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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 05:36

 

 

Il y a neuf ans, les attentats du 11 septembre à New York et à Washington ouvraient une page dramatique de l’histoire du monde.

Ce dernier a en effet beaucoup changé depuis ces attaques, ne serait-ce que parce qu’elles ont provoqué deux guerres, celle d’Afghanistan et d’Irak, qui durent encore et dont on se demande si elles vont finir un jour. Par ailleurs, on ne le répétera jamais assez, cette tuerie a eu pour conséquence la libération de la parole islamophobe aux quatre coins de la planète et surtout en Occident. Pour le comprendre, il n’y a qu’à s’attarder sur ce qui se passe en Europe avec la montée inquiétante des mouvements extrémistes et identitaires (et je ne parle même pas de ces provocateurs de Floride qui souhaitent brûler un Coran le 11 septembre prochain).

Ce n’est pas un hasard si Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de l’élection présidentielle française de 2002, quelques mois à peine après ces attentats. Ce n’est pas un hasard non plus si l’ombre d’Al Qaeda et la menace djihadiste sont régulièrement évoquées par les pouvoirs politiques – y compris en France – pour mobiliser les foules et rameuter les électeurs. La vision de jets percutants les tours du World Trade Center par une matinée cristalline va longtemps hanter les consciences collectives. Elle va surtout continuer de peser sur la politique intérieure américaine même si l’on a cru, peut-être à tort, que l’élection de Barack Obama signifiait que l’Amérique avait tourné la page du « nine-eleven ».

De fait, les attentats du 11 septembre ont déjà beaucoup changé l’Amérique. Dans une précédente chronique consacré à ce thème j’avais expliqué comment ils avaient conduit au repli des revendications féministes et à un retour en force du machisme. La lecture d’une récente enquête – passionnante – du Washington Post sur le développement considérable des services de renseignement américains met en lumière un autre changement, bien plus dommageable pour un pays qui se targue d’être celui des libertés et des droits individuels.

Pour bien comprendre de quoi il s’agit, il suffit de se reporter à des statistiques fournies par les journalistes Dana Priest et William Arkin (leur enquête a aussi mobilisé une vingtaine de leurs collègues). Depuis septembre 2001, les Etats-Unis ont créé ou réorganisé pas moins de 263 structures chargées du renseignement et de la « guerre contre la terreur ». Une estimation officieuse, et certainement inférieure à la réalité, avance le chiffre de 75 milliards de dollars consacrés aux dépenses pour le renseignement. Pilotée par l’administration Bush, la réorganisation des divers services de sécurité a débouché sur la naissance d’un monstre administratif : le Département de la sécurité intérieure – ou Department of Homeland Security – qui compte pas moins 230.000 employés.

L’enquête du « Post » ne fait pas que mettre en exergue le gigantisme de l’appareil sécuritaire américain. Elle montre que, finalement, rien n’a changé dans les pratiques des différents services. Ces derniers sont toujours en compétition les uns vis-à-vis des autres et la rétention d’information est chose courante. Un statu quo étonnant quand on sait que l’enquête parlementaire sur les attentats du 11 septembre avait estimé que les rivalités entre les différentes branches du FBI et de la CIA avaient empêché que les auteurs des attaques soient identifiés à temps.

Un autre enseignement confirme l’emballement prévu de la machine administrative qui semble s’être transformée en temple du « red tape », autrement dit la paperasserie. C’est ainsi que 30.000 rapports seraient produits annuellement. Un chiffre impressionnant certes, mais qui amène à se poser la question de savoir si ces documents sont tous lus – et par qui – ou s’ils ne finissent pas dans des boîtes à archive ou des fichiers numériques compressés. Et, du coup, on en arrive même à se demander si l’appareil du renseignement américain n’est pas atteint du syndrome de la Stasi – l’ex-police secrète de l’Allemagne de l’Est – qui a commencé à tourner à vide à partir de la fin des années 1970 en produisant des montagnes de rapports inexploitables faute de temps et de ressources humaines.

Cette machine à espionner le monde et les Américains, ce « Big Brother » qui ne dit pas son nom, inquiètent. Dans une analyse consacrée à cette question, le célèbre éditorialiste Fareed Zakaria estime que l’hypertrophie des services secrets est une défaite pour l’Amérique. Rappelant que son pays a toujours créé des administrations d’exception pendant les guerres, Zakaria s’empresse de préciser que ces dernières ont le plus souvent été dissoutes dès le retour de la paix. « Mais c’est une guerre sans fin (contre le terrorisme). Quand déclarerons-nous la victoire ? Quand les pouvoirs (et mesures) d’urgence cesseront-ils ? » s’interroge-t-il. Ces questions sont fondamentales pour l’avenir des Etats-Unis mais cela n’étonnera personne de savoir qu’elles ne figurent pas au menu des débats électoraux pour le scrutin de mi-mandat du mois de novembre prochain.

Reste enfin une autre évolution relevée par le Washington Post et dont il est évident qu’elle aura des conséquences importantes pour l’avenir des Etats-Unis. Il s’agit de la privatisation des services de renseignement. On savait déjà que l’armée américaine faisait de plus en plus appel à des sociétés militaires privées comme c’est le cas actuellement en Irak et en Afghanistan. Ce qui est moins connu c’est que près de 265.000 contractants privés – analystes, informaticiens ou hommes de terrain – travaillent actuellement pour les services secrets (CIA, NSA…), soit 30% de leurs effectifs.

Dès lors, on peut se demander quel contrôle le gouvernement américain exerce sur ses propres services de renseignement. L’intrusion de sociétés privées – soumise notamment à l’impératif de rentabilité – dans un domaine jusque-là réservé à des fonctionnaires et à des agents de l’Etat va-t-elle se poursuivre jusqu’à une privatisation plus large, cela à l’heure où même les unités combattantes de l’US army sont supplantées par des mercenaires ? Là aussi, les inquiétudes sont nombreuses – c’est d’ailleurs un thème qu’a tendance à récupérer Hollywood – mais le débat public à ce sujet est quasiment inexistant. En forçant l’Amérique à se transformer en une immense machine sécuritaire, en partie privée, les auteurs des attentats du 11 septembre ont peut-être remporté une victoire qu’ils ne recherchaient pas forcément….

Akram Belkaid, Journaliste à Paris

Akram Belkaid

http://panier-de-crabes.over-blog.com/article-le-11-septembre-l-amerique-et-le-spectre-de-la-stasi-56872256.html

 



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Published by Eva R-sistons - dans Actualité (et alternative)
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