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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 15:34

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L’expérience de la gratuité

En poursuivant la réflexion sur la gratuité, on tombe inévitablement sur deux problèmes essentiels : le premier réside dans l’impossibilité de convaincre tout le monde d’agir en même temps, et le second dans le fait de l’organiser dès la base, sans recourir au système.

Si les difficultés posées par le premier point sont assez claires pour tout le monde, il faut s’attarder sur le second, et faire preuve de pragmatisme : c’est-à-dire reprendre les choses depuis la base.

Cette base, et c’est la une première difficulté déterminante, c’est le territoire. Le monde est ainsi quadrillé que nul endroit sur la terre n’est à « personne », et ce simple constat est un obstacle majeur à toute velléité d’indépendance. Car en réalité le pouvoir politique n’a pas poussé le libéralisme jusqu’au point de laisser construire sur son territoire national sans autorisation préalable, ce qui limite considérablement la création d’une installation indépendante par rapport à ce dernier. Cela signifie concrètement que la revendication d’un territoire à des fins autres que le capitalisme doit être le fait d’un groupe déjà organisé, et dont le projet est susceptible de recevoir l’approbation d’une vaste tranche de la population : il faut donc bien penser cette expérience.

Ensuite, une difficulté tout aussi importante est le choix de cette terre, ce qui suppose d’avoir bien réfléchi à ce que l’on veut en faire, et qui déterminera le niveau de dépendance auquel on est prêt à se soumettre… ou pas. Pour des raisons liées à notre conditionnement (qui veut nous empêcher de réfléchir autrement) on s’imagine souvent que, le but étant la gratuité totale, alors il faudrait soit se passer de l’eau courante, de l’électricité, et de bien d’autres choses encore, soit les payer. Mais un Etat, ou un de ses agents peut tout à fait être séduit par le projet, et prendre l’initiative de donner une terre…, ou au moins d’en céder l’usage. Car le principe étant la gratuité, il ne faut en aucun cas acheter quoi que ce soit. Tout doit être donné.

Après avoir déterminé l’endroit sur lequel on veut établir cette nouvelle société, le travail ne fait que commencer : comment se procurer les matériaux, les outils nécessaires à la construction des bâtiments, élever et cultiver, se chauffer, enfin tout le minimum vital pour vivre en autosuffisance. Si l’idée de commencer par une communauté restreinte dont le but est de faire « tache d’huile », il ne faut pas qu’elle soit trop nombreuse, mais pas non plus trop peu. Il faut qu’un minimum de compétences soient réunies, ainsi que les infrastructures leur permettant de se réaliser. Un appel au don pourrait satisfaire à cet objectif et pour cela être relayé assez facilement compte tenu du vaste mouvement alternatif actuel, pourquoi pas par le biais d’une association, s’il faut absolument un cadre légal (mais surtout pas un parti : le but n’étant pas de prendre le pouvoir, mais simplement de réaliser une expérience). La vague « écolo-alternative-décroissante », qui est à mon sens une bonne idée engluée dans ses contradictions capitalistes (elles participent au système économique), pourrait très bien ne pas être insensible à ce projet, une fois clairement exposé. Peut-être même certaines entreprises hautement capitalistes pourraient être séduites par une sorte de sponsoring publicitaire, chose qu’il faut tout de même éviter car nuisant à l’indépendance du projet : ce serait le don, ou rien. Qu’à aucun moment l’échange n’intervienne. Aucune obligation en retour, juste une contribution en nature pour montrer sa volonté de participer à cette expérience. Qu’elles se servent ensuite de cette image à des fins commerciales n’intéresse pas la communauté.

On pourrait penser que le problème de cette technique de la « tache d’huile » est qu’il faut repartir de zéro, et sacrifier une bonne partie de son confort habituel pour tout recommencer ; que quand bien même on voudrait le minimum technologique, il faudrait encore pouvoir acquérir sinon les produits eux-mêmes, du moins la théorie et les techniques nécessaires à de nouvelles conceptions, ou productions, et rien de tout cela n’est malheureusement gratuit. Mais là aussi le don est facile à obtenir, par le biais du bénévolat : en fonction des besoins de la communauté, celle-ci ferait des appels au « don de compétences », pour former gratuitement les participants à cette sorte de « phalanstère » qui voudraient acquérir un savoir, ou une technique. Ainsi pourrait grandir sans interférences avec le système l’idée de la possibilité de fonctionnement d’une telle communauté, et peut-être même créer de nouvelles méthodes, ou de nouveaux moyens de production.

Au niveau de l’énergie, de la pollution environnementale, on sait aujourd’hui comment rendre autonome une structure, sans nuire à l’environnement, et avec un minimum de déchets. On pourrait même relativement rapidement parvenir à une sorte d’autosuffisance alimentaire, ainsi qu’énergétique.
Reste toutefois le problème de nombreux aliments et accessoires qui manqueront nécessairement, mais dont l’absence peut être peu à peu résolue à mesure que la communauté s’agrandit, et multiplie ses ressources, ainsi que ses compétences. d’autant que cette “frugalité matérielle” peut aider à faire réfléchir en terme philosophique, à propos des besoins humains.

Un autre point épineux sur lequel il faut s’attarder encore est celui non plus du don et de la gratuité, mais celui de la communication. Car pour que la communauté s’agrandisse, il lui faut pouvoir communiquer pour rassembler, ce qui est loin d’être gagné d’avance. Là aussi on s’aperçoit vite que, comme avec la terre, le monde de la communication est soumis à autorisation gouvernementale : les routes, la télévision, internet, de nombreux canaux de diffusion ne sont pas librement accessibles, car aux mains de structures complexes et puissantes, dont les investissements et le pouvoir sont colossaux. Le fait d’accéder à ces derniers par des sortes de dérogation (qu’elles soit privées ou publiques) est difficilement envisageable, mais possible. On peut imaginer aussi que des solutions alternatives ou nouvelles soient créées à ce sujet, et peuvent même venir de l’extérieur. Les réseaux d’influence, les exceptions et autres « passe-droit » existent bien pour les plus riches, ils peuvent aussi servir aux plus pauvres ! De plus, internet offre de grandes possibilités de gratuité, tout du moins une fois qu’on y a accès.

Bien sûr, il est évident que de nombreux obstacles se dressent à mesure que l’on envisage la mise en place d’une telle expérience, mais en théorie rien ne s’oppose à sa faisabilité. Même en poussant plus loin le principe, et qu’il devenait susceptible de mettre en péril la position dominante du pouvoir, on peut quand même espérer le soutien de certains « ennemis idéologiques naturels » qui, en plus d’un soutien populaire, finiraient par croire réellement à une telle possibilité.

Si un jour une telle expérience venait à voir le jour (on a bien autorisé les phalanstères), la possibilité serait offerte à ceux qui le désirent de tenter une nouvelle manière de concevoir le monde, non plus à travers un échange, mais à travers un partage. Nous pourrions ainsi avoir un aperçu d’une vie différente, et quelques bribes de réponse à cette question, que je posais ailleurs : et si la gratuité, c’était possible ? L’imagination ne coûte rien, et le capitalisme ne serait pas immédiatement remis en cause. Ce serait juste une expérience, et si elle ne fonctionne pas, c’est qu’elle n’était pas la bonne. Nous y aurions appris quand même.

 

Caleb Irri

http://www.calebirri.unblog.fr

 

http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/l-experience-de-la-gratuite-74104

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Published by Eva R-sistons - dans Alternatives au Système
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