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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 00:59

 

Notes sur un moment de blues

Imprimez cet article. Imprimez cet article.

par Philippe Grasset, Dedefensa

Penture de Jason de Graaf

Penture de Jason de Graaf

 

Il y a divers signes, en même temps que d’éventuelles impressions subtiles, selon lesquels il existe une profonde incertitude de quelques-unes de nos têtes pensantes et diverses, du bloc BAO1 qui conduit les opérations visant à installer un monde nouveau. Même si l’on ne cite que “quelques-unes de nos têtes pensantes et diverses”, nous aurions l’entraînement intuitif (à peine) de croire qu’elles ne font que refléter un état général de “fatigue” de la psychologie.

Cela signifie-t-il des changements de politiques, un grand changement politique ? Nous y viendrons plus loin mais il ne nous semble pas qu’il faille aller trop vite dans ce sens… Un désir de changement, certes, mais pourquoi (quelle autre politique ?), et au nom de quoi, alors qu’on a tant exalté ce qu’on a fait et la façon dont on l’a fait. C’est-à-dire qu’il y a la politique-Système qui veille.

…Bref, nous allons citer trois de ces “têtes pensantes”, parmi lesquelles deux françaises, parmi lesquelles celle de BHL, – tout cela en mode crescendo après tout.

Notre force incroyable est fort limitée

La première réflexion de la sorte nous vient du président Obama, qui, selon ses propres termes, “se débat” avec la question syrienne, et plus précisément la question de l’intervention en Syrie, – notamment et précisément, militaire et US à la fois. BHO, c’est le moins qu’on puisse dire, et cela étant dit officiellement, n’est pas chaud du tout. Le site Breitbart.com, reprenant AFP, nous restitue les extraits de l’interview de BHO à The Nation, qui concernent cet aspect des choses (le 28 janvier 2013.

Penture de Jason de Graaf

Penture de Jason de Graaf

«“ Dans une situation comme celle de la Syrie, je dois me demander si nous pouvons changer les choses” […] “Une intervention militaire servirait-elle à quelque chose? Quel impact cela aurait-il sur notre capacité à maintenir les troupes qui sont encore en Afghanistan? Quelles seraient les conséquences de notre engagement sur le terrain? Cela entraînerait-il plus de violence ou l’utilisation d’armes chimiques? Qu’est-ce qui nous offre les meilleures chances d’un régime stable après Assad? Et comment mesurer l’importance des dizaines de milliers de morts de Syrie face aux dizaines de milliers de morts du Congo? »

»“Et je dois constamment évaluer où et quand les États-Unis peuvent intervenir et agir d’une manière qui réponde à notre intérêt national, nos impératifs de sécurité et corresponde à nos idéaux supérieurs et à nos préoccupations humanitaires,” a dit Obama. “Et je me débats avec ces décisions, je suis plus conscient sans doute que la plupart des gens de notre puissance et de nos compétences incroyables mais aussi de nos limites,” a-t-il ajouté.»

Obama, cool mais blues

C’est certainement la première fois que le président Obama affiche officiellement une telle réticence pour une intervention en Syrie, et c’est d’une certaine façon la première fois depuis que les USA sont au pinacle de l’hégémonie qu’on sait, qu’un président parle, à côté de “l’incroyables puissance et compétence” des forces US, de leurs “limites”…

Cela ne veut pas dire qu’Obama est devenu un pacifiste, ou qu’il est soft sur les questions de sécurité nationale. Cela veut dire qu’il sait compter et que, s’il le faut, on comptera pour lui… (Voyez la question des porte-avions de l’U.S. Navy, ou bien l’avis des chefs militaires sur ce que constituerait une campagne même uniquement aérienne contre la Syrie.)

L’événement est discret mais c’est bien un événement… Et alors, c’est bien un événement dépressif, même cool, comme le président US sait si bien l’être : cool mais blues.

