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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 02:52

 

L’histoire du Bilderberg racontée à Y.Calvi et J.F.Khan

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20 mai 2008 par Laurence Kalafatides | consulté 20249 fois 022.pngFMIOMCPrivatisationBilderbergCorruption  023.png 5

 

Ceux qui ignorent l’histoire se condamnent à la répéter (Georges Langlois)

 

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La nouvelle vient juste de tomber. Cette année, le Bilderberg tiendra sa conférence annuelle du 5 au 8 juin, à Chantilly, près de Washington. Cette information, venue des Pays-Bas, a peu de chance d’intéresser les téléspectateurs français car, depuis le 4 mars 2008, ils « savent » que le Bilderberg n’existe pas. En effet,ce soir là, Yves Calvi, consacrait son émission C dans l’air – une de ces cuistreries dont la télévision française est friande – à la question : “ Qui gouverne le monde “.

Yves Calvi, journaliste depuis 1986 (France Info, FRI, Europe 1) recevait quatre éminents spécialistes du sujet : Gérard Chaliand (spécialiste des problèmes géopolitiques et stratégiques), Nicole Bacharan (historienne et politologue franco-américaine), Jean-François Khan (historien, journaliste depuis 1964 – Europe 1, l’Express, le Monde – fondateur de l’Evénement du Jeudi puis de l’hebdomadaire Marianne),et enfin Jacques Rupnik (Directeur de recherches au Centre d’études et de recherches internationales). Comme à l’accoutumée, la fin de l’émission fut dédiée aux questions des téléspectateurs. Yves Calvi se saisit d’un message et posa la question à brûle-pourpoint : [1]

- Y. Calvi : Que savez-vous de l’organisation mondiale Bilder … beurk, je vais y arriver… Bilderberg, moi j’en avais jamais entendu parler, qui réunit chaque année les personnages les plus influents du monde ? vous connaissez ça vous ?
- Réponse unanime des invités : NON
- Y. Calvi : Ben voilà, c’est un bide en direct
- J-F Khan : Je connais la Tricontinentale [2] , je connais Davos, mais je connais pas …
- N. Bacharan : Je ne connais pas du tout cette organisation donc je n’en dirais rien
- Y. Calvi : c’est peut-être une invention d’un téléspectateur qui a de l’humour, qui nous teste ?
- N. Bacharan : peut-être qu’il voulait vérifier…
- G. Chaliand : Je me méfie beaucoup de ces organisations mondiales qui dans l’ombre se réunissent et distribuent en quelque sorte les dividendes et les rôles. C’est une longue histoire.
- Y. Calvi : Vous êtes peut-être en train de répondre très habilement à une fausse question, ce qui est très rare, et ce qui pour le coup est d’une grande intelligence, enfin moi, ça m’arrange !

La suite de l’émission importe peu. Les téléspectateurs auront retenu que le Bilderberg n’existe pas puisque cinq journalistes et spécialistes de géopolitique n’en ont tout simplement jamais entendu parler.

A la décharge de nos brillants “experts” il faut reconnaître que le Groupe de Bilderberg n’existe QUE depuis 54 ans, et que ce club ultra huppé ne reçoit QUE des têtes couronnées, des ministres,des secrétaires généraux de l’OTAN, des PDG, des patrons de presse. On le voit, il n’y a là rien qui puisse éveiller la curiosité des invités d’Yves Calvi. Pourtant…

Le Bilderberg, ce fantasme de gauchiste [3]

Pourtant, la genèse du Groupe de Bilderberg est une histoire fort instructive qui mérite d’être contée, car elle donne à voir une réalité qui se situe à l’exact opposé de la démocratie. Depuis sa création en 1952, le Bilderberg a largement contribué à construire le condominium euro-américain, sous leadership US, que l’on voit à l’oeuvre aujourd’hui. Ce condominium transatlantique peut être considéré comme la clé de voûte du nouvel « ordre mondial » que le président américain Harry Tuman a annoncé en 1947. Plan Marshall, OTAN et son réseau secret Stay-Behind, Union Européenne, CIA , MI6 et Bilderberg font partie des instruments utilisés pour mettre en place cet « ordre mondial » et mener la guerre froide.
Pour autant, façonner ce nouvel ordre mondial, selon l’architecture décidée par Washington, implique la collaboration des pays membres de l’Alliance Atlantique. Le Bilderberg a précisément pour fonction d’assurer cette collaboration. La filiation OTAN/Bilderberg peut se lire au travers des nombreuses sessions consacrées « aux questions sur lesquelles un accord au sein de l’Alliance Atlantique peut s’avérer difficile. » Sous couvert de débats, le Bilderberg exerce une véritable diplomatie parallèle au prétexte que, selon ses propres termes,  » les dimensions et les possibilités des contacts officiels [ des hommes d’Etat et des diplomates ] ont leurs limites et ne couvrent pas tout le champ que les fondateurs de Bilderberg avaient en idée. »

Le Groupe de Bilderberg, dont l’objectif affiché est de construire « l’unité du monde occidental » ne recrute que » des gens importants et respectés et qui peuvent contribuer à la réalisation des objectifs que le Bilderberg s’est assigné. [4] » Au début de chaque conférence, une note distribuée aux participants indique que l’on attend d’eux qu’ils usent de leur « influence afin que l’Alliance Atlantique puisse fonctionner d’une façon plus efficace. » Quant à la diversité des sujets débattus, elle découle, selon un document de 1957, de « l’intérêt commun des membres de l’OTAN [ qui ] s’étend constamment au-delà de la sphère d’application limitée du Traité Atlantique. [5] » Il va sans dire que pour faire entériner cette « politique occidentale qu’il serait peut-être plus exact bien que moins diplomatique d’appeler américaine » [6] la plus grande quiétude est nécessaire. C’est la raison pour laquelle ces conférences annuelles – qui regroupaient environ 50 personnes dans les premières années et qui aujourd’hui en comptent 120 – se tiennent loin des regards, dans des hôtels ultras sécurisés et ne donne lieu à aucune communication externe.

