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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 02:27
Michel PEYRET

J’ai lancé en plusieurs occasions des appels à un développement urgent de la démocratie, et notamment s’agissant de la France. En relation aussi et en perspective des prochaines élections présidentielles qui devraient avoir lieu en 2012 , élections qui s’inscrivent, derrière les apparences trompeuses, dans les tentatives de restreindre, sinon d’occulter les possibilités de changements politiques souhaités aujourd’hui par la majorité du peuple français.

J’ai rappelé en effet que, en 1958 et en 1962, j’ai, avec le Parti communiste français, voté NON à l’essentiel des institutions actuelles de la 5ème République, et en particulier NON à l’élection du Président de la République au suffrage universel.

Je n’ai jamais regretté ce vote NON, même si, à plusieurs reprises, j’ai participé aux élections présidentielles, ce qui exigerait certainement de rappeler les motivations et de donner des explications.

Je pense que les réflexions ci-dessous peuvent y contribuer.

 

DES INSTITUTIONS CONTESTEES

Aujourd’hui, ces institutions sont contestées majoritairement, de multiples façons, par le peuple français qui a fait l’expérience de leur nocivité en plusieurs occasions qui tendent aujourd’hui une permanence. C’est en effet de plus en plus en permanence que sont prises, au sommet de l’Etat, des décisions qui violent et/ou contredisent des aspirations majoritaires exprimées par le peuple français.

Par exemple, alors que plus de 70% des Français demandaient le retrait du projet de loi contre les retraites, non seulement le Président et le gouvernement ont maintenu leur projet, mais les députés de toutes les forces politiques sont allés en discuter à l’Assemblée au lieu d’en manifester le refus !

Par exemple encore, en 2005, la majorité du peuple français s’est prononcée par vote contre le projet de constitution européenne (TCE), projet qui a été adopté, à quelques variantes près, sous la forme de « Traité de Lisbonne », par la majorité des députés et sénateurs réunis à Versailles, et tous les présents ont ainsi cautionné le viol, sinon le coup d’Etat, qui se commettait ainsi, et même si certains ont voté contre.

 

LE SORT DU PEUPLE FRANCAIS PEUT-IL EN ÊTRE CHANGE ?

Et, aujourd’hui encore, la quasi-totalité des forces politiques françaises se préparent à participer activement aux prochaines élections présidentielles en s’efforçant de laisser croire que le sort du peuple français pourrait en être changé.

Cela étant, le mouvement ouvrier et démocratique français en est réduit pour l’essentiel au rôle de spectateur de révolutions en marche dans les pays de la rive sud de la Méditerranée et à lui apporter l’expression de sa solidarité, sans considérer toutefois que la plus grande solidarité qu’il pourrait exprimer serait de s’engager lui-même dans un mouvement de même nature !

C’est pourquoi il convient de mettre, ou de remettre à nouveau l’ouvrage sur le métier, de mettre en évidence les contradictions qui peuvent exister dans ces attitudes.

Jean-Marie Vincent (JMV) a écrit l’ouvrage dont nous allons parler, « Les mensonges de l’Etat », en 1979. J’ai été interpellé par la force et l’actualité des propos qu’il tenait, plus de 10 ans après mai 1968, mais avant les évènements qu’ont connu les pays de l’Est de l’Europe dans la période 1989-1992, et également avant l’élection de François Mitterrand en 1981, tous événements dont il devrait être normal de tirer quelques leçons profitables.

C’est pourquoi aussi j’ai pensé utile, sinon indispensable, de « mettre sur la table » quelques-unes parmi les principales idées développées par JMV, en me référant pour ce jour seulement à ses « Avants-propos » (1)

 

LES MENSONGES DE L’ETAT

Pour l’éditeur qui annonce l’ouvrage, « l’Etat, qui se présente comme la forme la plus radicale d’organisation de la société, comme un pouvoir capable de répondre à tous les problèmes sociaux importants, se révèle sensible à d’innombrables pressions. Il est dirigé autant qu’il dirige, il subit les mouvements de l’économie autant qu’il les canalise et les contrôle.

« En réalité, poursuit l’éditeur, il est aujourd’hui ( c’est toujours en 1979) en mutation profonde et est pris dans une véritable situation d’éclatement entre ses tâches nationales et son rôle de soutien aux multinationales.