Assad, l’homme qui ne voulait pas ne pas exister

Passons à un autre domaine, celui de la vaillante diplomatie française. Depuis quelques années, qui commencent à faire long, les ministres se succèdent et chaque fois l’on se demande si ce n’est pas le pire qu’on ait eu. Fabius est sur les rangs.

… Il est sur les rangs, mais il doit en rabattre. Assad, l’homme qui ne mérite pas d’exister, selon les termes diplomatiques qu’il faut paraît-il savoir lire entre les lignes, Assad est toujours parmi nous. PressTV.com a relevé des déclarations de Fabius, décrit comme “frustré” par l’absence de chute d’Assad, pourtant annoncé d’une façon assuré depuis de nombreux mois, et encore réaffirmée en décembre. (Le 25 janvier 2013.)

«La France dit que les choses ne se sont pas développées en Syrie selon ses attentes, à savoir que les président Bashar al-Assad n’est pas tombé. Le ministres des Affaires Etrangères, Laurent Fabius a dit jeudi, “Les choses n’avancent pas. La solution que nous espérions, c’est à dire la chute de Bashar et l’arrivée de la coalition (opposition) au pouvoir ne s’est pas produite.” En décembre 2012, Fabius avait dit que  » la fin approchait » pour le président syrien. Il a aujourd’hui grandement changé de position sur la crise en Syrie en disant que les efforts pour renverser le gouvernement syrien ne mènent nulle part …»

BHL gaulliste ou l’enthousiasme bien tempéré

Mais Fabius n’est que Fabius et rien de plus. Le morceau de roi, du côté français, c’est ici et maintenant… Sur BFMTV, le 28 janvier 2013, à 19H00, Ruth Elkrief recevait, jusqu’à 19H30, l’indépassable BHL. On invitait notre-Penseur à nous faire don de sa pensée sur le Mali, sur les suites de la Libye, sur la Syrie éventuellement et ainsi de suite. Nous ne le citerons pas précisément, lui qui, pour une fois, ne fut pas vraiment tranchant ni bombastiquement éloquent ; nous tiendrons cet effacement si inhabituel, cette modestie rhétorique si remarquable – ainsi qu’une mine un peu défaite, une chemise certes ouverte mais comme un peu fatigué, une permanente “coup de vent” un peu en désordre, comme si le vent ne savait plus dans quelle direction souffler, – nous tiendrons tout cela, enfin, pour des indications assez sérieuses, bien plus sérieuses que toutes les analyses et synthèses d’experts du monde, pour sentir le climat et les tendances des choses. Rien ne vaut, en effet, un avis de BHL, notre-Penseur, pour humer le climat et les tendances du jour ; c’est dire que climat et tendances sont, d’une façon peut-être surprenantes pour certains, assez piètres.

Sur le Mali, BHL fut d’un enthousiasme réglementaire mais, comment dire ? Un peu, – non, très contraint, et manquant de feu. Sur les suites de l’affaire libyenne et sur la situation en Libye, notre-Penseur fut également assez fuyant, confus, bref  loin d’être au mieux de sa forme verbeuse. On a l’impression que la situation historique de ces choses en prend allégrement un peu trop à son aise par rapport aux consignes de BHL…

En fait, la cerise sur le gâteau que nous avons pu déguster, c’est dans la citation d’un nom qui revint le plus souvent dans la bouche de BHL (quatre ou cinq fois nous semble-t-il, dont une fois indirectement) : de Gaulle soi-même, parfois accompagné de son alter-ego d’outre-Rhin Adenauer, de Gaulle baptisé de facto grand Européen et surtout “grand romantique européen” (écoutez le général se tenir les côtes de rire !)… Apostrophant Elkrief, notre-Penseur retrouvait son ton prophétique : «Vous croyez que de Gaulle n’était pas un romantique ?!…» (en réconciliant la France et l’Allemagne et en créant, paraît-il et selon une formule éclairante, “un espace démocratique”). Si on lui dit que lorsque la France combat au Mali ceux qu’elle soutient en Syrie (dito, les islamistes), c’est qu’une question préoccupante se pose sans aucun doute, notre-Penseur répond, toujours avec sa référence impeccable : «La question qui se pose c’est que l’histoire est tragique, comme disait l’un des romantiques que je citais à l’instant [de Gaulle] et alors il n’y a pas de solution simple, cela ne se fait pas avec une calculette l’histoire…».

