiales de Halliburton, de Chevron, de General Electrics et d’autres multinationales jouèrent, avec l’appui de dizaines de sous-traitants provenant de divers pays, le rôle de fer de lance tandis que par le biais de la coopération multilatérale, les américains obtenaient non seulement l’adhésion de l’Algérie à l’accord Open Sky qui ouvrait l’espace aérien de ce pays connu pour son vif activisme contre toute forme d’impérialisme mais également la ratification par ce dernier de tous les instruments multilatéraux relatifs au désarmement nucléaire (protocole additionnel au Traité de Non-Prolifération).

En février 2006, l’administration Bush annonça son intention de créer un commandement militaire pour l’Afrique (Africom) à l’instar des autres commandements dans les autres régions du monde et dont les activités seront focalisées dans un premier temps sur la région volatile du Sahel sur le flanc Sud de l’Algérie. Cette annonce intervient après le lancement d’au moins deux initiatives préparatoires : le Pan-sahel initiative regroupant la plupart des pays des rives du Sahel et une autre plus technique destinée à lutter contre le terrorisme au Sahara. Dans cette optique, la filiale algérienne de Brown and Root Condor, multinationale aux ramifications impressionnantes et proches de l’ancien vice-président Dick Cheney, entreprit la réfection et la construction de l’aéroport de Tamanrasset. Toutefois, cette société de droit algérien a fini par être dissoute après un obscur scandale de corruption tandis que la base aérienne de Tamanrasset, réclamée par l’Africom sera utilisé par l’état-major conjoint des pays du Sahel chargé de la lutte contre les groupes terroristes et la criminalité organisée transfrontalière au Sahel. Malgré cela, l’Algérie ne réussira pas à acquérir certains systèmes d’armement auprès des américains en raison de l’opposition du Congrès US à avaliser des ventes de matériel sensible à un pays toujours perçu avec suspicion.
 
 
 
 
6- Bien qu’ayant perdu d’importants marchés, la France n’en continua pas moins d’être assez offensive, notamment à travers la stratégie des réseaux officieux et des insondables expédients de la diplomatie parallèle. Les concessionnaires automobiles français se taillent une part de lion sur le marché algérien mais doivent s’accommoder de nouveaux concurrents, européens bien sûr mais également asiatiques.

Pour la première fois, des concessionnaires automobiles chinois pénètrent le marché algérien. Les chinois sont aussi présents en force dans le secteur des bâtiments et des infrastructures, des hydrocarbures et de la sous-traitance, gagnant des marchés au détriment des français et des américains.
L’approche chinoise en Algérie s’est basée initialement sur une présence d’une main d’œuvre importée de Chine continentale. Inédit dans un pays comme l’Algérie, déserté par les ressortissants et les touristes étrangers pendant toute la décennie 90 durant laquelle le pays connut de sérieux troubles internes et fut soumis à un embargo qui ne dit pas son nom. Les chinois réussirent une percée remarquée dans les secteurs des télécommunications et de la téléphonie mobile avec la coopération conjointe de Huawei et de Siemens pour le compte de l’opérateur algérien de téléphonie mobile « Mobilis » . Mais c’est le gros lot que représentait l’immense projet de construction de l’Autoroute Est-Ouest, décroché en premier par des sociétés chinoises qui allait mettre le feu aux poudres et faire réagir et la France et les USA.

De toute évidence, il était prévisible que cette présence en force d’un outsider comme la Chine en Algérie, pays avec lequel il est lié par d’excellentes relations puisque elle fut l’un des premiers pays à reconnaître son indépendance de la France en 1962, allait tôt ou tard poser problème aux occidentaux. Et ce n’est pas un hasard si le succès des chinois en Algérie fut perçu comme une menace au sens stratégique du terme. Au point de contraindre un ancien diplomate US qui était en poste à Alger à qualifier la venue de travailleurs chinois en Algérie de regrettable « erreur ».

De l’autre côté de la méditerranée, les français observaient avec un mélange d’agacement et de contrariété l’intrusion des chinois et par-dessus tout leur succès à se tailler des marchés juteux dans un pays potentiellement riche (importantes réserves de change) mais dont le mode de vie des populations connait une régression et une importante érosion du pouvoir d’achat.


7- Un incident mineur entre des ouvriers chinois et des islamistes survenus dans une banlieue algéroise allait donner prétexte à des médias occidentaux de souligner le caractère néfaste de la présence chinoise. Il faut rappeler également que des convois de travailleurs chinois sur des chantiers d’autoroutes ont subi une attaque revendiquée par l’ex-GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat) devenu Al-Qaida au pays du Maghreb Islamique et dont le communiqué assez ambigu appelait ouvertement à s’attaquer aux intérêts chinois en Algérie en représailles à de supposées exactions chinoises contre les musulmans Ouigours dans la province occidentale chinoise du Xinjiang (Turkestan oriental).

Des procédés qui rappellent ceux utilisés dans d’autres pays d’Afrique comme en Ethiopie en 2007 où des ouvriers chinois travaillant pour une société de prospection pétrolière chinoise ont été tués par des rebelles du front national de libération de l’Ogaden, provoquant le retrait chinois de cette province riche en hydrocarbures ou au Niger septentrional où un cadre chinois de « China Nuclear International Uranium Corporation » a été enlevé en 2008 par des rebelles Touaregs pour protester contre la fourniture d’armes au pouvoir à Niamey. Dans les deux cas, les chinois faisaient intrusion dans des domaines dominés par les multinationales occidentales (l’américain Chevron en Ethiopie et le français Areva au Niger) et certains observateurs n’ont pas manqué de relever de frappantes coïncidences, presque douteuses.


