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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 09:32

http://www.ost-center.fr/contenu/jaquettes/film/apocalypse_now_ost.jpg

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Apocalypse now ?


Le titre peut sembler racoleur. (Je ne l'ai pas repris car je l'ai moi-même utilisé il y a 4 ans sur mon blog R-sistons, note d'eva). Pourtant, il ne fait que refléter et traduire les conclusions auxquelles ont abouti plusieurs sociologues, philosophes ou scientifiques quant à l’évolution de notre société. Afin de mieux comprendre les raisons d’un tel catastrophisme, nous allons, lors d’une première étape, nous efforcer de synthétiser des analyses provenant d’horizons très différents :

● en premier lieu, celle de François Roddier, astrophysicien, exposée dans une série de billets parue durant l’été 2010 dans La Lettre du Lundi (voir liste en fin d’article) ;

● puis celle du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, développée dans son ouvrage Accélération paru en 2005 ;

● enfin celle de Jean-Pierre Dupuy, professeur à Polytechnique puis à Stanford, qu’il présente dans son livre La marque du sacré paru en 2009.

Dans une seconde étape, nous confronterons ces différentes approches avec notre propre analyse, exposée par étapes dans plusieurs billets (voir liste en fin d’article), selon laquelle nous entrons dans un « nouveau Moyen-Âge ».
  
  
François Roddier, ou la thermodynamique des systèmes ouverts
  
Pour François Roddier, les sociétés humaines sont des systèmes thermodynamiques ouverts qui s’auto-organisent pour dissiper un maximum d’énergie : c’est ce que l’on appelle la loi de « production maximale d’entropie ».
  
Mais plus une société dissipe d’énergie, plus vite elle modifie son environnement, plus vite elle doit évoluer : « l’effet de la reine rouge », du nom d’un personnage de l’écrivain Lewis Caroll, la fait alors entrer dans une spirale infernale.
  
En effet, il arrive un moment où la société n’arrive plus à s’adapter de façon suffisamment rapide à un environnement qu’elle modifie toujours plus profondément : l’effondrement survient.
  
Ce qui nous attend, selon François Roddier, c’est une extinction massive d’espèces culturelles, entraînée par la chute de ce qu’on appelle les civilisations avancées.
  
En d’autres termes - mais je traduis ici la pensée de François Roddier - l’effondrement de l’Empire américain aura un « effet domino » sur les sociétés fonctionnant peu ou prou selon le modèle américain.
  
Quid de l’après ? Il n’y a pas ici d’« apocalypse » mais un redémarrage progressif, une nouvelle construction de sociétés qui, à leur tour, s’effondreront un jour en avalanches.
  
Dans tous les cas, plus l’avalanche est rare, plus elle est puissante. Plus elle a été retardée par une adaptation de plus en plus rapide à l’environnement, plus on peut s’attendre à ce qu’elle soit dévastatrice.
  
  
Hartmut Rosa, ou l’accélération fulgurante
 
Dans son ouvrage, Hartmut Rosa explore et décrit avec force détails l’ensemble des composantes de l’accélération qui caractérisent nos sociétés : accélération technique, accélération du rythme de vie, accélération de la vitesse des transformations sociales et culturelles, débouchant sur une véritable « crise du temps », laquelle remet en cause les formes et les possibilités d’organisation individuelles et politiques.
  
Nous ne développerons pas ici les multiples facettes de l’analyse de Rosa pour nous concentrer sur un élément-clé : où va nous mener cette accélération continue ?
 
