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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 03:03

jeudi, 14 octobre 2010

L'affaire Kouchner

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La semaine dernière, Christophe Boltanski et moi avons publié un article concernant Bernard Kouchner qui a fait un peu de bruit. Nous y parlions de la lettre de démission que celui-ci a remis au Président de la République le 25 août dernier - ce que le ministre des Affaires étrangères n'a jamais démenti. Voici cet article.

Bernard Kouchner: trois ans et des poussières...

 

C'est une lettre de démission. Elle est manuscrite. Bernard Kouchner l'a remise en mains propres à Nicolas Sarkozy le 25 août, après le premier conseil des ministres de la rentrée. Sans évoquer explicitement ni les expulsions de Roms ni le discours de Grenoble, le patron du Quai-d'Orsay y parle d'« inflexion sécuritaire» et prend acte de «la fin de l'ouverture » que ce tournant, selon lui, implique. Il dénonce les «humiliations» qu'il subit depuis longtemps de la part « des conseillers » du président qui, écrit-il, « croient bien vous servir». Autrement dit, sa barque est pleine, il ne peut plus rester.
Quand partira-t-il ? Dans sa missive, Bernard Kouchner, qui « ne renie rien », assure qu'il sera libre dès que sa dernière réforme au Quai-d'Orsay, la création de l'Agence culturelle extérieure (Institut français), sera achevée, c'est-à-dire dans quelques jours. Il remercie Nicolas Sarkozy de lui avoir proposé un nouveau poste, le 3 août, lors de leur dernier tête-à-tête. Ce jour- là, alors que l'Elysée venait de publier son premier communiqué sur la « situation des gens du voyage et des Roms », le ministre des Affaires étrangères avait, en privé, dit son trouble au chef de l'Etat et sa volonté de quitter le gouvernement. Le président de la République lui avait alors parlé du poste de « défenseur des droits», une fonction créée par la réforme constitutionnelle et dont le premier titulaire devra être nommé d'ici à la fin de l'année. Dans sa lettre, qu'une source sûre a montrée au « Nouvel Observateur », le ministre écrit qu'il va réfléchir à cette proposition.
Sauf s'il change d'avis - ce que l'on ne peut exclure -, Bernard Kouchner devrait donc quitter très prochainement le gouvernement, avant le prochain remaniement ministériel. A-t-il voulu devancer l'inéluctable ? Nicolas Sarkozy aurait déjà décidé de ne pas renouveler son bail au Quai-d'Orsay. Qui le remplacera ? La semaine dernière, devant plusieurs de ses interlocuteurs, Brice Hortefeux a cité le nom de Christine Lagarde.
Bernard Kouchner aura donc occupé ce poste dont il a tant rêvé pendant trois ans et demi, plus longtemps que Dominique de Villepin et Alain Juppé, à peine moins qu'Hubert Védrine, presque un record. Qu'a-t-il fait de ces quarante mois ? «On me jugera sur mes actes », écrivait-il, bravache, à ses amis de gauche, juste après sa nomination en mai 2007. L'heure du bilan a sonné. Selon les Français, il n'est pas brillant. S'ils aiment toujours l'ex-French doctor dont la popularité paraît inoxydable (55% d'opinions favorables dans le dernier baromètre Ipsos), ils sont sévères sur son action au ministère des Affaires étrangères : d'après un récent sondage BVA, 57% la jugent inefficace.