« Il ne peut plus se prétendre un « Etat-providence » comme il y a quelques années. Il lui faut au contraire se manifester comme l’Etat de la rationalité économique renouvelée, comme un Etat qui combat ses propres tendances dépensières et réajuste les politiques sociales.

« C’est l’Etat-providence qui craint de plus en plus la démocratie et repousse la participation effective du plus grand nombre à ses activités. »

 

REFAIRE PERIODIQUEMENT SES COMPTES AVEC L’ETAT

« Il faut le remettre en question, dit JMV, dans sa multiplicité et sa plasticité, pour ne pas se laisser prendre à ses apparences de divinité tutélaire que le temps semble devoir laisser inchangé dans son être.

« L’Etat, si nous voulons savoir ce que nous devenons nous-mêmes, ne peut rester cette individualité supérieure, cette entité supra-sociale qui se veut omniprésente et omnisciente au-dessus de la mêlée des hommes.

« En bref, il faut en finir avec l’anthropomorphisme (2) qui fait de l’Etat une sorte d’homme-dieu qui régit les affaires de la cité selon son bon plaisir ou, ce qui revient à peu près au même, selon une sagesse qui échappe au commun des mortels...

« C’est à bon compte que l’Etat s’enveloppe dans un discours de la continuité ou de la sérénité, de l’effacement des contradictions, pour dire l’immuabilité des relations sociales fondamentales...Le monde politico-étatique ne semble ainsi pas connaître de césures graves, mais simplement des évolutions lentes, souvent insensibles, qui majorent peu à peu son poids dans la vie sociale.

« De l’Etat libéral du 19ème siècle à l’Etat tentaculaire d’aujourd’hui, il n’y a pas de solution de continuité, tout au plus des différences de degrés. »

 

L’ETAT-FETICHE

C’est-à-dire un Etat qui se sert de l’atomisation des individus pour les empêcher de comprendre ce qu’il fait réellement.

En garantissant l’égalité juridique formelle des individus qui échangent des marchandises, en réglant la circulation des biens et des personnes de manière à ce que soient observées les normes de l’équivalence, il s’affirme de fait comme le gardien des intérêts généraux des échangistes, ce qui lui permet d’occulter son rôle dans la production, et autour de la production (conditionnement et reproduction de la force de travail).

Il est donc sans cesse présenté et représenté comme au-dessus des classes, comme au-dessus des affrontements économiques.

« C’est seulement, dit JMV, l’activité de mise en question du mouvement ouvrier qui permet dans une certaine mesure de gripper les mécanismes de l’occultation.

« Mais force est bien de constater qu’aujourd’hui cette activité est loin d’être suffisante et aussi décapante qu’il serait souhaitable.

« Le fétichisme de l’Etat connait de nouveaux développements, il redouble même sous le coup des dénonciations des différentes formes de Goulag que l’on voit se multiplier depuis quelques années. »

 

UNE VIOLENCE ETATIQUE A LA CARTE

« Le déchaînement de la violence étatique, poursuit JMV, et de la répression dans les zones de décomposition du capitalisme sert, en effet, à justifier la violence plus tempérée des Etats occidentaux et à les parer de l’auréole des Etats de droit...

« L’interdépendance étroite qui relie les systèmes d’Etat à l’échelle de la planète et qui enserre le monde dans des liens de solidarité-complémentarité plus ou moins continue, est par là-même ignorée ou refoulée comme une vérité désagréable... »

Il faut au contraire, ajoute JMV, que les oppositions relatives entre les Etats de l’Est et de l’Ouest, que leur concurrence dans le cadre des rapports inter-impérialistes mondiaux soient transformés en antagonismes irréductibles et que puisse être construite une opposition abstraite (abstraite parce qu’elle refuse les analyses indispensables) entre démocratie et totalitarisme.

« L’étatisme, dit-il, se prévaut en quelque sorte de sa propre montée aux extrêmes pour monter en épingle sa modération en quelques lieux bien délimités (les pays occidentaux).

« La règle – l’absence de toute démocratie politique – est censée confirmer l’exception – l’existence de systèmes de démocratie politiques à peu près stables. »

 

LE MARCHE MONDIAL FAIT ECLATER LES ESPACES NATIONAUX

Cependant, la fétichisation de l’Etat de droit, la réduction des luttes politiques à des oppositions idéologiques, partiellement vraies ou totalement fausses, empêchent qu’apparaissent dans toute leur ampleur les mutations en cours des rapports étatiques dans les grandes métropoles impérialistes.

