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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 06:03

Le Second Empire

février 13th, 2011

  
Correspondant du quotidien britannique The Guardian (de tendance travailliste) en Chine, spécialiste de l’environnement, Jonathan Watts a arpenté la Chine de long en large pendant cinq ans.
  
De ses multiples observations, il a tiré un ouvragewhen-a-billion-chinese-jump.jpg, When a Billion Chinese Jump: How China Will Save Mankind – or Destroy It dans lequel il décrit les nombreuses destructions écologiques qu’entraîne le développement économique et industriel de la Chine.
  
Vous trouverez sur le site Slate un résumé en français de ce livre. Nous vous proposons de lire ce document avant de poursuivre la lecture de ce billet, notre propos n’étant pas de « résumer le résumé » mais plutôt d’essayer de tracer quelques pistes de réflexion à partir du travail de Watts.
  
  
Le monde selon Badinguet
  
« Communiste ultra-capitaliste », « le système politique chinois n’est ni une dictature, ni une démocratie. Le sommet de l’État ne dispose pas de l’autorité nécessaire pour imposer des régulations anti-pollution et des mesures de protection de la vie sauvage, tandis que le peuple ne dispose pas des outils démocratiques – presse libre, tribunaux indépendants, élections – nécessaires à la protection de la terre, de l’air et de l’eau. »
  
On peut raisonnablement supposer que ce qui est vrai dans le domaine de l’environnement l’est également dans d’autres secteurs, notamment celui de l’économie « au quotidien », c’est-à-dire la règlementation du travail, les normes sanitaires…
  
Les conflits sociaux sont généralement réglés au niveau local, les autorités municipales étant en règle générale « plutôt sensibles aux arguments des employeurs qu’à ceux des ouvriers », comme le note une analyse sur le thème Condition ouvrière et syndicalisme en Chine.

Les véritables « meneurs de jeu » au plan local sont donc les entreprises qui, en pleine croissance, disposent des moyens financiers pour influencer – pour ne pas dire corrompre – les autorités locales, le pouvoir central fermant plus ou moins les yeux selon les circonstances, les rapports de force politiques, les individus en présence, l’avantage qu’il peut en tirer, etc.
  
Toutes proportions gardées, la Chine se trouve aujourd’hui dans une situation politico-économique analogue à celle du Second Empire français : un pouvoir politique central fort en apparence mais qui a plus les moyens d’interdire et de réprimer, notamment dans le domaine des libertés publiques, que de réguler dans le domaine économique et social. Dans ce cadre, les dirigeants chinois tiennent un discours qui pourrait se résumer par deux maximes : « Ne pensez pas », « Enrichissez-vous. »
  
S’enrichir, c’est ce que font nombre de sociétés chinoises qui, plus ou moins contrôlées par l’État selon les secteurs d’activité, gagnent chaque jour en taille et en puissance. Il en est de même de l’État chinois qui, contrairement aux autres États-nations, notamment occidentaux, est en phase « ascendante » car il n’est pas confronté à des casse-tête quasi-insurmontables de déficit structurel et de dette publique, comme le sont ses homologues européens ou nord-américains.
  
  
Vingt ans après
  
Croissance de l’État central, croissance des entreprises, création rapide d’une ploutocratie, quelles perspectives d’évolution peut-on envisager pour la Chine ? Sous ce vocable de « Chine », on englobe l’État chinois, les pouvoirs locaux, les entreprises chinoises et les individus, même si la dénomination est quelque peu réductrice.
  
Dans plusieurs billets (voir notamment Sic Transit et Le monde selon Picsou), nous avons souligné le décalage croissant entre la faiblesse de l’État fédéral américain et la puissance des sociétés « américaines » ; la dénomination « américaines » est entre guillemets car, si le siège social de ces sociétés se trouve sur le territoire américain, leurs intérêts et leurs préoccupations sont déjà très fortement mondialisés.
  
La situation est aujourd’hui totalement différente pour le couple État-entreprises en Chine. Pour continuer le jeu des parallèles historiques, cette fois sur le plan économique, la Chine de 2011 se trouve peu ou prou dans la situation des États-Unis en 1950, quand la croissance forte était au rendez-vous, quand ce qui était bon pour General Motors était bon pour l’Amérique.
  

Comme les États-Unis, the-great-mall.jpgla Chine va rapidement (dans 5 ans, 10 ans tout au plus, très certainement beaucoup moins) être confrontée à un ralentissement de sa croissance, à des demandes accrues de protection sociale de la part de ses citoyens, à la nécessité de compenser via des biens de consommation facilement accessibles une absence de liberté d’expression. Après le « Ne pensez pas », « Enrichissez-vous », on passera au « Ne pensez toujours pas », « Consommez ».

  
Quant aux entreprises, afin de pouvoir continuer à grossir toujours plus et toujours plus vite, afin aussi de satisfaire leurs dirigeants « nouveaux millionnaires » et « nouveaux milliardaires », elles n’auront de cesse de pousser l’État chinois à financer sur ses deniers la protection sociale (pour éviter d’avoir à le faire elles-mêmes) et à ouvrir les vannes du crédit, d’une part pour inciter à la consommation de leurs produits, d’autre part pour maintenir les salaires au plus bas, compétitivité et intérêt personnel de leurs dirigeants obligent.
  
La Chine pourrait donc connaître en accéléré, de 2010 à 2030 ou 2040 environ, une évolution quasiment semblable à celle des États-Unis de 1950 à 2010. Selon ce scénario, l’État chinois serait « sur les rotules » vers 2030-2040 alors que les entreprises chinoises, ayant atteint une taille difficilement imaginable aujourd’hui, seraient devenues, comme outre-Atlantique, les véritables détenteurs du pouvoir.
  
La mondialisation serait alors « parfaite » : des grands États-nations, moribonds ou disparus ; des entreprises totalement mondialisées qu’on ne pourrait alors définir, sinon par convention, comme américaines, européennes ou chinoises ; des individus expérimentant toutes les « formules » de regroupement – de la secte au petit État-nation qui aura survécu, en passant par la ville privée appartenant à une société, sans oublier d’innombrables communautés réelles ou virtuelles – pour vivre ou survivre dans un environnement totalement bouleversé.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011

 

http://lalettredulundi.fr/2011/02/13/le-second-empire/

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Published by Eva R-sistons - dans Le Futur
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