Amitié Transatlantique

Paris, 25 septembre 1952. Ce jour-là, 13 personnes se réunissent pour jeter les bases de ce qui deviendra deux ans plus tard, le Groupe de Bilderberg. En plus du Baron François de Nervo, hôte de la réunion, on note des personnalités venues de toute l’Europe :
- Paul Van Zeeland, ministre belge des affaires étrangères
- Bernhard De Lippe-Biesterfeld, Prince consort des Pays-Bas, époux de la Reine Juliana
- Ole Bjorn Kraft, Ministre danois des affaires étrangères, président du Conseil de l’OTAN
- Dr Rudolf Mueller, avocat d’affaires allemand, ancien président de la German Economic Administration de la zone anglaise.
- Panagiotis Pipinelis, représentant permanent de la Grèce à l’OTAN
- Paul Rykens, président de la firme multinationale Unilever
- Hugh Gaitskell, ancien chancelier de l’Echiquier, trésorier du parti travailliste
- Guy Mollet, président le la SFIO
- Antoine Pinay, Président du Conseil ; ministre des Finances et Affaires économiques

Et enfin les deux chevilles ouvrières du Bilderberg en cours de constitution :
- Sir Colin Gubbins, ancien Général de l’armée britannique, qui durant la guerre fut chargé de la planification des actions subversives et de sabotage au sein du S.O.E. – Special Operation Executive – Démantelé en juin 1946, le SOE fut remplacé, à l’intérieur du service de renseignement MI6, par une nouvelle section secrète  » Special Operations » dont Colin Gubbins prit le commandement. En liaison avec Frank Wisner – directeur du bureau de coordination politique des opérations spéciales de la CIA (OPC ) Gubbins s’activa à créer les armées secrètes de l’OTAN – Stay Behind – dans toute l’Europe [7].

- Joseph Retinger : Cet ami intime de Gubbins fut conseiller diplomatique du Général Sikorski, chef du gouvernement polonais en exil à Londres durant la Deuxième Guerre mondiale [8]. Les services secrets français le considéraient comme un agent du contre-espionnage polonais passé au service de l’Intelligence Service de Grande-Bretagne [9]. Lorsqu’en 1952, Retinger se lance dans la création du groupe de Bilderberg, il occupe le poste de secrétaire général du Mouvement européen.

Sont excusés, Max Brauer, membre du parti socialiste allemand, Maire de Hambourg et Lord Portal de Hungerford, ancien maréchal de la Royal Air Force, contrôleur pour la production de l’énergie atomique au ministère de l’approvisionnement.

Pour Retinger et ses amis, la première tâche consiste à redonner du dynamisme à la campagne antisoviétique en Europe, et à faire battre en retraite les partis communistes jugés trop puissants. Mais pour ce faire, il s’avère nécessaire de pacifier les relations euro-américaines. Il est vrai que de nombreux nuages se sont accumulés sur l’ horizon transatlantique depuis la fin de la guerre. Le comité européen pointe du doigt l’ingérence américaine dans les affaires intérieures des pays européens, à ce point outrancière que les élus peinent à la masquer à l’opinion publique. Problème amplifié par le comportement « vulgaire et arrogant » de nombreux Américains en postes en Europe et qui alimente un certain « anti-américanisme » dans les populations. Cette situation donne, selon les membres du Comité, des arguments aux partis communistes qui dans certains pays engrangent de belles victoires électorales. Le groupe échafaude alors un plan d’action destiné à « attirer l’attention des autorités compétentes sur des mesures qui puissent renforcer l’amitié et la confiance qui doivent régner entre l’Amérique et l’Europe«  et décide, dans la foulée, de créer un Comité analogue aux Etats-Unis.

Peu de temps après, Joseph Retinger et le Prince Bernhard, s’envolent pour les Etats-Unis où ils rencontrent Averell Harriman [10], directeur de la Mutual Security Agency – agence chargée de coopération économique – Walter Bedell Smith [11], directeur de la CIA et C.D. Jackson [12], Président du Comité pour une Europe Libre . Le 1° octobre 1953 une lettre du directeur de la CIA, informe Retinger que le Comité américain est constitué. 18 mois plus tard, le 8 février 1954, Européens et Américains se réunissent, de nouveau chez le Baron François de Nervo, et valident un rapport – N°3 – où se trouve également consignée leur stratégie : « Les membres du Groupe, usant de leurs relations avec leurs autorités respectives, s’assureront que les points de vue développés dans le rapport n°3 seront soumis aux divers gouvernements ». Ils décident d’organiser  » dans un futur proche, une réunion restreinte de personnalités triées sur le volet et d’environ cinquante personnes ; la conférence discutera des problèmes mentionnés dans le document N°3 et si possible conviendra que ses conclusions sont la meilleure voie possible pour réaliser une entente parfaite entre l’Europe et l’Amérique. Les participants seront des personnalités influentes et informées des sujets débattus. »

La conférence dont il est fait mention est prévue pour les 29-30et 31 mai 1954 à Oosterbeek (Pays- Bas ) dans l’hôtel Bilderberg. Les thèmes inscrits à l’ordre du jour sont les suivants :
a) L’attitude générale envers le communisme et l’Union soviétique
b) L’unification de l’Europe
c) La Communauté européenne de Défense et la défense européenne
d) Le problème des colonies
e) Les problèmes économiques

Trouver un consensus qui permettrait d’adopter une position commune « envers le communisme et l’Union Soviétique » n’est pas chose aisée. Les Etats-Unis se montrent inflexibles envers « l’ennemi » et reprochent à l’Europe de s’orienter vers une politique de négociation avec l’URSS, voire même, blasphème, une politique d’apaisement. Pour leur défense, les Européens arguent d’un fort électorat communiste dans certains pays contre lequel la « solution » américaine semble inadéquate. Déterminés à aller de l’avant, les participants concluent que la réconciliation se fera grâce à un front commun contre l’Ennemi, à savoir le communisme.
Au fait, en quoi consiste cette menace communiste contre laquelle on mobilise tant de monde et tant d’argent ?

Le capitalisme en danger

En 1945, le Reich à peine vaincu, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis envisagent sérieusement un revirement d’alliance. Nombre de personnalités des deux nations considèrent que l’ennemi « naturel » n’est pas le nazisme, mais le bolchevisme. Il est, momentanément, question que les armées britanniques et américaine « marchent sur Moscou ». Churchill donne l’ordre – secret – au Maréchal Montgomery de ne pas désarmer les unités allemandes capturées et de les tenir prêtes pour un possible emploi contre l’armée rouge. De son côté, le Général Patton demande à réarmer deux divisions de la Waffen SS afin de les incorporer dans la troisième armée américaine pour les diriger contre les Russes. Dans le même temps, les services de renseignements américains recrutent des espions nazis ainsi que des gradés SS et exfiltrent un nombre considérable de criminels de guerre [13].