D’abord, reprend JMV, on ne voit pas que l’Etat national devient un Etat transnational qui ne peut plus raisonner seulement en termes d’espace économique national ou de rapports d’échanges avec des espaces du même type.

« Le marché mondial est une réalité...qui fait éclater les espaces nationaux, les déstructure et les restructure en les combinant entre eux de façon contradictoire, dans la dissymétrie et le déséquilibre. »

UN APPAREIL PRODUCTIF ECARTELE

« L’appareil productif d’une grande puissance industrielle capitaliste est écartelé entre un secteur exportateur (de marchandises, de techniques et de capitaux) dominé par des formes multinationales peu intéressées par la production intérieure d’une part, et un secteur tourné essentiellement vers le marché interne d’autre part.

« Les intérêts des uns et des autres ne sont, bien sûr, pas identiques et l’Etat qui assure l’équilibre économique national ne peut lui-même qu’être partagé entre les exigences du capital qui va au grand large et les exigences de celui qui ne va pas au-delà du cabotage... »

 

L’HEURE N’EST PLUS AUX POLITIQUES SOCIALES AMBITIEUSES

Aussi constate JMV, « l’heure n’est plus maintenant « aux planifications nationales », aux politiques sociales ambitieuses, mais à la « croissance maîtrisée », c’est-à-dire adaptée aux contraintes de plus en plus fortes du marché mondial.

« L’Etat renonce aux thématiques keynésiennes du contrôle des flux économiques pour mettre l’accent sur la rapidité des transformations sociales et sur la capacité de réaction des institutions à l’imprévu...

« Il s’agit, entre autres, de combattre les difficultés écologiques, d’empêcher les pénuries les plus graves, en matière énergétique par exemple, et surtout de reproduire les conditions propres à la rentabilité du capital.

« Le plein emploi n’est plus considéré comme le soubassement de l’équilibre du système, comme la justification de sa dynamique du profit, mais seulement comme une résultante possible de son fonctionnement. »

 

LE MATERIEL HUMAIN DOIT S’ADAPTER

« En fait, constate JMV, le matériel humain doit s’adapter aux variations de la conjoncture, à la mobilisation des méthodes et des localisations de la production.

« Cela signifie que la classe ouvrière doit être traitée, tronçonnée et réorganisée de façon à satisfaire aux nouvelles exigences du capital.

« L’Etat n’a plus pour fonction principale d’intégrer les travailleurs par l’utilisation des instruments de la politique sociale, mais de les affaiblir comme force contractante face au capital.

« En bref, chômage, déclin des politiques contractuelles, reconversions brutales des hommes comme des installations, sont autant de moyens de s’attaquer à une classe ouvrière qui s’est trop renforcée au cours des années de prospérité et réclame avec vigueur une amélioration de ses conditions de travail, d’existence... »

PAS DE RESISTANCE CONSCIENTE

Mais, poursuit JMV, cette offensive généralisée ne rencontre pas de résistance consciente des grandes organisations du mouvement ouvrier. Elles semblent ne pas voir ce qui se passe sous leurs yeux.

Ce phénomène est particulièrement apparent et prégnant quand on se tourne vers le mouvement communiste qui se réclame d’une tradition critique à l’égard de l’Etat.

Il manifeste son attachement à l’Etat interventionniste, c’est-à-dire à un Etat que est censé faire face à tous les problèmes sociaux et économiques. Sans doute met-il en question la domination de certaines couches ou fractions bourgeoises sur le fonctionnement des appareils d’Etat, mais il reste, quant au fond, persuadé de la capacité des Etats capitalistes modernes à promouvoir des changements économiques et sociaux décisifs, à renouveler les relations sociales en transformant certaines de leurs composantes essentielles.

 

FAUT-IL STIMULER LA MACHINE ETATIQUE ?

En d’autres termes, éclaire JMV, pour eux, c’est l’initiative étatique qui doit être à l’origine des réformes de structure et du changement des rapports de classe, l’action des groupements politiques et des groupes sociaux ne faisant que « stimuler » la machine étatique et ses mécanismes complexes.