Tristesse de BHL et 2ème REP sur Tombouctou

La tristesse de BHL, ce lundi soit sur BFMTV, était bien que cette “grande victoire française au Mali” (la prise de Tombouctou venait d’être annoncée) ne fût pas une victoire européenne, puisque tous les Européens avaient applaudi la France et qu’aucun n’était venu à ses côtés. Cela, pour expliquer ce qui précède et le subit accès de gaullisme, de Gaulle enrôlé sous la bannière de l’Europe devenue emblème de “l’histoire est tragique”, car selon BHL la “victoire française” était sans doute digne d’un de Gaulle, et aucun Européen sauf la France et de Gaulle (et lui-même, BHL) ne s’en est vraiment montré digne. Et BHL de saluer in fine l’exploit du 2ème REP (légionnaires parachutistes) sautant près de Tombouctou, selon une bonne vieille tactique qui avait fait ses preuves à Kolwezi en 1978 ; l’air de dire, BHL, que l’Europe du “romantique de Gaulle” c’est bien cela, un REP sautant sur une ville en plein territoire ennemi. (Tout de même, de Gaulle ne s’était pas gêné pour faire dissoudre par l’ex-légionnaire Messmer au garde-à-vous l’unité-soeur du 1er REP après le putsch d’Alger du 21 avril 1961.)

…Et BHL, 2ème REP en sautoir, de vilipender ceux qui, dans les couloirs du Parlement, à Bruxelles, agitent leur petit sablier en disant “Europe ! Europe !”, et se gardant bien d’agir. Devenu parfait gaulliste, notre-Penseur ne paraphrasait-il pas ainsi son grand ancien qui, lui, vilipendait ceux qui sautaient comme des cabris sur leurs chaises en criant “Europe ! Europe !” ? Mince alors ! BHL, gaulliste et souverainiste…

(PS intermédiaire et stupéfait de l’auteur de ces lignes : et même, je le jure, presque royaliste, puisque citant avec quelle chaleur Chateaubriand l’Européen volant au secours de la Grèce, avec Lord Byron et son luth…)

Victoire, fuyons ?

Mais laissons de côté cette confusion diverse, dont BHL, notre-Penseur, est l’incomparable virtuose, tout en affirmant bien haut que cette confusion-là a une signification qui n’est pas sans intérêt. Ces quelques petits faits, glanés ici et là, de la Maison-Blanche à BFMTV, trahissent une sorte de “fatigue” expéditionnaire paradoxalement mise en évidence par l’affaire malienne, dont le déroulement opérationnel est pourtant proclamé comme très satisfaisant, sinon brillant. (Voir le compte-rendu du spécialiste Jean-Dominique Merchet, le 28 janvier 2013.)

Il n’empêche que certains ont une toute autre interprétation des récentes avancées opérationnelles françaises, avec les commentaires qui les accompagnent (ceux de Hollande), et les voient comme le signe du contraire de la poursuite de la boulimie expéditionnaire du bloc BAO. Sur Antiwar.com, Jason Ditz estime, le 29 janvier 2013, que la France est en train de repenser son engagement au Mali et de préparer plutôt un désengagement précoce, au contraire des affirmations du ministre français de la défense qui avait annoncé une “reconquête totale” du Mali…

«Officiellement, les officiels français parlent de grande victoire et Le Drian dit que l’objectif de prendre le contrôle des centres de population du nord a été atteint même si les troupes n’ont pas été plus loin que Tombouctou et que les 2/3 du pays sont encore aux mains des rebelles. En fait ce changement est le résultat des critiques qu’a essuyées la France à cause des civils tués et du fait que, comme les officiels l’ont reconnu, le combat est plus difficile qu’ils ne s’y attendaient. Cela laisse à penser que la France reconsidère cette guerre, qui pour elle devait être une épopée glorieuse de quelques semaines, et revient sur son engagement de faire du Mali une démocratie entièrement débarrassée du terrorisme.»