Toutefois, les opinions publiques ne sont pas prêtes à un tel revirement de situation et sont loin de considérer l’URSS comme une ennemie. En 1945, l’armée rouge jouit d’un grand prestige parmi les soldats stationnés en Europe, et un sondage indique que 55% des Américains déclarent vouloir conserver l’URSS comme allié après la guerre [14]. Durant l’année 1946, John Strohm, président de l’Association américaine des journalistes agricoles voyage plusieurs mois à travers la Russie, de retour, il racontera dans un livre que partout où il est allé, il a pu constater chez les Russes un profond sentiment d’amitié à l’égard des USA. Le diplomate américain Summer Welles, quant à lui, affirme publiquement que les véritables objectifs de la politique soviétique sont « la sécurité, la reconstruction, l’industrialisation des républiques soviétiques, et le développement des ressources naturelles comme partie essentielle d’un programme visant à élever rapidement le niveau de vie des Russes. » [15]

Ces prises de position s’avèrent extrêmement contrariantes pour ceux qui se sont considérablement enrichis grâce à l’économie de guerre et envisagent d’un mauvais oeil la baisse des carnets de commandes. D’ailleurs, en 1946, des économistes sonnent l’alarme : une crise de surproduction menace et le spectre de la récession n’est pas loin. Pour l’administration américaine, l’ urgence est de trouver des débouchés pour les produits et les capitaux américains, et de remettre en selle la stratégie de la « porte ouverte » [16]. Les regards se tournent vers l’Europe qui manque de tout, vers ses colonies dans lesquelles les Américains veulent pouvoir s’implanter et enfin vers les pays d’Europe sous l’influence de L’URSS .
Mais en Europe de l’Ouest, l’ antifascisme radical se double d’une remise en cause du capitalisme. Dans de nombreux pays, syndicats et partis de gauche acquièrent une influence considérable. En Allemagne les ouvriers mettent en place des « conseils d’entreprises souvent dirigés par des communistes » [17] y compris dans les filiales allemandes des entreprises américaines Ford ou General Motors. Ces conseils d’entreprises « inquiètent tous ceux qui craignent que la Deuxième Guerre mondiale ne débouche sur une révolution sociale, exactement comme la guerre franco-prussienne de 1870 et la Première Guerre mondiale avaient engendré la Commune et la Révolution d’Octobre. » [18] En Grande- Bretagne, le parti travailliste qui remporta les élections contre Winston Churchill en 1945 développe une politique qui répond aux aspirations d’une population extrêmement éprouvée par la guerre. De grandes réformes sociales sont mises en place, telle que la création de la sécurité sociale, ou la nationalisation des industries lourdes et de la Banque d’Angleterre. En Italie, les élections communales de 1946 amènent une large victoire des partis de gauche, tandis qu’en France, le général de Gaulle au pouvoir entreprend des nationalisations, et concède quatre ministères aux communistes. Les élections législatives de novembre 1946, font du PCF le premier parti politique en voix.

Quand Harry Truman était « fatigué de pouponner les soviétiques » [19]

Fort opportunément, en février 1946, un conseiller de l’ambassade américaine en URSS, George Kennan, rédige un long document dans lequel il fait part de ses réflexions sur le défi soviétique auquel est confronté l’Amérique. Bien que convaincu qu’il n’existe pas de risque de conflit entre les deux « grand », il préconise une grande fermeté vis-à-vis du Kremlin ainsi qu’ une politique offensive visant à réduire l’influence soviétique sur les pays satellites. Ce « long télégramme » sera utilisé, peu de temps après, par l’establishment américain pour agiter la menace d’une agression militaire imminente de l’URSS.

Quelques mois plus tard, le sous-secrétaire d’Etat Dean Acheson réunit les principaux dirigeants du Congrès et leur présente la Russie comme une nation « agressive et expansionniste » et conclut qu’un gouffre idéologique infranchissable sépare l’URSS des Etats-Unis [20]. De son côté, la CIA informe le Président américain que « le plus grand danger pour la sécurité des Etats-Unis est la possibilité d’un effondrement économique en Europe occidentale et par conséquent l’accession au pouvoir d’éléments communistes » [21]
Le 6 mars 1947 , le Président Harry Truman attaque lors d’un discours à l’université Baylor le principe de l’économie administrée, visant par là non seulement l’URSS, mais aussi des pays comme la Grande-Bretagne ou la France. Truman décrit ainsi le « chemin pour l’ordre mondial » :  » Partout le futur est incertain. Les politiques économiques sont fluctuantes. Dans cette atmosphère de doute et d’hésitation, le facteur décisif sera le type de conduite que les Etats-Unis donneront au monde… Le peuple [ américain ] est prêt à assumer le rôle de guide qui lui revient … Nous sommes le géant du monde économique… Que nous le voulions ou non, la structure future des relations économiques dépend de nous. Le monde attend et observe pour voir ce que nous ferons. Ce choix est le nôtre. » Ce discours précède d’un mois le lancement du « Plan Marshall ». Entre temps le sénateur Vandenderg, président du Comité des Relations étrangères au Sénat, avait réussi à convaincre le président Truman « d’épouvanter » l’opinion afin de la préparer à la nouvelle politique antisoviétique [22]. Cette épouvante ira crescendo grâce à la « Croisade pour la Liberté » destinée à présenter une image apocalyptique de l’Union soviétique. Le général Eisenhower en personne, accuse Moscou de chercher à « contrôler le monde » et à « détruire la liberté humaine », dans la foulée il annonce que l’Amérique doit se préparer à une bataille aux « conséquences mortelles » qui menacent » l’existence même des Etats-Unis » [23] . En 1952, la « chasse aux sorcières » du sénateur McCarthy ayant accompli son oeuvre, « une véritable crise d’hystérie s’est emparée de l’Amérique et l’opinion croyant la guerre proche s’inquiète de la construction rapide d’abris antiatomiques. » [24]

De retour aux Etats-Unis, George Kennan, est nommé directeur du Policy Planning Staff, division du Département d’Etat chargé d’élaborer la politique étrangère américaine. Dans un mémorandum adressé au secrétaire d’Etat Dean Acheson il expose ce que devrait être la position américaine vis-à-vis du reste du monde « Nous disposons de près de 50% de la richesse mondiale, mais seulement de 6,3% de la population… Notre véritable tache dans la période à venir est de concevoir un modèle de relations qui nous permettront de maintenir cette position de disparité… Notre attention devra partout se concentrer sur nos objectifs nationaux immédiats. Nous devons cesser de parler d’objectifs vagues et irréels tels que les droits de l’homme, l’amélioration du niveau de vie, et la démocratisation. Le jour où nous devrons raisonner en terme de concepts clairs de pouvoirs n’est pas si loin. Moins nous serons entravés par des slogans idéalistes et mieux cela sera » [25]