Le monde politico-diplomatique est plus vache encore. Que restera-t-il des années Kouchner au Quai-d'Orsay ? «J'ai beau chercher, je ne vois rien », lâche, sans nuances, le socialiste Pierre Moscovici, qui se dit toujours son ami. « Il n'a pas émis le commencement d'une idée sur la place de la France dans le monde, assure un ministre qui le prend pour un «zozo». Il n'a plus de crédibilité au Quai-d'Orsay qu'il a très mal défendu », confie un important diplomate. Il « n'a pas pu ou pas souhaité s'imposer» face à l'Elysée, déclare l'écrivain Jean-Christophe Rufin, que Bernard Kouchner avait nommé ambassadeur au Sénégal. «Je ne dis pas qu'il n'a rien fait mais il n'a laissé aucune trace personnelle : il est devenu Bernard Sarkozy», dit son vieux complice Daniel Cohn-Bendit.
Ses défenseurs ne sont pas légion. Michel Rocard affirme que Bernard Kouchner « restera comme un grand réformateur du Quai d'Orsay ». Pour Elisabeth Guigou, il a pris des positions courageuses sur le Proche-Orient en particulier avec son appel à une reconnaissance unilatérale de l'Etat palestinien. « I l est l'un des rares à s'opposer à Sarkozy en conseil des ministres », confie l'un de ses collègues. Quant au président de la commission des Affaires étrangères à l'Assemblée nationale, l'UMP Axel Poniatowski, il dit sobrement : « Il a fait le job. »
L'intéressé veut se défendre lui-même. Avant de partir, il entend prouver que ses détracteurs sont aveuglés par la jalousie ou le parti-pris politicien. Il s'emporte, parle de ses « réussites » africaines au Rwanda, au Tchad et en Guinée où son action diplomatique a, ditil, « évité une guerre civile aussi meurtrière que celle du Liberia », ce qui ne semble pas contestable. Il rappelle les conférences internationales sur le Liban ou l'Afghanistan qu'il a organisées à Paris sans grand soutien de l'Elysée. Il fait la liste des réformes qu'il a entreprises au Quai-d'Orsay : un centre de crise, une direction de la mondialisation, le pôle religion, l'Institut français. Il parle enfin des nombreux opposants qu'il a fait sortir discrètement - d'Iran.
Mais, au fond, Bernard Kouchner, qui aura 71 ans le 1er novembre, sait que son action a été occultée par son incapacité à exister face à l'Elysée et par ses déclarations intempestives. Il sait que, pour préserver son crédit (son honneur, disent certains), il aurait dû démissionner il y a bien longtemps, faire comme son ami Jean-Pierre Jouyet, qui a quitté sans bruit les Affaires européennes fin 2008, ou comme Martin Hirsch, parti en mars dernier. Il a failli le faire à la fin de l'année dernière. Ban Ki-moon cherchait un nouveau représentant de l'ONU en Afghanistan. Bernard Kouchner lui a dit qu'il était intéressé par le poste. Quand Nicolas Sarkozy l'a appris, il lui a passé un savon. Il ne voulait pas d'une telle défection avant les élections régionales. Kouchner a obéi.
Ce conflit intime entre son désir de durer et celui d'exister, entre sa loyauté et ses convictions, explique sans doute ses accès de colère de plus en plus fréquents, ses emportements violents contre ses conseillers, peut-être même ses multiples gaffes parfois préjudiciables pour la crédibilité de la France.
En toute logique, Bernard Kouchner aurait dû démissionner il y a deux ans, quand il s'est rendu compte de l'échec patent du droit d'ingérence humanitaire, le combat de sa vie. Son rêve d'interventionnisme s'effondre dès son arrivée au pouvoir, avec le Darfour. Fin mai 2007, il présente au G8 un plan pour ouvrir par la force - des « corridors humanitaires » vers la province martyre du Soudan. Ses sept homologues des Affaires étrangères refusent. Un an plus tard, la Birmanie est ravagée par le cyclone Nargis. La junte au pouvoir ne veut pas laisser accoster les navires français et britanniques remplis de vivres et de médicaments. Bernard Kouchner propose de passer en force. Nicolas Sarkozy et Gordon Brown, par peur de mécontenter la Chine, principal allié de la Birmanie, disent non.