Le “néo-isolationnisme” du reflux

Ainsi sera-t-il bien difficile de s’ôter de l’esprit, sans qu’il soit nécessaire de prendre tel ou tel parti et de faire telle ou telle prévision, l’hypothèse que le désordre règne à nouveau mais comme d’habitude dans les rangs du bloc BAO, sous la forme de doutes divers et d’un blues persistant ; et, aussi, pour aller plus loin, que ce désordre naît d’abord de la contradiction entre une politique qui semble se conduire d’elle-même et sans vraiment consulter les dirigeants politiques et autres exécutants, – cette politique-Système du bloc BAO que les Russes ne parviennent pas à comprendre mais dont ils se gardent de plus en plus, – et les diverses situations intérieures du bloc BAO.

Du côté US, il est manifeste que la tendance au retrait, au reflux, à l’“isolationnisme” ou plutôt de cette catégorie inattendue qu’on nommerait “néo-isolationnisme”, ne cesse de s’affirmer. Des articles, de fidèles du pouvoir en place, dans une feuille également fidèle, le Washington Post, ne cessent de s’empiler pour faire de la confirmation attendue de Chuck Hagel au Pentagone un signe de plus en plus évident d’une volonté de désengagement.

Ainsi d’un autre ténor bombastique du monde médiatique, aux USA cette fois, le renommé et très opportuniste Bob Woodward. Dans son article du 28 janvier 2013, Woodward nous fait des révélations sur le thème “pourquoi Obama a choisi Hagel” («Why Obama picked Hagel»)… Révélation, sans aucun doute, et lourdement appuyée comme telle dans sa présentation, dans ce récit qui commence son article, et qui, selon les habitudes de Woodward, représente sans aucun doute un message que le pouvoir en place entend faire passer, nettement et clairement…

«Au cours des premiers mois de la présidence d’Obama en 2009, Chuck Hagel, qui venait d’achever ses deux mandats de sénateur étasunien, est allé à la Maison Blanche pour voir les amis qu’il s’était fait pendant ses quatre années de sénateur. Alors le président Obama lui a demandé, qu’est-ce que vous pensez de la politique étrangère et de la Défense?

»Hagel a raconté plus tard, et nous le mentionnons ici pour la première fois, qu’il a répondu à Obama: “Nous vivons à l’époque d’un nouvel ordre mondial. Nous le ne contrôlons pas. Vous devez tout remettre en question, chaque assomption, tout ce qu’ils” —l’armée et les diplomates — “vous disent. Une assomption vieille de 10 ans est dépassée. Vous devez remettre votre rôle en question. Vous devez remettre l’armée en question. Vous devez remettre en question l’utilisation que nous faisons de l’armée …”»

Le reste du “message”, cette fois exprimé d’une façon concrète, sans l’aide d’aucune anecdote qui serait une révélation en prime time, se trouve disséminé au long de l’article de Woodward. Il peut finalement être résumé par ces deux très courts paragraphes, qui révèlent la substance de ce que seraient les intentions d’Obama derrière la nomination de Hagel :

«Et donc certains pensent que le rôle des Etats-Unis doit être réévalué avec soin — ce n’est pas une question de choix mais de regarder la réalité en face; l’armée doit être traitée avec un profond scepticisme, une grande partie de la stratégie de l’armée et des Affaires Etrangères est basée sur une façon de voir dépassée; et on devrait éviter les bourbiers comme l’Afghanistan… […] Si la nomination de Hagel est confirmée, comme cela semble vraisemblable, lui et le président consacreront une grande partie de leurs efforts à naviguer sur ce nouvel ordre mondial. Eviter la guerre est directement lié à la crédibilité de la menace d’une déclaration de guerre.»