Mais l’agression militaire soviétique imminente est un bluff. A la fin de la guerre, l’URSS est à genoux. Vingt millions de Soviétiques sont morts au front, l’industrie a été dévastée par les armées d’Hitler et partout dans le pays la nourriture manque. Contrairement aux affirmations péremptoires des propagandistes, les « maîtres du Kremlin » n’ont pas l’intention de lancer une nouvelle guerre. En 1945, le ministre des affaires étrangères britannique, Antony Eden déclare devant le parlement anglais, être absolument convaincu que les mesures prises par les Russes en Europe occidentale sont seulement destinées à empêcher une dangereuse résurrection de la puissance allemande : « nous savons que les dispositions russes ne sont pas dirigées contre nous » [26] . D’ailleurs, en 1957, George Kennan lui-même prendra ses distances avec la position belliciste américaine et fera une mise au point : « Je n’ai jamais cru que le gouvernement soviétique, à aucun moment depuis 1945, ait désiré une guerre générale, ou qu’il aurait été amené, pour quelque raison politique valable, à entamer une telle guerre » [27]

Halloween au Bilderberg

Dans les salons du Baron de Nervo, le Comité de Bilderberg ne semble pas traumatisé par une quelconque attaque bolchevique. En revanche ce qui inquiète l’assemblée réunie ce 8 février 1954, est le manque d’enthousiasme évident des populations européennes pour la croisade américaine contre l’Union Soviétique. Selon le Comité européen, le problème est dû en partie, au McCarthysme qui a créé de « très grands dommages » dans l’opinion publique européenne surtout dans les pays où existe un fort électorat communiste. L’inquiétude monte d’un cran vers la fin de l’année lorsque C.D. Jackson averti le Département d’Etat que « l’Europe occidentale veut la paix, le relâchement des tensions internationales et la dissipation de la guerre froide » [28]. La Conférence de Barbizon, en mars 1955, est l’occasion de relancer l’ardeur au combat. Sur un ton mélodramatique, lors de la session consacrée à « l’infiltration communiste dans les divers pays occidentaux », les conférenciers jouent à se faire peur et relatent le  » péril rouge » qui sévit chez eux :En Grande-Bretagne, ’ »les communistes ont dû agir par voie d’infiltration pour tenter d’atteindre la position dominante qui leur est nécessaire. » En Allemagne, « les activités communistes se sont accrues…Il existe certains courants très sommaires au sein des masses laborieuses qui… peuvent être exploitées par la propagande communiste. » En France explique Guy Mollet « Il existe une tendance profondément enracinée à penser que le progrès est à gauche … Ce que le terme gauche signifie exactement n’est pas très bien saisi. Du fait que le communisme est ainsi baptisé, il n’y a rien là qui soit de nature à alarmer une large fraction de la population ». Quant à l’Italie : « on a pas réussi à isoler le communisme… La gravité de la situation [ économique ] donne aux communistes une sorte de monopole de l’espoir. » Les populations européennes, résume le Prince Bernhard, sont vulnérables du fait que « le communisme a deux attraits : l’égalité sociale ou la possibilité pour chacun de trouver sa place dans le système, et la sécurité économique qu’il offre à la partie non ambitieuse de la population, laquelle constitue la majorité. »

Heureusement, il existe des pays sains. La Suisse par exemple où les communistes sont très peu nombreux et sont « principalement des indigènes, pour la plupart ouvriers » auxquels s’ajoutent « une partie d’étudiants qui traversent ce qu’on peut appeler une crise de croissance. » A la fin de la session, les participants parviennent à se mettre un peu de baume au coeur : « Au Portugal, le communisme se présente sous un aspect largement négatif. Il est bon de savoir qu’il existe au moins un pays du monde où le communisme ne joue pas de rôle. » En effet, le Portugal est une dictature. En 1926, date du coup d’Etat, le parti communiste, interdit, a dû entrer en clandestinité. Après l’accession au pouvoir du dictateur Salazar, en 1933, les communistes furent massivement arrêtés. Ceux qui n’ont pas été sommairement exécutés furent torturés et déportés dans le camp de concentration de Tarafal au Cap-Vert.

La deuxième séance voit l’assemblée s’enflammer sur la question de la « défense de la démocratie » et la manière de s’y prendre pour la sauver. Le problème, résume un intervenant, est que « la guerre froide a quelque chose d’une guerre civile dans la mesure où une partie de la population fait fonction d’agents de l’étranger. ». Des mesures doivent être prises. Certains envisagent de faire appel à l’Eglise afin de contrer la « propagande pseudopacifiste » des communistes. D’autres exhument une « vieille loi néerlandaise de 1855 qui autorise la proscription des partis non démocrates » et qui mérite d’être examinée de près pour éventuellement servir de modèle aux autres. Impossible rétorque Alberto Pirelli – industriel fasciste et ancien ministre de Mussolini [29] – car en Italie les « choses sont devenues extrêmement difficiles depuis l’abrogation des lois fascistes. »
A défaut de pouvoir utiliser des lois fascistes pour sauver la démocratie, les conférenciers décident une « offensive de propagande » pour laquelle il sera nécessaire d’utiliser « plus particulièrement la presse … spécialement en Italie et en France ».

L’Europe, l’Europe, l’Europe

En ce début des années cinquante, la grande affaire transatlantique est incontestablement l’intégration européenne. Celle-ci fit d’ailleurs partie intégrante du Plan Marshall pour le relèvement de l’Europe. Pour l’Administration américaine, l’Europe a reconstruire s’envisageait d’abord comme un gigantesque marché à ouvrir aux produits et aux capitaux américains, permettant ainsi à l’industrie US d’échapper une crise de surproduction. Les conditions posées aux nations européennes pour avoir accès à l’aide Marshall étaient claires : créer une « union douanière » et rendre les monnaies européennes convertibles entre elles et avec le dollar. Afin de verrouiller ce nouveau marché, le Congrès américain vota tout un arsenal juridique, empêchant de facto les pays d’Europe de l’Ouest de commercer avec le « bloc de l’Est » [30]. Mais le Plan Marshall fut aussi un instrument d’ingérence dans les affaires de politique intérieure des pays « aidés ». « Le but de l’ERP [ Plan Marshall ] est fondamentalement politique … Il est nécessaire de coordonner et d’intégrer le mieux possible toutes les phases de l’effort du gouvernement américain, particulièrement la diplomatie, l’ECA [ administration du plan Marshall ], l’aide militaire et les opérations secrètes de guerre politique [ comprendre coups tordus de la CIA]«  [31] Cette ingérence fut telle qu’elle finit par faire grincer des dents y compris dans les rangs américanophiles.