Pour répondre à cette question, Rosa envisage quatre scénarios :

● « une nouvelle forme de contrôle et de stabilisation institutionnels du processus d’accélération qui permettrait d’atteindre un nouvel équilibre à un niveau de vitesse supérieur ». Il réfute lui-même cette première option, dans la mesure où il lui semble impossible de « résoudre le problème de la désynchronisation entre la politique démocratique et l’évolution économique et technique ».
En d’autres termes, les institutions – étatiques notamment – n’arriveront pas à stabiliser la vitesse, laquelle va continuer à augmenter ;

● « l’abandon définitif du projet de la modernité ». Le concept est, selon nous, un peu vague, mais Rosa conclut que, dans ce cas, « la fin de l’histoire de l’accélération ne serait absolument pas en vue ». Dont acte ;

● le « recours à un “freinage d’urgence” destiné à empêcher que le rythme social ne franchisse un seuil qui rendrait impossible son contrôle politique et individuel ». Scénario quasiment impossible, selon Rosa, le recours au freinage d’urgence ne pouvant se concevoir que comme une « révolution contre le progrès, et donc finalement comme un saut salvateur hors de la modernité elle-même ».
Autrement dit, pour forcer le trait, la solution qui consisterait à transformer notre société en une vaste communauté Amish ne tient pas debout ;

● ne reste alors que le quatrième scénario, celui d’une « course effrénée à l’abîme » qui se traduira vraisemblablement par une « catastrophe finale de l’écosystème » ou « l’effondrement total des hiérarchies sociales ».

  
  
Jean-Pierre Dupuy : au plus près de l’apocalypse
  
« J’ai l’intime conviction que notre monde va droit à la catastrophe. Le chemin sur lequel s’avance l’humanité est suicidaire. » Le ton est donné. Mais quelle forme que peut, selon Dupuy, prendre cette catastrophe ?
  
En premier lieu, des évolutions climatiques qui, une fois franchis certains seuils, dénommés « points de basculement », dégénéreront en « phénomènes catastrophiques, lesquels amplifieront une dynamique auto-renforcée qui ressemblera à une chute dans l’abîme ».
  
En second lieu, la menace nucléaire. Selon Dupuy, « nous sommes entrés dans un deuxième âge nucléaire, marqué par la prolifération et le terrorisme. Le tabou sur l’usage de la bombe qui prévalait après Hiroshima et Nagasaki est en train de perdre de sa force, le temps et l’oubli faisant leur œuvre ».
  
Sa conclusion ? « Il nous faut vivre désormais les yeux fixés sur cet événement impensable, l’auto-destruction de l’humanité… Nous sommes entrés dans l’ère du sursis. »
  
  
L’abîme
  

Le terme d’« abîme », utilisé par Rosa et Dupuy, mais que nous refusons de reprendre à notre compte et que Roddier n’emploie pas, nous semble particulièrement significatif de l’état de désarroi qui a saisi nombre d’« intellectuels » face aux évolutions de notre société. Rien d’étonnant à cela : dans beaucoup de civilisations, la fin de « ce qui est » s’assimile à la « fin du monde », à une destruction globale.
  
Une évolution climatique qui augmenterait de 2, 5, voire 8° C la température moyenne de notre planète ne nous semble pas constituer un « abîme » climatique. Un tel changement générerait assurément des catastrophes difficilement imaginables aujourd’hui, mais un gouffre dans lequel plongerait l’humanité tout entière ne s’ouvrirait pas pour autant sous nos pieds.
  
Sur le plan climatique, le retour à un âge glaciaire – inéluctable, celui-là – nous paraît, en comparaison, infiniment plus préoccupant ; pour mémoire, lors de la dernière période glaciaire, dite de Würm, la calotte polaire atteignait Londres et recouvrait la Belgique…
  
La menace nucléaire est infiniment plus préoccupante. Nous sommes sensibles à l’affirmation de Dupuy, selon laquelle « L’apocalypse est inscrite comme un destin dans notre avenir, et ce que nous pouvons faire de mieux, c’est de retarder infiniment l’échéance ». Ajoutons que la menace du nucléaire civil est, à terme, tout aussi létale que celle d’une confrontation nucléaire généralisée. Les arguments avancés dans Quatre priorités pour 2012 (voir ici et ici) renforcent la crainte exprimée par Dupuy : si abîme il y a, il sera nucléaire.
  