Hagel comme Eisenhower-1956

Puis on complétera le tableau par un autre article, d’une autre plume fidèle du pouvoir en place à Washington, David Ignatius, dans le même Washington Post au garde-à-vous. Il s’agit d’un article du 25 janvier 2013, également sur Hagel qui, décidément, tient la vedette ces temps derniers.

Le titre nous ramène à bien longtemps en arrière, au “temps béni de la fin des colonies”, à cette affaire de Suez qui fit couler beaucoup d’encre sous les ponts… “Ce que la crise de Suez peut nous rappeler à propos de la puissance US”, dit le titre de l’article d’Ignatius, qui célèbre Hagel comme un homme dont le héros et le modèle se nomment Eisenhower. Si l’on met à part bien des approximations et des interprétations un peu trop sollicitées concernant Suez-1956 (dans cette affaire, les Français étaient bien plus extrémistes dans leur volonté de liquider Nasser que ne l’étaient les Israéliens), on arrive très vite à cette conclusion très actuelle : si Eisenhower est l’inspirateur de Hagel, c’est parce qu’Eisenhower a su mater les intentions soi-disant un peu trop maximalistes d’Israël. Or, cette idée-là a une transposition toute désignée avec la situation actuelle, et elle rencontre, poursuit l’interprétation, parfaitement la pensée du président Obama.

«… Le livre qui a tant intéressé Hagel, “Eisenhower 1956,” examine une des périodes les plus délicates et les plus dangereuses de la présidence d’Ike. Publié en 2011, il se concentre essentiellement sur la manière dont Eisenhower a forcé Israël, la Grande Bretagne et la France à mettre fin à leur invasion du Canal de Suez — établissant par là même les Etats-Unis comme puissance dominante, indépendante au Moyen-Orient.

» Il est impossible de lire le livre de Nichols sans penser aux récentes tensions entre les Etats-Unis et Israël sur la menace que pose le programme nucléaire iranien. l’Iran de l’Ayatollah Ali Khamenei représente aujourd’hui pour Israël une menace d’importance comparable à celle que représentait le leader égyptien, Gamal Abdel Nasser dans les années 1950. L’exemple d’Eisenhower est intéressant parce que, tout en étant attentif aux besoins sécuritaires d’Israël, il était aussi déterminé à préserver l’indépendance de la politique étasunienne et à éviter une guerre qui aurait pu impliquer l’Union Soviétique.. “Nous pensons que la puissance des armes modernes rend la guerre non seulement plus périlleuse— mais aberrante,” a dit Eisenhower le 1er novembre dans son dernier discours avant son élection de 1956, qui a coïncidé avec la crise de Suez et l’invasion soviétique de la Hongrie pour y réprimer une révolution. Ca a vraiment été le moment qui a permis de tester la solidité de la conviction du vieux guerrier comme quoi il ne devait plus y avoir de guerres.

»Au moment où le Sénat délibère sur la nomination de Hagel au secrétariat de la Défense cette assemblée devrait garder en mémoire le livre “Eisenhower 1956”. Cela leur donnera des indications utiles sur ce que pense Hagel de la puissance étasunienne au Moyen-Orient— et des explications sur les idées qu’il a partagées avec les politiciens étasuniens les plus éminents, Obama et Biden.»

Anatomie de notre blues de circonstance

Ce que nous relevons dans tout cela, dans ces diverses déclarations, commentaires exotiques ou pas, etc., c’est comme une sorte de petite musique de type blues, désenchantée, attristée, voire désolée, un gros bourdon et un cafard pesant, où les uns et les autres, chacun à sa façon, prend la mesure des événements catastrophiques en cours (ils sont tous catastrophiques mais, de temps en temps, le blues vous force à vous arrêter pour en prendre un instant la mesure). Il semble bien que tout le monde, y compris BHL notre-Penseur assez balbutiant devant les questions insistantes de Elkrief sur la Libye, mesurent l’erreur catastrophique que fut l’opération contre la Libye, telle qu’elle se déroula, tout comme l’entêtement catastrophique que constitue la fixation anti-Assad quasiment pathologique.