Pour le Bilderberg, pas question de laisser les choses s’envenimer. Lors de la réunion du 8 février 1954, la situation est froidement analysée : « la pression exercée par les Américains sur les Européens pour accélérer le processus d’unification indigne l’opinion européenne, y compris les plus ardents amis de l’Amérique. » De plus, les dernières nouvelles indiquent que l’on s’achemine vers un rejet, par le parlement français, de la Communauté européenne de Défense ( CED ), ce qui fera prendre un sérieux retard au réarmement de l’Allemagne décidé par les USA. L’inquiétude des membres du Bilderberg est d’autant plus vive que la plupart d’entre eux sont des figures majeures de la construction européenne.

Le projet d’une Europe fédérée sur les plans politique, économique et culturel fut le fruit de réflexions et de concertations menées à Londres, en 1943, par un petit groupe de personnalités. Edmond Giscard d’Estaing, Paul van Zeeland, Joseph Retinger en furent les principaux acteurs [32]. Trois ans plus tard, Van Zeeland, Retinger et son « vieil ami » Colin Gubbins créèrent la Ligue Indépendante de Coopération Européenne (ILEC). Il s’agissait d’un groupe de pression transnational composé d’hommes d’affaires, de banquiers et de politiques européens dont l’un des objectifs était l’établissement d’un marché commun européen et d’une monnaie unique. L’ambassadeur américain en Grande-Bretagne, Averell Harriman mit sur pied la section américaine de l’ILEC.
Au mois de septembre 1946 Winston Churchill appela solennellement à « ériger quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe«  [33]. Cet appel fut relayé par le Congrès américain qui exigea que les Etats bénéficiaires du Plan Marshall s’engagent à participer à ces Etats-Unis d’Europe [34]. Au même moment se créait, autour d’ Alexandre Marc, de Denis de Rougemont et d’Henry Frenay, l’Union Européenne des Fédéralistes (UEF) dont le rôle essentiel était de mobiliser l’opinion publique. De leur côté, les socialistes fondèrent le Mouvement Socialiste pour les Etats-Unis d’Europe, tandis que les chrétiens démocrates s’agrégèrent dans les Nouvelles Equipes Internationales. Afin de coordonner ces mouvements, Duncan Sandys – gendre de Churchill – et Joseph Retinger organisèrent un grand Congrès, financé par des fonds du Plan Marshall, à la Haye en mai 1948. Ce congrès donna naissance au Mouvement Européen dont Retinger devint le Président. Dès le début, mouvements fédéralistes et unionistes furent financés par la CIA. Mais ce nouveau Mouvement Européen, avait besoin de beaucoup d’argent pour fonctionner. A cette fin la CIA créa une organisation spécifique : l’ACUE ( American Committee for United Europe ) à la direction de laquelle on trouvait Walter Bedell-Smith, directeur de la CIA et Allen Dulles directeur des plans de la CIA. D’autres fonds parvinrent via la Fondation Ford dont un des dirigeants, Shepard Stone, lança en 1951 une grande campagne de soutien au Mouvement Européen. En 1952, ce même Shepard Stone finança la création du Groupe de Bilderberg dont il devint un membre du comité directeur.

L’Europe était sur les rails. Tout le monde cependant ne partageait pas ce bel enthousiasme. Le Général de Gaulle fit connaître son opinion par voix de presse : « N’est-ce pas tuer l’Europe que de fabriquer, à grand renfort d’intervention américaine, ce monstre, ce robot, ce Frankenstein, que pour tromper le monde, on appelle la Communauté ? » [35] Et de pointer un doigt accusateur sur cette construction communautaire où l’on voyait  » s’y employer des synarques [36] qui rêvent d’un empire supranational, des politiques qui croient tout perdu si l’on ne cède pas à l’étranger, enfin cette sorte de gens qui sont toujours prêts à s’inscrire pour le voyage de la lune, en souhaitant secrètement que le départ soit différé. Tous voulaient être les prophètes de l’Europe. » [37]

Pas question cependant de laisser le Général de Gaulle jouer les troublions dans cette Alliance Atlantique dont le but était « d’établir un ordre mondial stable » [38]. Mais la France, « pierre angulaire de l’Europe de l’Ouest continentale » [39] était sous bonne surveillance, plusieurs organismes américains étaient installés à Paris. L’ECA (Economic Cooperation Administration tout d’abord, dont le siège était situé dans l’hôtel Talleyrand, était en charge de la coordination, au niveau européen, de l’attribution des aides du plan Marshall. L’ECA était dirigé par Averell Harriman qui, de retour aux USA en 1952, supervisa la mise en place du Comité américain du Bilderberg. Également présent dans la capitale française le Comité France-Amérique administré entre autres par David Rockefeller et C.D. Jackson, tous deux membres du comité directeur du Bilderberg. Quant à Radio Free Europe – officine de la CIA – elle avait ses bureaux sur les Champs Elysées, et était dirigée par C.D. Jackson. Dans ce contexte,il n’est pas surprenant que les réunions constitutives du Bilderberg se soient tenues à Paris.

