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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 03:02

Omar Aktouf: «Ni étatique ni libérale, l’économie algérienne est une proie pour les prédateurs»


L’économiste algéro-québécois Omar Aktouf estime que l’économie mondiale, au service exclusif des marchés financiers et des « voraces multinationales », va au-devant de grandes turbulences dont le prix fort sera payé par des pays dépendants de leurs exportations de matières premières. Avec une économie « oscillant entre bricolage étatiste et bricolage libéral », l’Algérie n’a, selon lui, aucune chance de s’en sortir avec un système économique « à l’américaine », dans lequel le patronat décide pour la nation. Son avenir, affirme-t-il, est « dans un retrait urgent de tout ce qui fait la mondialisation néolibérale ». Interview.

Omar Aktouf
Mercredi 2 Novembre 2011


Omar Aktouf: «Ni étatique ni libérale, l’économie algérienne est une proie pour les prédateurs»


Vous avez été cadre, consultant pour plusieurs firmes d’envergure mondiale, enseignant dans plusieurs universités en Amérique et en Europe... Vous êtes aussi engagé politiquement… Qu'est-ce que ces expériences vous ont enseigné sur le système économique mondial et sur la place que peuvent occuper en son sein les économies dites « émergentes », comme celles du Maghreb ?



Cela fait une trentaine d’années que je suis passé du monde de la gestion, en tant que cadre, à celui des universités et de la consultation internationale. Cela m’a permis de connaître les deux facettes de l’univers de la gestion, celle de la pratique concrète en me frottant aux réalités du terrain, et celle de la théorie, de l’idéologie et des doctrines que l’on trouve dans les livres et dans les enseignements en business schools et en facultés d’économie.

Ce parcours varié, interculturel et international, m’a permis surtout de comprendre qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, qu’il y a un écart entre ce qui se passe sur les terrains de la « vraie vie », celle des organisations, d’un côté, et ce qu’on en dit, d’un autre côté, dans les livres et les théories d’économie et de gestion. Cela m’a enseigné, ou plutôt confirmé ce que je savais déjà, que le système économique et managérial mondial dominant, de type néolibéral américain, est basé sur des prémisses qui ne tiennent pas la route : ledit « marché » libre-autorégulé, ladite « concurrence » aussi libre que « parfaite », la dite « croissance » aussi globale qu’infinie… Tout cela est non seulement faux mais aussi dangereux parce que profondément trompeur. Il suffit de voir où en sont aujourd’hui les socio-économies occidentales, de Washington à Athènes !

Comme je l’ai toujours soutenu, la doctrine économique néoclassique, la mondialisation néolibérale et son ordre économico-managérial ne sont qu’artifices pour appauvrir les plus pauvres et enrichir les plus riches. On est aujourd’hui à un stade devenu plus qu’insupportable de ce système. Quant aux pays dits « émergents », la seule place qu’ils peuvent occuper est celle de réserves de main-d’œuvre bon marché et de matières premières (le pétrole compris) tout aussi bon marché par rapport aux produits et services à valeur ajoutée venant du Nord. C’est l’Occident opulent et « faiseur de régimes » qui dicte à nos pays leurs politiques économiques et gestionnaires, les transformant en simples relais hyper-corrompus de transferts de richesses vers ses coffres.



Vous avez reproché au think-tank algérien Défendre l’Entreprise son « américanisme ». Vous êtes connu pour votre « anti-américanisme » pour ainsi dire ; vous avez écrit un livre allant dans ce sens, Halte au gâchis ! En finir avec l’économie-management à l’américaine…



Mon « anti-américanisme » remonte aux tout premiers moments où j’ai commencé à étudier le système économico-managérial basé sur les théories, idéologies et doctrines venant des USA. Sortant des traditions d’éducation et d’études secondaires et universitaires de type européen avec un conséquent bagage en diverses sciences humaines et sociales, j’ai été profondément surpris et déçu de voir à quel point ce qui s’enseigne en économie-management à l’américaine est indigent intellectuellement, hyper-pauvre conceptuellement et rempli de préjugés et d’idées toutes faites qui tiennent lieu de savoirs établis. Tout n’est que pragmatisme fonctionnaliste et dogmes : le sacro-saint marché/laisser-faire, le non moins sacro-saint « leader-businessman », la méfiance viscérale envers tout ce qui est Etat et régulation économique, le mépris absolu de l’employé de base, du syndicat… de tout ce qui peut se dresser sur le chemin triomphant et « bon pour tous » du libre marché et du pouvoir sans contrepoids du business, du capital, du patronat… On peut y ajouter un véritable « culte » du patronat, érigé en bienfaiteur universel qui mérite tout ce qu’il désire, y compris se gaver à hauteur de 500 ou 1.000 fois le revenu moyen ouvrier.