Une seule fois, le ministre des Affaires étrangères a pu faire valoir ce droit d'ingérence : en 2007, au Tchad, afin de protéger les réfugiés du Darfour. Il a convaincu les Vingt-Sept de créer une force européenne, l'Eufor, pour sécuriser les camps, avec succès. Mais globalement, au bout de dix-huit mois, «je me suis rendu compte que l'humanitaire, c'était fini, raconte-t-il aujourd'hui, que les nouveaux rapports de force internationaux ne le permettaient plus, qu'il y avait eu un moment occidental entre 1991 et 2003, mais que tout cela était bel et bien terminé ». Il n'en tire aucune conclusion pour lui-même. A l'heure du triomphe de la realpolitik, lui, le fondateur de MSF, le célèbre « humanitaire », reste au gouvernement, «ministre à contretemps », comme dit un article du « Monde » qui l'a mis hors de lui. « Pour finir sur une carrière, il a abîmé l'oeuvre d'une vie », assène Pierre Moscovici.
Car non seulement il ne part pas mais le voilà qui s'accroche. Il multiplie les preuves d'allégeance à Nicolas Sarkozy. Parce que celui-ci a nommé sa compagne, Christine Ockrent, à la direction de l'audiovisuel extérieur, en mars 2008 ? En tout cas, lui, le symbole de la rupture «morale» en politique étrangère - rupture qui était l'une des promesses phares du candidat Sarkozy -, se met à justifier, à cautionner son abandon par le président de la République. Le jour anniversaire de la « Déclaration universelle des droits de l'homme », en décembre 2008, il déclare qu'à la réflexion il y a « une contradiction permanente entre la politique étrangère d'un pays et les droits de l'homme » et qu'il a donc eu « tort » de demander la création d'un secrétariat d'Etat chargé de défendre ce principe. «Comment, lui, Bernard Kouchner, a-t-il pu dire une chose pareille ?» se demande, interloqué, Daniel Cohn-Bendit.
Et plus le temps passe, plus il s'enfonce. En mai 2009, Bernard Kouchner est sommé par la presse de dire pour qui il va voter aux élections européennes. Il commence par dire qu'il ne sait pas. Après un coup de fil de l'Elysée, et alors qu'il avait toujours affirmé qu'il restait socialiste et que le chef de l'Etat ne lui avait jamais demandé de renier ses convictions, il finit par déclarer que sa voix ira à la liste UMP. «Nicolas Sarkozy m'a téléphoné, raconte-t-il. Il m'a dit qu'en tant que ministre en charge des Affaires européennes je ne pouvais que soutenir la majorité présidentielle à Strasbourg. » Cet argument lui a suffi.
Au lieu de le renforcer, cet acte de soumission va l'affaiblir vis-à-vis du chef de l'Etat et de son équipe et autoriser toutes les humiliations. Au début, ses relations avec l'Elysée étaient plutôt confiantes. Certes, dès l'automne 2007, Nicolas Sarkozy ne le prévient pas des premiers voyages à Damas de son secrétaire général Claude Guéant. Mais les deux hommes s'entendent bien. « Ils voyageaient sans cesse ensemble, le président appréciait sa compagnie, il le faisait rire », commente un conseiller du chef de l'Etat.
A quelques détails près, « Bernard » est en plein accord avec les principales décisions de « Nicolas » en matière de politique étrangère. «J'ai totalement soutenu la réintégration de la France dans le commandement de l'Otan, dit-il. J'avais vu au Kosovo à quel point la situation antérieure compliquait les choses. » Sur le Moyen-Orient aussi : «Nous voulions en finir avec la politique chiraquienne trop déséquilibrée et retrouver notre crédibilité en Israël, explique-t-il. C'est pour cela que nous avons tous les deux tenu des discours musclés contre l'Iran et son programme nucléaire. » Bernard Kouchner a aussi approuvé le revirement stratégique avec la peu démocratique Russie, et cela malgré l'invasion de la Géorgie. « C'est moi qui lui ai dit qu'il fallait miser sur Medvedev », assure-t-il. Mais Nicolas Sarkozy s'est assez vite montré exaspéré par ce ministre qui, dit-il en privé, « ne connaît pas ses dossiers. » Il lui reprochera aussi « de ne pas tenir le Quai-d'Orsay », où la révolte gronde.