Le formatage de l’élite transatlantique

Le Bilderberg est un club élitiste, ne sont convié aux conférences que « des personnes influentes dont les relations personnelles avec les hommes placés à la tête des affaires publiques pourraient contribuer … a rechercher une attitude commune sur les terrains politiques, culturels, économiques et social. » Ses fondateurs estiment « beaucoup plus fructueux d’obtenir une compréhension et une bonne volonté mutuelles entre des hommes occupant les positions-clés dans chaque pays que d’essayer d’influencer directement l’homme de la rue par voie de publicité ou de propagande » [40]. La méthode du Bilderberg pour embrigader les élites qui s’emploieront à manipuler l’opinion publique, est identique à celle utilisée par le Congrès pour la Liberté de la Culture [41] : « La CIA faisait circuler les objectifs américains de politique extérieure et en retour, elle écoutait attentivement un groupe dont la connaissance de l’Europe de l’Ouest pouvait faciliter ou même modifier les méthodes et les arguments utilisés pour formuler les mêmes objectifs. » [42] La recette, concoctée par le Conseil de Stratégie Psychologique – PSB – créé en 1951 par le Président Truman, était basée sur le manuel d’instruction des stratèges de la CIA, qui préconisait de « contester la théorie politique égalitaire et de montrer la persistance et le caractère incontournable du pouvoir de l’élite, même en un âge d’égalité. » Le PSB proposait la mise en place d’un « mouvement intellectuel à long terme » afin de « briser les modes de pensées doctrinaires hostiles aux objectifs américains. » Pour cela il suggérait de prendre appui sur une élite définie comme étant « un groupe numériquement limité … Qui forme ou du moins prépare les attitudes et opinions de ceux qui à leur tour dirigent l’opinion publique. » [43] Ce parallélisme entre le Bilderberg et le Congrès pour la Liberté de la Culture n’est pas le fruit du hasard et l’on retrouve les mêmes acteurs dans les deux instances. La doctrine fut élaborée par le PSB à la demande du président du National Committee for Free Europe ( officine de la CIA ), C.D. Jackson, qui, au même moment, constituait le Comité américain du Bilderberg. Nommé, en 1953, conseiller spécial pour la guerre psychologique du président Eisenhower il devient, en 1954, administrateur du comité américain pour la Liberté de la Culture et membre du comité directeur du Bilderberg. Cinq autres personnalités sont liées aux deux instances : Hugh Gaitskell, chancelier de l’échiquier britannique, Denis Healey député travailliste, Stone Shepard directeur de la Fondation Ford et David Rockefeller président de la Chase Manhattan Bank.

Le mode d’emploi

Le fonctionnement du Bilderberg est décrit dans la brochure de présentation du groupe :
Le Prince Bernhard des Pays-Bas est le président et dirige chacune des réunions. Il est assisté par un secrétaire général pour l’Europe – Joseph Retinger jusqu’en 1958 [44] – et un secrétaire général pour les USA – Joseph E. Johnson [45]- Le Prince centralise toutes les activités de Bilderberg, désigne les membres du Comité directeur et après consultation de ces derniers décide des personnes à inviter aux conférences annuelles. Le Comité directeur se réunit au moins deux fois par an. Sa composition est variable à l’exception d’un petit groupe d’hommes qui sont toujours présents. Si, au début des années cinquante, les Conférences de Bilderberg comptent une cinquantaine d’invités, on en dénombre, aujourd’hui environ cent vingt. Considérant que « les dirigeants réels d’un pays ne sont pas seulement les politiciens [et que ] d’autres grands intérêts – religieux, financiers, industriels, syndicaux, intellectuels – jouent également leur rôle en matière de relations entre pays [46]« , la répartition des conférenciers est la suivante : environ 1/3 d’hommes politiques, 1/4 d’hommes d’affaires, le reste étant des intellectuels, des syndicalistes, des diplomates, des fonctionnaires et des représentants de la presse. Les conférences durent trois jours, dans un hôtel entièrement réservé à cet effet et gardé par une escouade de policiers. Ni les conjoints, ni les secrétaires ne sont acceptés. Chaque participant aux conférences devient « membre » de facto du Bilderberg et même s’il n’est plus invité par la suite, il peut sur demande recevoir les comptes rendus des réunions et ainsi continuer à user de son « influence » pour « contribuer à la réalisation des objectifs que Bilderberg s’est assigné ». La relation à la presse est ainsi décrite pas la brochure de présentation : « La presse en tant que telle n’est pas admise aux conférences, cela ne signifie pas pour autant que les journalistes soient exclus des réunions. En fait, d’éminentes personnalités de la presse ont assisté à la plupart des conférences, mais ils ont participé, comme tous les autres en leur qualité personnelle » [47]. Cette belle architecture faillit toutefois s’effondrer en 1976 lorsque le Prince bernhard fut pris dans la tourmente d’un scandale financier. Il fut contraint de reconnaître qu’il avait reçu 1 million de dollars de pots-de-vin de la firme Lockheed afin d’influencer le gouvernement hollandais pour l’achat d’avions de chasse F-16. Le Prince démissionna de la présidence du Bilderberg et il n’y eu pas de conférence cette année-là.