Dans ce système on confond l’enrichissement des riches avec le bien être général. Tout le reste, populations, nature, Etats, fonds publics, ne peut avoir qu’un sens-rôle et un seul : être au service, corps et âme, de ce salutaire enrichissement infini des plus riches. On en voit les résultats aujourd’hui : même aux USA et au Canada se manifestent des mouvements d’« indignés », écœurés de voir à quel point le « système» les a trompés et spoliés. Ajoutons-y l’inexorable fuite en avant vers la financiarisation effrénée de l’économie, son maximalisme infini, intenable, et nous avons à peu près complet le tableau qui a fait de moi un anti-américaniste de la première heure.

Pour ce qui est du think-tank que vous évoquez, il me suffit de dire que ses principaux instigateurs et acteurs ont été nourris de cet américanisme que je rejette en bloc, d’autant que le savoir auquel cet américanisme expose (notamment en business schools) est un savoir construit sur fond d’idéologie flagrante, le capital roi et maître absolu, et de conflits d’intérêts non moins flagrants et impardonnables. Tout gourou ou professeur ou chercheur en école de gestion ou d’économie ne peut « prospérer » que s’il a partie liée avec les milieux du business et les patronats. En effet, les financements des programmes de recherche, des chaires, voire de pans universitaires entiers sont d’origine privée. Dès lors, comment imaginer un chercheur dans ces domaines qui se mettrait à « produire » un savoir contraire aux désidérata des entreprises, des milieux d’affaires, du business ? Voilà les sources de ce que je dénomme « gâchis » ; il a culminé avec ces façons quasi-mafieuses de faire de l’argent qui ont donné les crises Enron, Parmalat, Vivendi… puis la « crise des subprimes» en 2007-2008. Tout cela est le résultat direct de la façon de penser et de faire de type économie-management à l’américaine. Economie-management à l’agonie, ce que, par entêtement purement idéologique, on refuse de voir.



Quelle lecture faites-vous de la situation économique de l’Algérie ?



Une lecture éminemment pessimiste. Rien, absolument rien de bon ne peut plus provenir du modèle américain. À commencer par la bourse et ses cortèges de bandits à cravates, maîtres ès spéculations en tous genres. Pourquoi ne songe-t-on pas, pour l’Algérie, à une économie-management de type allemand ou scandinave, où, par divers règlements financiers et économiques, il n’est pas possible de spéculer sur tout et n’importe quoi et de n’importe quelle façon en bourse, où il y a des limites à l’enrichissement personnel, où il existe un syndicat « gestionnaire » de droit, où les conseils d’administration sont, au nom de la loi, presque systématiquement constitués d’au moins un tiers de syndicalistes et employés élus par les travailleurs, où pas plus que les « rémunérations » des patrons, la croissance et les profits ne sont illimités ? Tout simplement parce que pour les classes dominantes, le modèle US est infiniment plus utile et séduisant que le modèle allemand ! En ce sens, l’Algérie doit savoir quel « capitalisme » elle veut : celui à visage plus écologique et humain à la scandinave ou celui qui fait confondre éclosion de classe de nouveaux riches et développement, comme celui des USA. La santé d’une économie-nation se mesure à l’ampleur de la culture-éducation de son peuple et à celle du salariat, pas à l’infinitude de l’enrichissement de ses plus riches.



La crise qui secoue actuellement les USA et l’Europe va-t-elle avoir des répercussions sur l’économie algérienne ?



A moins que par je ne sais quel miracle, l’Algérie ne se transforme en puissance potentielle comme la Chine, avec un marché intérieur en explosion, il n’y a aucun espoir pour que nous échappions à ce qui secoue les USA et l’Europe. Menaces de surchauffes en Chine, en Inde, au Brésil, et menaces de cycles inflations-déflations en Europe, au Japon, en Amérique du Nord… Toutes les économies non protégées par des politiques résolument keynésiennes, autocentrées, et de surcroît totalement « ouvertes » aux marchés mondiaux, aux voraces multinationales, à la domination de devises extérieures, à l’OMC, comme celle de l’Algérie, ne pourront que subir les effets des caprices des décisions prises notamment par les Banques centrales de ces pays, monétarisme oblige, notamment en Europe et USA.