Ainsi, dans ce brouhaha et cette petite musique de blues, le Mali n’est-il pas une campagne victorieuse malgré le brio tactique, ni même, malgré tous les arguments empilés sur le cas, une vaste opération néo-colonialiste. Il s’agit d’abord, et quasi-exclusivement, d’une énorme rustine posée de toute urgence sur une non moins énorme voie d’eau qu’on a soi-même ouverte. La rustine pourrait sembler de bonne qualité mais la voie d’eau n’en reste pas moins le signe d’une singulière maladresse, d’une pensée si courte qu’elle semble réduite au néant de son origine, d’un emprisonnement à un entraînement déstructurant et dissolvant imposé du dehors, par la politique-Système infectant les psychologies.

En Syrie ? Inutile de s’y attarder parce que c’est un à peu près la même chose, le même type de blues envahissant la psychologie du bloc BAO. Les USA en profitent pour faire savoir aux Israéliens, pour la nième occasion, que les choses ne seront pas si simple (souvenez-vous de Suez-56). D’ailleurs, les Israéliens et l’Iran, depuis des années désormais, c’est “retenez-moi ou je fais un malheur”, autre sorte de pathologie de l’impuissance.

Bien, soyons indulgent dans le jugement et voyons dans l’épisode actuel la tentation d’un reflux général. Cela se défend d’autant plus, ajouterait-on, que la bonbonnière démocratique du “printemps arabe” explose de partout et que certains commencent à s’interroger : que va-t-il se passer en Égypte si le régime des Frères Musulmans (Morsi) s’effondre ? Voyez d’ici le spectacle du champ de ruines…

Résilience épisodique du “néo-bushisme”

Donc, conclurait-on, la sagesse leur viendrait-elle ? Oh, certes pas jusque là, pas sûr du tout et même certainement pas… Tout cela est fonction des pressions de la politique-Système, qui ne cesse de faire peser toute sa force et toutes ses exigences, et à laquelle chacun répond à son heure et selon les égarements d’une planification automatique. Au moment où nous écrivons tout cela, les Britanniques annoncent (ce 29 janvier 2013) qu’ils vont envoyer 200 et quelques hommes au Mali et Cameron va aller en Algérie (voir ce 30 janvier 2013) pour parler de la “Grande Guerre contre la Terreur”. Du “néo-bushisme” pur et dur, n’est-ce pas…

Au cas où certains l’auraient mal lu, c’est bien de ce point de vue, et à cause du facteur de communication qui appuie l’extrémisme de la politique-Système, que nous avons parlé de “néo-bushisme” en France (et chez d’autres Européens, comme les Britanniques) … Les fins esprits qui rétorquent que c’est un peu gros de charger la “grande diplomatie française” de cette infamie feraient bien d’être informés, – mais ce qui s’appelle “informés”, n’est-ce pas, – sur certains échanges entre des correspondants français hors les murs parisiens et un peu plus lucides, et certaines équipes déterminant la politique française, notamment la cellule de l’Élysée… Pour résumer, disons que l’extrémisme de ces équipes parisiennes est à peu près à l’égal de leur inculture politique et de leur inexpérience des choses diplomatiques. Ceci et cela vont ensemble.

On parlera donc, plus que jamais de “néo-bushisme”, mais exactement dans les normes où on l’a fait (voir le 24 janvier 2013). C’est-à-dire qu’il s’agit de pure communication (la “com”, disent certains), dont on voudrait par instants dépressifs se débarrasser aussi vite qu’on l’a adoptée, et qui vous colle aux doigts comme un sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. On trouve cela, par exemple, dans cet extrait du texte référencé.