Les socialistes sont nos meilleurs amis

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, aux Etats-Unis, le clivage politique dans le domaine des affaires étrangères ne se fait plus selon une ligne Républicains/Démocrates mais selon une ligne isolationniste/interventionniste. Dès 1941, le courant interventionniste – politique de la porte ouverte – était devenu majoritaire dans les deux camps. En 1952, le président Harry Truman institua une règle visant à assurer la continuité de la politique extérieure quelque soit la majorité au pouvoir [48]. Situation dont se félicite le Comité américain lors de la Conférence de Bilderberg à Barbizon en 1955 : « Le large soutien auquel le Président est maintenant en mesure de faire appel pour sa politique étrangère, et qui couvre sans doute les deux tiers ou les trois quarts du parti républicain et une part considérable du parti démocrate, permet de traiter maintes questions importantes dans un climat de modération et de responsabilité. » L’objectif de Washington est d’exporter ce modèle en Europe afin que la ligne atlantiste soit conservée quelque soit le gouvernement en place, autrement dit s’assurer que si les partis socialistes viennent au pouvoir, ils adoptent une ligne compatible avec les intérêts américains. A la fin de la guerre les Etats-Unis organisèrent la Non Communist Left Policy – NCLP -( politique de gauche non communiste ) qu’Averell Harriman, résuma en ces termes au Congrès : « Les socialistes sont nos meilleurs amis en Europe«  [49]. Sur le terrain, les Américains savaient pouvoir compter sur de nombreux soutiens afin de développer cette politique. En Italie tout d’abord, où dès 1945 les « Etats-Unis érigèrent la Démocratie chrétienne italienne (DCI) – un ramassis de collaborationnistes, de monarchistes et de fascistes – comme rempart au communisme » [50]. Son dirigeant, Alcide De Gasperi, président du Conseil Italien et ministre des Affaires étrangères de 1946 à 1953, qui recevait secrètement de l’argent de la CIA, suggéra à celle-ci de financer aussi le parti socialiste. « Bonne idée » qui fut immédiatement mise en pratique [51]. Sa mort inopinée en 1954 priva le Bilderberg de sa collaboration. [52] En France, autre pays fortement contaminé – selon Washington – par les idéaux communistes, c’est l’ambassadeur américain Jefferson Caffery, qui avait chargé les relations avec les socialistes. En 1946, celui-ci fit savoir à Washington que Guy Mollet, qui s’apprêtait a devenir secrétaire général de la SFIO, « n’avait aucune sympathie pour les communistes et souhaitait par-dessus tout entretenir avec Washington des rapports amicaux [53] » Une note du 21 janvier 1947, des services de renseignement français – SDECE – indiquait par ailleurs que « la NCLP prenait forme et que le soutien économique des partis européens de gauche non communistes a été décidé [54] » Fort de cette relation de proximité, l’ambassadeur Caffery discuta avec les socialistes de l’éviction des ministres communistes du gouvernement Ramadier. Eviction réalisée en mai 1947. Lorsqu’en mars 1949 les élections municipales montrèrent une forte poussée des conservateurs, Caffery, fit savoir au président du Conseil, Henri Queuille, que « pour les Etas-Unis, les socialistes devaient continuer à participer à la coalition gouvernementale » et dans la foulée alla trouver Guy Mollet pour lui demander de soutenir Queuille [55] . Guy Mollet devint en 1952 membre fondateur du Bilderberg. De l’autre côté de la Manche, l’affaire s’annonçait délicate. Il était question de mettre le Labor Parti (Parti travailliste) dans le « droit chemin ». Un organisme crée en 1948 par le premier ministre travailliste Clement Attlee fut utilisé à cet effet. L’IRD – Information Research Department – sorte de ministère secret de la guerre froide rattaché au Foreign Office était étroitement relié à la CIA [56]. Sa mission était de produire et de divulguer des documents de propagande anticommuniste [57]. Pour parvenir à ses fins,l’IRD cherchait à se « concilier les gens et les institutions qui, dans la tradition politique de gauche, étaient généralement perçus comme des opposants aux centres de pouvoir. Le but d’une telle conciliation était de se rapprocher des groupes « progressistes » afin de contrôler leurs activités en les influençant de l’intérieur. » [58] L’aile droite du Labor, en lutte contre le communisme était principalement conduite par Hugh Gaitskell et Denis Healey. C’est par ces proches de l’IRD que « la CIA espérait réussir à mettre la pensée politique britannique au service de ses projets pour l’Europe«  [59]. Hugh Gaitskell fut nommé ministre de l’économie en 1950, puis Chancelier de l’Echiquier. Membre fondateur du Bilderberg, il prendra la tête du parti travailliste en 1955. Denis Healey , quant à lui, dirigeait le Département international du Parti

travailliste depuis 1948. Elu député travailliste en février 1952, il rejoignit le Comité directeur du Bilderberg en 1954.

Quand le Bilderberg voulait rééduquer le tiers-monde

Au milieu des années cinquante, les Etats-Unis opèrent un virage sur l’aile. Les activités paramilitaires [60] et les opérations de propagande s’avérant contre-productive, ils décident d’adopter une politique moins agressive. La « libération » des pays d’Europe de l’Est prendra un peu de retard d’autant plus que l’occident ne semble pas au mieux de sa forme : sur le plan militaire, « les Russes ont pris de l’avance en matière d’armement » [61] quant à l’économie, « le taux généralement élevé de croissance économique [ de l’URSS ] semble être supérieur aux taux occidentaux. Ceci contraste péniblement avec la récession et le chômage croissant aux Etats-Unis. » [62] En réalité l’urgence du moment se situe du côté des anciennes colonies principalement en Asie et en Afrique.

Sur la scène internationale ont émergé d’importantes personnalités du tiers monde qui ne se laissent guère intimider par la cupide et belliqueuse élite occidentale. Pourtant si les prises de position de leaders politiques tels que Sukarno, Nerhu, Hô Chi Minh, Nasser, irritent Washington elles constituent néanmoins une opportunité à saisir afin de prendre la main dans des pays jusqu’ici dominés par l’Europe. Difficile exercice pour lequel il s’avère nécessaire d’amadouer les alliés occidentaux que l’on s’apprête à dépouiller. La tension entre l’Europe et les Etats-Unis est vive sur la question coloniale, et la réunion de Bilderberg du 8 février 1954 est en partie consacrée à trouver un consensus entre les membres. En première analyse, les Européens relaient le ressentiment des gouvernements à l’encontre de l’attitude américaine en Birmanie, en Indonésie, en Indochine, au Maroc et plus généralement dans les Territoires de l’Union Française [63]. Face à cette mise en cause, le Groupe américain se retranche derrière son opinion publique, laquelle est, dit-on, en proie à une « réaction sentimentale » et « hautement émotionnelle » sur la question du colonialisme et se place résolument du « côté des aspirations nationalistes des peuples des colonies ». Une fois encore le grand Satan communiste permet aux deux rives de l’Atlantique de se rapprocher et d’adopter une position commune ainsi résumée :  » Dans presque tous les cas l’abandon du pouvoir par les Européens a laissé les peuples des colonies dans une compréhension du gouvernement démocratique inadéquate et un manque de maturité pour affronter les tâches auxquelles ils sont confrontés. Dans la confusion économique et politique qui en résulte,les communistes sont en position de prendre le contrôledugouvernement. Nous devons insister sur le fait que c’estprécisément le but recherché par Moscou … Nous devons considérerque les troubles [ fomentés par la Russie ] vont croître et que le problème des pays sous-développés va monter en importance. »

La question du colonialisme est d’autant plus prégnante que trois mois plus tard, en avril 1954, à l’initiative du président indonésien Sukarno, une conférence au sommet réunira à Colombo, capitale de Ceylan, les présidents d’Indonésie, d’Inde, de Ceylan, du Pakistan et de la Birmanie. L’objectif de cette conférence, qui mettra sur les rails le courant des « non-alignés » est de proposer une action commune pour mettre fin à la guerre d’Indochine, où la situation est des plus confuse, et où français et Américains sont engagés dans un véritable bras de fer.

A la fin de la 2°Guerre Mondiale, le Département d’Etat considérait que parmi toutes les administrations coloniales de l’Asie du Sud-Est, l’administration française en Indochine avant la guerre avait été la pire. Il entendait malgré tout obtenir de la France la liberté du commerce en l’Indochine ainsi que la possibilité d’établir des bases américaines. En octobre 1948 les USA se donnèrent pour mission de débarrasser l’Indochine de l’influence communiste d’Hô Chi Minh et d’instaurer un Etat entretenant avec l’Amérique des liens d’amitié, tout en étant formellement associé à la France. Si bien qu’en 1954, la guerre d’Indochine menée par la France était encore financée à plus de 80% par les Etats-Unis [64]. Mais la cuisante défaite de Diên Biên Phu change la donne.