  
La violence
  
Le thème d’une augmentation incontrôlée et généralisée de la violence est présent chez la quasi-totalité des auteurs que nous venons de citer.
  
Pour Rosa, la transition de l’accélération finale à l’« abîme » pourrait se traduire par « l’éruption d’une violence incontrôlable… particulièrement là où les masses exclues des processus de croissance et d’accélération entrent en résistance contre la société de l’accélération ».
  
Dupuy va plus loin encore lorsqu’il estime que « la panique qui s’emparerait des peuples de la Terre s’ils découvraient trop tard que leur existence est en jeu risquerait de faire sauter tous les verrous qui empêchent la civilisation de tomber dans la barbarie. Les forces de l’esprit et les valeurs de justice seraient balayées. Il existe donc une double menace, qu’il faut analyser simultanément : la menace sur la survie et la menace sur les valeurs. On doit empêcher que la seconde se nourrisse de la lutte contre la première ».
  
En comparaison, l’analyse que nous avons effectuée dans Après le capitalisme : la primauté de la force apparaît très nuancée. Qu’une « violence incontrôlable » se déchaîne à un moment donné dans certaines zones géographiques, c’est malheureusement fort probable. Que la barbarie devienne universelle, généralisée à l’ensemble de la planète, non, nous ne le pensons pas.
  
Pour quelle raison ? Parce que deux autres « primautés », celle de la religion et, à un degré infiniment moindre, celle de l’Homme, vont contrebalancer le déchaînement de violence. Dupuy le reconnaît d’ailleurs lorsqu’il écrit, en écho de la pensée de René Girard, que « le sacré est la mise en extériorité de la violence des hommes par rapport à elle-même » et que, à travers la crise sacrificielle, il « fait barrage à la violence par la violence ».
  
Nous n’analyserons pas ici plus en détail l’approche « girardienne » des rapports entre sacré et violence car tel n’est pas le thème de ce billet. Concluons simplement en soulignant que la désintégration de notre civilisation – le passage dans un « nouveau Moyen-Âge » – va quasi-inéluctablement entraîner une recrudescence de la violence et de l’usage de la force. La démocratie, le droit, la justice ? À ce stade, ce ne sont plus que des souvenirs.
  
  
Les dirigeants
  
Face à cette apocalypse annoncée, quel rôle devraient tenir, quelle attitude devraient adopter nos dirigeants ?
  
Rosa n’aborde pas véritablement la question, se contentant de noter que « la contrainte de l’accélération condamne… les gouvernements à une situativité réactive, au lieu d’une conduite organisatrice de la vie individuelle et collective ». En d’autres termes, on fait ce qu’on peut, on bricole à la petite semaine, on se contente de réagir à l’événement en faisant mousser la communication… autant de tares que nous avons décrites dans nombre de billets.
  
Dupuy est plus précis. Selon lui, « l’action politique doit aujourd’hui se penser dans la perspective, non plus de la révolution à accomplir, mais de la catastrophe à repousser, s’il en est encore temps ».
  
Sur ce plan, nous divergeons avec Dupuy. Selon nous, les dirigeants doivent avoir une double priorité :

● en premier lieu, préparer « l’après ». Vouloir repousser la catastrophe, et y consacrer tous ses efforts, ne fait que retarder l’inéluctable tout en augmentant la violence de l’avalanche qui va tout emporter. Replâtrer un mur pourri, le repeindre afin de faire croire qu’il est encore en bon état, le surélever encore et encore alors que les fondations s’effritent, ne peut aboutir qu’à aggraver la violence et les conséquences de la chute.
Il nous semble infiniment plus sage et utile de se consacrer à « l’après », c’est-à-dire de créer les conditions d’un redémarrage qui abrègera autant que faire se peut les Dark Ages, pour employer une expression anglo-saxonne. En ce sens, nous avons toujours plaidé – et continuons à le faire – pour que priorité soit donnée à la transmission, à la préservation et à l’enrichissement de la culture littéraire et philosophique, car là est le substrat de toute civilisation