«…Tout cela conduit effectivement à une rhétorique que nous qualifions de “néo-bushiste”, non pas à partir d’une idéologie, d’un constat, d’une ambition, etc., mais bien d’un enchaînement psychologique suscité par le système de la communication. Il s’agit de ne pas se trouver psychologiquement solitaire, ou psychologiquement antiSystème (horreur !), sans la référence qu’on espère structurante (dans un sens inverti, cela va de soi) de formules idéologiques et extrémistes entrant dans un cadre d’une logique éprouvée et estampillée-Système, pour présenter les événements dans la dynamique du système de la communication. Il est psychologiquement impossible à ces personnages, en cas d’intervention, d’intervenir en observant simplement qu’ils protègent un régime contre une agression (la véracité ou pas du propos est un autre problème), comme cela fut fait à de multiples occasions dans le passé, dans diverses occurrences africaines. Ils sont enchaînés à des logiques extérieures à eux, après s’être enchaînés à des événements de leur propre chef (la Libye pour la séquence actuelle) offrant le facteur primordial de l’élément dynamique déclencheur de la déstabilisation de la même séquence. Ils le sont parce que leur psychologie est totalement pulvérisée par la crise (2008, Europe, euro, etc.) ; c’est parce que cette psychologie est pulvérisée par la crise qu’elle “se sent” solitaire et a besoin pour une action à entreprendre de s’appuyer sur une référence admise universellement par le Système ; le bushisme (néo-bushisme) fait l’affaire. […]

»…Les extrémistes européens, par la psychologie, Français et Britanniques principalement, tentant d’entraîner les autres, ressuscitent “la Grande Guerre contre la Terreur”, mais non plus comme une idéologie à prétention hégémonique et universelle comme elle prétendait l’être dans les années 2001-2005, mais comme une cure d’une psychologie totalement pulvérisée par la crise (2008, Europe, euro, etc.). On dira que le résultat est le même, – mais ce n’est le cas que pour un instant, pour un très court instant, qui semble déjà s’estomper…»

(N.B. : entre ces deux extraits, nous placions une parenthèse regrettant que les forces françaises, nous semblant trop américanisées, ne renouvellent pas l’exploit tactique de Kolwezi, en 1978, qui est de “la projection de forces” légères, rapides, exploitant surprise et désordre chez l’ennemi. Nostra Culpa, Nostra Maxima… : il semble bien qu’ils n’aient pas complètement oublié, jusqu’à utiliser à Tombouctou la même unité qui intervint à Kolwezi en 1978. Mais tout cela n’est que tactique, qui ne change rien, strictement rien au fond catastrophique de l’affaire.)

Anatomie de l’effondrement en cours

Le schéma est le même pour les “amis américains”, et la question reste absolument ouverte, béante, de savoir si Hagel, lorsqu’il arrivera au Pentagone, pourra faire quelque chose pour changer quelque chose à la politique-Système. Que tout le monde sache et proclame qu’il a été nommé pour cela, et que sa confirmation, si elle se fait, sera nécessairement accomplie sur ce thème ne change rien, absolument rien, à l’énoncé de la question, au poids de la question, à l’incertitude complète de la question. (Et aussi, à notre profond scepticisme sur cette possibilité de changer quelque chose, voire notre complet pessimisme…)

Cette hypothèse, celle qui suit, pourrait-elle pénétrer dans certains cerveaux épais ? Nous sommes prisonniers d’une politique extérieure à nous, éventuellement pour le cas qui nous occupe d’une “politique extérieure” extérieure à nous dans sa source, son inspiration et son impulsion, et cela que le Système nous impose. Les Russes le savent bien, eux, dans leurs moment de réflexion, et s’en inquiètent vraiment très gravement. Notre attitude vis-à-vis de cet emprisonnement va d’un empressement moutonnier et de communication couvert de l’étiquette qui va bien (“néo-bushisme”) à des périodes dépressives où nous mesurons la vivacité de la course à l’abîme et tentons, vainement à notre sens, de nous dégager de nos chaînes.