« Ils manifestent par là à quel point ils sont marqués par l’inachèvement des révolutions du 20ème siècle, par leur enlisement, voire leur régression dans les rapports politiques internationaux, c’est-à-dire dans l’étatique.

« Leur horizon n’est pas véritablement le dépassement du capitalisme mais sa décomposition bureaucratique, c’est-à-dire le remplacement des mécanismes capitalistes de production de la plus-value par des mécanismes bureaucratiques de la soumission du travail et des travailleurs...

« Les partis communistes continuent à défendre des politiques dépassées de type keynésien, parce qu’ils ne peuvent concevoir d’autres perspectives pour leur intervention, ni ne veulent accepter la crise d’adaptation des Etats nationaux. »

 

UN MOUVEMENT OUVRIER ATTACHE A LA VALORISATION DU TRAVAIL

C’est pourquoi, considère JMV, le mouvement ouvrier vit, dans les pays occidentaux où il est né, une crise majeure, à la fois idéologique, politique et organisationnelle.

Il reste attaché à la valorisation du travail, c’est-à-dire à l’idée d’une société qui tournerait autour d’un travail industriel sacralisé, au moment même où ce dernier entre en crise.

Dans les organisations les plus évoluées on pense à l’autogestion, mais elle n’est pas saisie comme la transformation progressive des rapports de production. Elle n’est qu’une organisation autre, démocratique, de processus de production inchangés dans leurs caractéristiques fondamentales. C’est la démocratie dans l’atelier ou l’établissement, mais ce n’est pas la restructuration de toutes les relations économiques et des rapports de travail dans le but de mettre fin au travail comme activité subordonnée, soumise aux conditions et moyens de production.

 

FAUT-IL UN ETAT DU TRAVAIL ?

« Le problème de l’Etat, poursuit JMV, est naturellement abordé dans le même esprit : il faut un Etat du travail, c’est-à-dire un Etat qui protège les travailleurs en tant que travailleurs salariés, garantisse l’emploi ou la reproduction de la force de travail sur une échelle élargie.

« Là non plus, on ne dépasse pas vraiment l’horizon de l’exploitation ou de l’oppression : on croit proposer des perspectives de libération alors que l’on ne fait que proposer l’aménagement du système dans des circonstances qui ne sont pas particulièrement favorables. »

Aussi, le mouvement ouvrier s’installe en fait dans le vide stratégique. Derrière la permanence et la relative solidité des appareils, on voit monter une crise rampante des formes d’organisation, qu’elles soient politiques ou syndicales.

 

32 ANS APRES LA DECEPTION EST BIEN LA !

Dans la mesure où il ne paraît plus porteur d’une stratégie convaincante, c’est-à-dire d’une stratégie qui articule des orientations tactiques profondément démocratiques à des perspectives réelles de subversion, il ne peut que décevoir périodiquement ceux qui aspirent à une transformation radicale de la société.

32 ans après que ces lignes ont été écrites, le bilan est là, et il témoigne qu’au moins les idées exposées ici doivent être prise en considération.

Pour sa part JMV souligne que l’Etat capitaliste de 1979 n’est pas moins vulnérable que celui d’hier. Il l’est même plus et toute une série de points de faiblesse sont visibles dès maintenant.

 

CASSER LES RELATIONS DU POLITIQUE A L’ETATIQUE

« L’Etat, dit-il, supporte par exemple de plus en plus mal la centralité politique, c’est-à-dire un jeu politique qui se donne pour objectif la synthèse des intérêts opposés et divers présents dans la société. Il tend par conséquent à émietter les expressions politiques et à restreindre la démocratie.

« C’est ce que le mouvement ouvrier doit précisément combattre, non pas en essayant de revenir en arrière à la synthèse politique de l’Etat-Providence, à sa façon de transmuer idéalement les intérêts particuliers en intérêt général, mais en promouvant une centralité politique différente, qui rassemble, unifie toutes les mises en question des rapports de travail, des diverses formes d’oppression.

« Il ne s’agit plus de gérer la politique, mais de la recréer en cassant ses relations étroites à l’étatique ? »

Michel Peyret
7 février 2011

(1) Voir les extraits conséquents, 62 pages, sur le blog « palim-psao.over-blog.fr »

(2) l’anthropomorphisme est l’attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à d’autres formes de vie, à des objets, voire à des idées.

 

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