● en second lieu, celle de déclencher la catastrophe, d’une manière aussi contrôlée que possible. Oui, vous avez bien lu, la déclencher. Pourquoi ?
Reprenons l’analogie de l’avalanche, utilisée par François Roddier. Plus nous prolongeons la situation actuelle, plus nous ajoutons de la neige sur un sommet que nous élevons toujours plus haut, plus l’avalanche sera puissante, meurtrière, dévastatrice.
Dans ce cas, pourquoi ne pas la déclencher prématurément, en essayant – tant que faire se peut – de contrôler des « coulées » de taille raisonnable ? De planifier, par exemple, un effondrement à peu près contrôlé du « système dollar » avant que sa chute brutale ne nous explose en pleine figure ? Idem en ce qui concerne une sortie du nucléaire civil, avant que nos enfants et petits-enfants ne vivent à côté de centrales mal entretenues, âgées de 60 ou 80 ans, véritables grenades nucléaires dégoupillées ?

Nous ne nions cependant pas la double difficulté de l’exercice, tant sur un plan technique que politique.

C’est, au fond, le cœur de notre sujet : une fois constaté le caractère quasiment inéluctable de la chute, quelle réponse politique y apporter ? Les systèmes de gouvernance actuels peuvent-ils répondre autrement que « durer, le plus longtemps possible, sans rien modifier d’essentiel » car cette option sert directement l’intérêt de « ceux qui nous gouvernent », au détriment d’une masse plébéisée et atomisée ? De plus, si la réponse politique doit être « faisons s’effondrer le système, de manière aussi contrôlée que possible », une telle option est-elle envisageable dans un cadre démocratique ?
  
Nous voyons bien que nous touchons là aux limites du possible : pour un Gorbatchev qui a accepté de gérer l’implosion de l’URSS au détriment de son avenir politique, combien auront le courage – l’inconscience diraient certains – de proposer puis d’accepter de piloter une telle alternative ? Jaurès affirmait que « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ». Y a-t-il un Jaurès dans la salle ?
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2012

Billets de François Roddier :
Bientôt la fin de l’espèce humaine ?
Les lois implacables de la thermodynamique
La fin des espèces et des civilisations

Billets traitant du « nouveau Moyen-Âge » :
Le monde selon Picsou
Sic Transit
De Mégara à Wall Street
L’alpha et l’oméga
No Future ?
Après le capitalisme : la primauté de la force
Après le capitalisme : la primauté de la religion
Après le capitalisme : la primauté de l’Homme
Bilan 2011, perspectives 2012

TGE : le revers de la médaille

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Published by Eva R-sistons - dans Le Futur
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commentaires

Jean-Pierre Aupert 05/03/2012 16:00


Pourquoi attendre d'en arriver à une rupture totale de la société? Il faut que le "monde" soit sensibilisé à sauvetage de la liberté: son droit de vivre et non de se substituer aux dérives des
magouilles financières de la Mondialisation et de ses collabos, les politiques. Il faut que le peuple comprenne qu'il faut que d'URGENCE, que nous devenions aussi "intelligents" et solidaires que
la Mondialisation et la mafia politique. Je vous invite à lire "Ce n'est pas l'Euro qu'il faut sauver, c'est notre peau! L'économie nous appartient, reprenons la main!" http://0z.fr/h9D6w , sur
L'Abolition de la Raison. C'est une analyse de la situation de la société, des états, des politiques et de la Mondialisation deviendraient,  si des millions de citoyens se fédéraient
économiquement pour faire face aux usages dictatorials de la Mondialisation en se servant de leurs propres armes, l'économie, mais à notre avantage et sous notre haute surveillance. C'est une
solution réalisable si nous avons le courage de nous faire confiance. Il est de notre devoir de devenir solidaire si nous ne voulons pas laisser à nos enfant la dette et l'esclavage de notre
laxisme.


Seul notre volonté pourra faire changer le Monde d'Univers.


Bonne lecture.

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