…Car il y a bien “course à l’abîme”. Cette politique-Système qui nous emprisonne et nous conduit à ces folies expéditionnaires, parallèlement ne cesse de nous épuiser, de nous rendre exsangue, de compléter par l’extérieur le processus d’effondrement intérieur qui affecte d’abord les psychologies et les esprits, et qui se nomme “autodestruction”. Face à cette suite apparente de “hauts et de bas”, d’entraînements guerriers et de reflux dépressifs, s’inquiètent-ils, les uns et les autres, de savoir quand et comment arrivera l’effondrement du Système qu’annoncent certains, et que beaucoup espèrent ; ils ont besoin d’un calendrier (maya ou pas, qu’importe), au mois, au jour et à l’heure ; ils protestent qu’ils ne voient rien venir.

Depuis de longues années, et précisément depuis que notre appréciation générale de la situation s’est renforcée de quelques notions précises sur l’effondrement de ce que nous nommons Système, de notre “contre-civilisation”, et tout cela dans le cadre de la fin d’un cycle métahistorique, notre jugement est que l’effondrement que l’on attend en général comme un Big Bang, quelque chose de sensationnel et d’apocalyptique selon nos habitudes de communication, est en réalité un processus à la fois difficilement perceptible pour ce qu’il est, et à la fois en pleine activité depuis au moins la chute de l’URSS, devant nos yeux littéralement, sans que nous le réalisions pleinement, si même on le réalise pour certains. L’on retrouve régulièrement cette idée dans nos colonnes ; par exemple, le 9 août 2010 où, parlant des USA en sachant qu’ainsi nous parlons du Système, nous titrions «Anatomie de l’effondrement en cours», avec par exemple cette remarque :

«Les USA sont-ils en déclin ? Vont-ils s’effondrer ? A ceux qui font ces prévisions, il est temps de dire qu’ils retardent. L’empire s’effondre sous notre regard, en général aveugle puisque gavé de virtualisme hollywoodien et incapable de voir les formes et les mouvements devant nos yeux. L’effondrement s’effectue par dissolution, peut-être avec une certaine discrétion qui ne manque pas de grâce mais dans tous les cas avec une efficacité rarement atteinte…»

L’idée n’est pas neuve mais, depuis un petit quart de siècle, elle est résiliente, insistante, elle fait partie de notre perception générale, et la dégradation continue de notre contre-civilisation depuis ne peut en aucun cas être tenue pour autre chose que comme une confirmation. Le 30 juin 1989, dans Libération, le philosophe Félix Guattari écrivait ceci, qui pourrait être repris mot pour mot aujourd’hui, en y ajoutant, comme autant de grains de sel, les diverses aventures financières, militaristes, anti-Grande Terreur et “bushistes”, et catastrophiques, du bloc BAO…

« On focalise notre attention sur les catastrophes à venir, alors que les vraies catastrophes sont bel et bien là, sous notre nez, avec la dégénérescence des pratiques sociales, avec une mass-médiatisation abêtissante, avec une foi collective aveugle dans l’idéologie du “marché”, c’est-à-dire, en fin de compte, l’abandon à la loi du grand nombre, à l’entropie, à la perte de la singularité, à l’infantilisation généralisée. Les anciens types de relations sociales, les anciens rapports au sexe, au temps, au cosmos, à la finitude humaine ont été bouleversés, pour ne pas dire dévastés, par les “progrès” générés par les sociétés industrielles. Traduisons en clair : c’est l’idéologie du progrès qui s’effondre. La Nouveauté n’est plus censée se traduire automatiquement par un mieux-être. Il se pourrait bien qu’elle soit plus généralement régressive et que nous vivions pour de bon la fin d’un cycle.»

 

Pour consulter l’original: cliquez sur ce lien.

 

Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet


Notes :

  1. Bloc américano-occidentaliste. []

http://www.oulala.info/2013/02/notes-sur-un-moment-de-blues/

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