Incapables d’écouler-éponger leurs propres productions, dettes, déficits, etc., ces pays achèteront et investiront beaucoup moins dans et hors de leurs frontières. Il n’est qu’à voir comment bien des voix au sein de l’UE s’élèvent déjà pour sortir de l’euro, de l’UE elle-même, afin de redevenir « maître chez soi », c'est-à-dire revenir sur les beaux principes d’une économie dite « mondialisée » ou « méditerranéenne »… Achetant moins, avec des banques qui prêtent moins, investissant moins, il est clair que le chemin tout tracé est celui d’une récession globale qui, par un effet dominos, touchera d’abord les pays du tiers-monde, dont l’Algérie en particulier avec sa quasi- monodépendance du gaz-pétrole, avant de toucher plus sérieusement les pays riches. L’avenir de l’Algérie est dans un retrait urgent de tout ce qui fait la mondialisation néolibérale en général, et de tout américanisme en particulier.



Depuis 1989, l’Algérie oscille entre libéralisme et étatisme. Quelles sont les implications de cette ambivalence et ses conséquences au plan pratique ?



Je dirais que l’Algérie oscille entre bricolages étatistes et bricolages libéraux. Le bricolage n’est ni théorie ni praxis. Il n’est que tâtonnement au gré des modes et des régimes. Il n’y a jamais eu de continuité suffisante en termes de « temps économique» pour mesurer les effets d’une position ou l’autre du pendule. Mais ambivalence, de fait, il y a, c’est sûr ! Les effets majeurs en sont, autant en théorie qu’en pratique, une sorte de positionnement bâtard entre centralisme étatique et libéralisme tôt apparu avec le clientélisme. Ni étatique ni libérale, l’Algérie n’a pratiquement jamais été que proie de prédateurs, très tôt « libéraux » pour eux-mêmes et leurs commensaux, et « étatiques » sporadiquement pour mieux servir les mêmes intérêts.



Le think-tank Défendre l’Entreprise considère dans sa charte que « l’entreprise est le foyer principal de création de richesses ». Qu’en pensez-vous et quel regard portez-vous sur la situation et l’avenir de l’entreprise algérienne ?



Encore une fois, je ne peux que m’en démarquer, car l’entreprise « en soi » n’est rien. Ce qui est quelque chose, c’est le cadre dans lequel cette entreprise agit. Comme l’a si bien écrit le géant Adam Smith, « laissez trois entrepreneurs faire du business sans surveiller ce qu’ils font, et vous avez trois brigands ». Comme en Allemagne, en Scandinavie, au Japon et aujourd’hui en Chine, l’entreprise et l’entrepreneur restent les foyers de production de biens, de services, de richesses, mais avec des balises sévères. En résumé, la leçon de ces pays serait que les entreprises et entrepreneurs s’enrichissent, soit, mais pas au détriment de l’éducation du peuple, de la qualification de la main-d’œuvre, de son pouvoir d’achat, du plein emploi ou presque, de la qualité de l’environnement, de la garantie de l’avenir des générations à venir…

L’avenir de l’entreprise algérienne n’existera que lorsque ces conditions seront respectées, car que peut l’entreprise aussi « miraculeusement dirigée » soit-elle, sans un peuple éduqué, correctement logé, soigné, bien transporté, en état de dignité, le moins frustré possible, doté d’un pouvoir d’achat conséquent ? Que peut-elle sans une nature la plus intacte possible pour éviter des coûts de pollutions qui s’accumulent ? Sans ces conditions, elle est vouée aux bricolages infinis et à la courte vue, car ce « peuple » est, en définitive, la main-d’œuvre sur laquelle l’entreprise doit compter pour entrer dans l’économie mondiale ; s’il est mal loti et maltraité, cette main-d’œuvre ne peut être productive, qualifiée, motivée aux niveaux souhaités.

Propos recueillis par Amar Ingrachen

Biographie Express

Né en 1944, l’économiste algéro-canadien Omar Aktouf est professeur titulaire à HEC Montréal. Il est membre du conseil scientifique d'ATTAC Québec. Il fait partie des personnalités ayant lancé le Manifeste pour un Québec solidaire. Parmi ses publications : Halte au gâchis ! En finir avec l’économie–management à l’américaine, Le management entre tradition et renouvellement, La stratégie de l'autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique, Algérie, entre l'exil et la curée.

http://www.maghrebemergent.com/actualite/maghrebine/6040-omar-aktouf-llalgerie-na-aucune-chance-de-sen-sortir-avec-le-liberalisme-a-lamericainer.html http://www.maghrebemergent.com/actualite/maghrebine/6040-omar-aktouf-llalgerie-na-aucune-chance-de-sen-sortir-avec-le-liberalisme-a-lamericainer.html

 

http://www.alterinfo.net/Omar-Aktouf-Ni-etatique-ni-liberale-l-economie-algerienne-est-une-proie-pour-les-predateurs_a65977.html

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