Au début, Kouchner bénéficie pourtant d'un préjugé plutôt favorable auprès des diplomates. A cause de son histoire, de sa popularité et du piètre souvenir laissé par son prédécesseur, Philippe Douste-Blazy. Son style affectif, le côté animateur d'ONG, fait même sourire. « Il vous dit : «Venez à 3 heures, non, aïe, il y a cette réunion Moyen-Orient.
C'est pas grave, restez. Ah ! J'ai pas appelé untel Je reviens !», raconte un ambassadeur. Et, pour finir, il n'a rien écouté de ce qu'on lui a dit. » Au bout de quelques mois, là aussi, l'amusement se mue en exaspération, d'autant que le ministre finit par se croire l'objet d'un vaste complot. « I l voit des traîtres partout», confie un haut responsable au Quai-d'Orsay. Un de ses proches confirme : « Il a besoin d'une bande qui le soutient. Mais il n'a jamais eu ça au Quai. »
Avec l'équipe présidentielle aussi, tout avait bien commencé. «Au début, Claude Guéant était fasciné par l'entregent international de Bernard Kouchner», raconte un conseiller de Nicolas Sarkozy. Quant à Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du chef de l'Etat, il tutoie Bernard Kouchner depuis plus de trente ans. Mais, là encore, la fascination ne dure pas. Les deux éminences de l'Elysée reprochent au ministre sa légèreté, ses déclarations imprudentes. Le 2 septembre 2009, devant quelques journalistes, Bernard Kouchner évoque des «annexes secrètes» dans le dernier rapport de l'AEIA sur le nucléaire iranien. A l'Elysée et dans les grandes capitales, on est effondré. C'est cette confidence qui aurait contraint Obama, Sarkozy et Brown à révéler l'existence du site clandestin de Qom. Autre gaffe récente : en février, le ministre déclare que les relations franco-algériennes ne pourront vraiment repartir que lorsque « la génération de la décolonisation ne sera plus là ». Tollé retentissant à Alger. Le rapprochement avec Paris est retardé.
Kouchner est de plus en plus sur la touche. Le chef de l'Etat ne lui ouvre plus si souvent sa porte. Il lui demande de rendre compte chaque semaine à Claude Guéant. Et l'homme le plus populaire de France s'exécute. Au fil des bévues et des reculades, il se laisse dépouiller. Son ministère perd le contrôle des visas et de l'audiovisuel extérieur, pour éviter tout conflit d'intérêts entre le ministre et sa compagne. Son budget régresse - sauf cette année, il est vrai. Guéant, lui, en profite pour élargir sa zone d'influence : Golfe, Syrie, Afrique de l'Ouest et enfin Maghreb. Jean-David Levitte monopolise les relations avec les grands : Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Japon... Si bien qu'aujourd'hui le champ d'action de Bernard Kouchner est plus que restreint. «Pour garder le contrôle de son territoire, il aurait dû jouer de sa grande popularité, menacer de démissionner, dit un proche de Nicolas Sarkozy. Il ne l'a pas fait. »
Les humiliations de l'Elysée se multiplient. En avril 2009, la France et la Chine signent un communiqué qui met fin à la brouille entre Paris et Pékin. Bernard Kouchner découvre le texte dans la presse. En octobre, Nicolas Sarkozy dépêche Jack Lang en Corée du Nord afin d'examiner la possibilité de renouer avec Pyongyang. Kouchner, violemment opposé à une telle initiative, enrage. En novembre, il se voit ravir un de ses principaux succès : Guéant signe l'accord de rétablissement des relations diplomatiques avec le Rwanda. Kouchner en est très affecté. En janvier, Sarkozy interdit publiquement à son ministre de se rendre en Côte d'Ivoire. Et, début août, le président confie une importante mission en Syrie à l'ancien patron de la DGSE, Jean-Claude Cousseran. Le patron du Quai n'est prévenu qu'au dernier moment.
Malgré ces avanies, Bernard Kouchner affirme que Nicolas Sarkozy est «gentil», qu'il partirait avec lui «en commando», qu'il a «confiance en lui » et qu'il ne le trahira «jamais ». Même si, plus tard, il lâche : « Si j'écrivais un livre, la droite ne s'en relèverait pas. »

 

http://globe.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/10/14/l-affaire-kouchner.html

 

 

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