Les accords de Genève de juin 1954, signés pour la France par Pierre Mendès France, prévoient la partition du Vietnam en deux entités, le retrait des troupes occidentales, et des élections générales dans les deux pays, en 1956. A la Maison Blanche, ces accords sont qualifiés de « désastre » et l’on décide, premièrement de les saboter et deuxièmement de prendre la place des Français. Un accord secret conclu entre Paris et Washington en septembre 54 engage la France à soutenir Ngô Dihn Diêm, le candidat des américains – profondément anti-français – pour les futures élections. Un nouvel accord, militaire celui là interviendra quelques semaines plus tard. Tandis que négociateurs européens et Américains mènent leurs discussions, sur le terrain, au Vietnam, services secrets français – défenseurs des puissants intérêts financiers en place – et CIA se livrent une guerre souterraine faite de coups tordus, de sabotages, de manipulations et de tentatives d’assassinats. [65]

Cette guerre souterraine n’empêche pas, toutefois, le ministre français des Affaires étrangères, Antoine Pinay [66], de consacrer trois jours de son précieux temps à la Conférence de Bilderberg qui, en cette année 1955, est hébergée à Barbizon En parallèle du conflit larvé franco-américain, une autre guerre se dessine. Il s’agit, et la conférence de Bilderberg y consacre une session entière, de se mettre en ordre de bataille afin de lutter contre le neutralisme, problème déclaré par le président Eisenhower comme étant encore plus préoccupant que le communisme. La question des « peuples non engagés » ainsi définis :  » nationalistes d’Asie, d’Afrique et du Moyen Orient qui ne sont pas pleinement ralliés aux idéaux et aux idées de l’Occident » est longuement débattue et se voit conférer le statut d’ « urgence politique ». Urgence liée au calendrier, car nous sommes au mois de mars et le 18 avril, 29 pays se réuniront à Bandung [67] pour une Conférence dont le programme est, d’ores et déjà, considéré par le Bilderberg comme un catalogue de « déclarations anti-occidentales fondées sur l’anticolonialisme le plus superficiel et le plus mal digéré. »

A Barbizon, les conférenciers se livrent alors à une séance de psychanalyse d’où il ressort que ces peuples « encore pauvres et inefficaces » n’ont pas opté pour l’Ouest dans sa lutte contre le communisme du fait d’une « psychose » qui prend racine dans le « ressentiment et la jalousie » vis -à – vis de pays occidentaux dépeints comme étant des « boucs émissaires ». L’assemblée décide de trouver des « remèdes à cet état morbide qui peut nous faire perdre militairement et politiquement l’Afrique et l’Asie » et conclu à la nécessité de « persuader ces peuples d’accepter nos idées de société démocratique comme étant la seule solution équitable des problèmes de l’humanité. » Une première piste se dégage qui fait l’unanimité, et la Conférence se prononce pour un programme visant à établir des « relations franches avec les chefs de ces pays » dont la principale tâche doit-être de « rééduquer leurs peuples ».

Pour renforcer les nouveaux liens avec ces peuples « incapables de se rappeler que l’existence humaine est une vallée de larmes » une solution de nature économique, cette fois, est envisagée. Mais il faudra, auparavant, que l’occident se soit « débarrassé de sa complaisance passive pour la bonté et la perfection de son système » et ce, d’autant plus rapidement, que jusqu’à présent il n’a pas « subi d’agression de la part des Russes sur le champ de bataille de l’économie ». A leur grand étonnement, les conférenciers observent que jusqu’à présent, les Russes n’ont fait « aucune tentative pour détraquer l’économie du monde libre par l’usage de leur propre puissance ». Cette situation devra être exploitée au plus vite, car « lorsque les peuples comparent ce qui s’est produit dans un pays qui a été pris en main par le communisme et dans un pays qui est demeuré libre de celui-ci, nous nous trouvons en face d’un immense défi. »

Pourtant, cet allant novateur ne portera pas ses fruits et la conférence du Bilderberg réunit à Fiuggi du 4 au 6 octobre 1957, constatera que la « pénétration de la civilisation, de l’éthique et des idéaux de l’Occident dans les pays non engagés » a échoué et que la classe dirigeante des pays neufs manque toujours « d’admiration pour nos standards techniques » et tarde à adopter « nos standards politiques et moraux. » La crise de Suez n’avait sans doute pas laissé que de bons souvenirs.

Nous sommes tous des américains [68]

Aujourd’hui, la guerre froide est terminée, l’Union Soviétique a disparu ainsi que le Pacte de Varsovie. En revanche, l’OTAN est toujours là, le Bilderberg aussi.
Des protagonistes de la première heure seuls sont toujours vivants, et assidus aux conférences, David Rockefeller (92 ans) et Henry Kissinger (83 ans). La principale fonction des conférences n’a pas changé, à savoir tester et affiner la propagande que les « élites » au service de l’empire américain utiliseront pour manipuler l’opinion publique, notamment lors des guerres de prédation menées au nom de la Liberté.
Depuis sa création, le Bilderberg, présidé depuis l’an 2000 par le Vicomte Etienne Davignon, a monté en prestige et aujourd’hui, l’on se flatte « d’en être ». La reine Béatrix des Pays-Bas, fille du Prince Bernhard, honore de sa présence les conférences depuis de nombreuses années.
En plus des ministres en exercice, des députés, des journalistes, des banquiers et des PDG, sont régulièrement invités, la plupart des commissaires européens ( leur voyage est payé par la Commission européenne ), les présidents du FMI et de la Banque Mondiale, ainsi que le directeur général de l’OMC. Pour assurer la sécurité de ces VIP, le gouvernement du pays hôte déploie une armada policière, armada rétribuée cela va sans dire, par les contribuables. Et l’on nous dit, depuis 54 ans, que tout ceci est de nature strictement privée [69]. Il serait peur-être temps de rappeler à cette pseudo élite la sentence du Président Roosevelt : « La liberté dans une démocratie n’est pas assurée si le peuple tolère que la puissance privée grandisse au point qu’elle devienne plus forte que l’état démocratique lui-même. Ce qui, fondamentalement est le fascisme ».

 

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