8- Le changement d’attitude du gouvernement algérien vis-à-vis des opérateurs étrangers en 2009 puise ses raisons dans une tentative de réduire un déséquilibre devenu trop flagrant dans les relations entre l’Etat et les différentes compagnies présentes en Algérie et un immense gaspillage de ressources, dans lequel la fuite des capitaux à l’étranger et l’accroissement des dépenses sans contrepartie de valeur ajoutée en retour posa un risque réel aux intérêts du pays.
Ce fut cependant moins pour ces raisons que pour tenter de détenir un moyen de coercition en tant qu’outil de pression dans ses relations avec ses partenaires que l’Etat algérien a agi. Cela a immédiatement détérioré des relations en dent de scie avec la France pour laquelle le marché algérien revêtait une certaine importance en ces temps de crise financière mais également déclenché l’ire des américains. Les représailles ne se sont pas fait attendre et l’Algérie se retrouva aussitôt dans une liste de pays noirs.

En même temps, la pression augmentait sur les chinois que la presse accuse désormais de corruption et de complicité de corruption avec des institutions algériennes, notamment dans le projet de l’autoroute Est-Ouest.
En général assez discrète, la partie chinoise finit par réagir par la voix de son ambassadeur à Alger en déclarant publiquement que la présence chinoise en Algérie « dérangeait beaucoup… ». Et il n’est pas sans souligner que depuis peu, les chinois ne cachent plus leur embarras devant certains agissements en vigueur dans la sphère administrative et économique locale.

Sous couvert d’anonymat, certains cadres chinois considèrent que les accusations de corruption qui ont entaché quelques uns d’entre eux ne doit pas nuire aux bonnes relations entre les deux pays et qu’en matière de corruption, ils étaient moins susceptibles de reproches que les autres opérateurs étrangers des autres pays présents en force en Algérie comme l’Egypte (téléphonie mobile et matériaux de construction), la Croatie (infrastructures), l’Italie, la France, la Turquie et les USA.


9- Sur le registre stratégique, depuis février 2006, les activités militaires US en Afrique (Africom) ont connu une hausse assez spectaculaire dans le but déclaré d’intégrer le continent africain dans la guerre globale contre le terrorisme. En réalité, l’Africom vise entre autres à sécuriser et à protéger l’accès aux matières stratégiques et de constituer une grande stratégie d’endiguement de la Chine en Afrique et ce malgré que les importations chinoises en hydrocarbures en provenance de l’Afrique sub-saharienne ne dépassent pas 10% de l’ensemble des ses importations globales en la matière, ce qui est relativement peu si l’on compare ce chiffre aux importations US en hydrocarbures de cette région du monde (32%).

Néanmoins, les chinois qui axent leur stratégie sur le Soft power, sont déjà présents dans le Golfe de Guinée et au Sud du Nigeria, riches en pétrole, fournissent un appui militaire au Soudan et au Zimbabwe, financent le développement au Congo, principale source des ressources minérales entrant dans la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs (Cobalt, Manganèse, etc.), entretiennent des relations privilégiées avec l’Afrique du Sud et se sont solidement implantés en Algérie, au flanc Sud de l’Europe.


10- De fait, il ne fait aucun doute que l’Algérie fait actuellement l’objet d’une âpre concurrence entre les USA et la France d’un côté et entre ces derniers et la Chine. La Russie, partenaire traditionnel de l’Algérie en matière de défense, ne s’y est pas trompée et commence à vouloir une place en proposant à Alger de prendre en charge la modernisation des infrastructures ferroviaires. Mais même dans le domaine des fournitures en armes, la Chine peut à terme, se poser en concurrent de la Russie et de l’Afrique du Sud pour ce qui est du marché algérien, puisque une part de plus importante des composants électroniques entrant dans la fabrication des systèmes d’armes d’un bon nombre de pays, y compris d’Europe et d’Amérique du Nord, sont d’origine chinoise.

En 2008, la Chine a cédé à l’Algérie des missiles antinavires de type C-802, des munitions et des composants électroniques destinés aux radars. Les efforts de la Chine se dirigent également sur la propagation de son image pacifique et le rayonnement de sa culture dans le monde entier avec la création d’instituts « Confucius » et de chaines de télévision multilingues. Cette stratégie vise à contrecarrer ce que Pékin nomme la propagande occidentale.
Dans le long terme, l’appréhension des occidentaux concerne l’extension jusqu’en en Méditerranée du collier de perles chinois, nom donné à l’ensemble des bases navales chinoises disséminées de la mer de Chine au Sri Lanka et bientôt en Mer d’Oman, chargées de protéger les routes d’approvisionnement de la Chine.


Un scénario pas totalement improbable puisque d’ores et déjà, des unités de la marine chinoise opèrent près des côtes somaliennes et non loin du détroit de Bab el-Mendeb, important point de passage du fret maritime mondial.
Plus concrètement, les américains craignent un renforcement continu de l’influence chinoise en Algérie et dans le reste du Maghreb pouvant conduire certains de ses États à octroyer à la Chine des facilités d’usage de bases et d’escales maritimes, à l’instar de la base de Mers El Kébir près d’Oran, commandant toute la méditerranée occidentale. Ce qui mettrait les ports européens en Méditerranée à la portée de la marine chinoise.
 
 

http://www.michelcollon.info/Jeu-d-influences-en-Afrique-du.html

 

Investig'Action - Michelcollon.info l'info décodée

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Published by Eva R-sistons - dans Luttes d'influences
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