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10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 03:48

9 août

par François Danjou pour Question Chine

Il faut se rendre à l’évidence. La vieille Europe aux prises avec ses affres budgétaires, handicapée par son infirmité politique et militaire, ne pèse plus.

Le paysage de la puissance stratégique est entièrement occupé, ou presque, par les Etats-Unis, prêts à évacuer l’Afghanistan, et dont on dit qu’ils sont sur le déclin, et les émergeants, dont le chef de file, aujourd’hui incontesté, est la Chine. Les experts, jamais à court de prédictions, affirment qu’elle sera dans quinze ans la première puissance économique de la planète.

Le tout au milieu de menaces latentes de prolifération nucléaire, d’un Moyen-Orient enkysté dans ses haines, à l’ombre de la menace latente de l’Islam radical, et d’une succession de conflits et de secousses mettant en péril les équilibres anciens.

Les crises financières répétées et les tensions sur les ressources accompagnent la déstabilisation contagieuse des sociétés traditionnelles ou autocratiques, contre laquelle les pays démocratiques occidentaux, surendettés et en panne socio-économique, ne sont au demeurant pas immunisés.

Comme les ambitions contraires des puissances rivales s’attirent et se repoussent, l’une des compétions stratégiques qui occupe le devant de la scène, dans un environnement de plus en plus nerveux d’une Asie qui réarme, est la rivalité entre Pékin et Washington.

Et, comme l’esprit humain éprouve la nécessité de focaliser les antagonismes sur un théâtre concret, où se fourbissent les armes et les postures des affrontements futurs, c’est vers la Mer de Chine du Sud et Taïwan, objets d’innombrables commentaires d’experts, souvent inquiets, que se tournent les projecteurs des médias du monde.

Entre rivalités meurtrières et apaisement

Il y a, pour simplifier, deux manières de considérer cette gigantesque controverse qui porte d’abord sur l’extravagante revendication chinoise de la totalité de la Mer de Chine du Sud, vaste comme la Méditerranée et bordée par une série de pays, ayant eux-mêmes des prétentions sur des zones déjà investies par Pékin.

Le premier type de décryptage est de l’ordre du pessimisme linéaire. Il interprète le futur en extrapolant les grignotages passés, les rodomontades et les échauffourées présentes, comme un processus inéluctable d’affirmation de puissance qui aboutira sans coup férir à la transformation de la Mer de Chine du Sud en mer intérieure chinoise. Une variante de cette vision est le conflit direct entre l’APL et les armées américaines, que certains jugent inexorable.

L’autre analyse, qui ne nie pas les risques d’accrochages et d’incidents, au demeurant déjà très fréquents, fouille la psychologie des acteurs, relève les contradictions entre les faits, les discours et les postures, explore les inquiétudes qui affleurent, tient compte des tentatives de conciliation et examine les forces et les faiblesses des acteurs en présence.

Si l’on veut bien accepter le fait que la dissuasion nucléaire, panoplie apocalyptique partagée par les deux protagonistes, garde la capacité d’éloigner par la terreur un conflit central, dont ni la Maison Blanche ni Zhongnanhai ne veulent envisager le spectre ; et si, par ailleurs, on observe que la Commission Militaire Centrale et le Pentagone, roulent depuis 1995 le rocher de Sisyphe de leur improbable coopération militaire, on doit aussi accepter l’idée que la situation n’est pas celle d’une aggravation linéaire.

Elle serait plutôt celle d’une crise cyclique vieille de plus de 60 ans, périodiquement secouée par des accrochages et des incidents qui renvoient à des modes de pensée d’un autre âge du Parti Communiste, que même les chercheurs chinois remettent en question.

Le tout marqué par la multiplicité des acteurs, dont certains se cabrent contre Pékin, alors que les intentions et les raidissements chinois se nourrissent à la fois des réminiscences impériales sans référence juridique solide, et de la colère irrépressible contre la flotte américaine omniprésente dans la zone où monte, de part et d’autre, la crainte d’un dérapage militaire irrémédiable.

Course aux armements et fragilités économiques

L’affichage des postures martiales et des resserrements stratégiques entre Washington et quelques pays de la zone accompagne une intense et dispendieuse course aux armements, encore attisée par une suite ininterrompue d’analyses alarmistes, où pèse la main du complexe militaro-industriel américain, sur les nouvelles armes chinoises en cours de mise au point – porte-avions, missile balistique antinavires ou antisatellites, chasseurs furtifs, sous-marins nucléaires, attirail de guerre électronique -.

Mais les bruits de ferraille – escales de bâtiments de guerre américains au Viêtnam, exercices à tir réel et manœuvres avec les Philippines – résonnent au moment où les deux protagonistes sont englués dans d’insondables problèmes financiers et socio-économiques internes qui jettent une ombre sur la réalité de leur puissance. Surtout ils posent la question de leur capacité à tenir la distance de ce bras de fer, où Pékin, dont le budget militaire est 5 ou 6 fois inférieur à celui du Pentagone, a cependant quelques longueurs de retard.

En Chine, la dette mal cernée des provinces et les défis socio-économiques de l’urbanisation massive, dont le fardeau financier est hors de portée des capacités d’investissement des banques, constituent une sérieuse limitation aux ambitions extérieures et aux compétitions high-tech.

Aux Etats-Unis, le déficit budgétaire abyssal vient de pousser Washington à jeter l’éponge en Afghanistan et fait surgir une forte pression isolationniste, à laquelle s’opposent, pour l’instant avec succès, les partisans d’un basculement des priorités stratégiques vers le Pacifique occidental et l’Asie.

Les deux chefs des armées, le Général Chen Bingde pour l’APL, et l’Amiral Mullen pour l’US Army, qui n’ignorent pas ces contraintes, viennent d’effectuer des visites croisées en Chine et aux Etats-Unis. Ces dernières sont révélatrices des bonnes intentions réciproques contre le risque d’une montée incontrôlée aux extrêmes et pour apaiser l’angoisse d’un essoufflement économique et financier. Mais elles ont aussi exprimé quelques non-dits et inquiétudes à propos du futur, tant il était clair que les deux parties avaient chacune en tête que l’autre était l’ennemi potentiel.

L’épée de Damoclès de Taïwan

Dans la région, le dilemme de Taïwan, l’autre point chaud de la rivalité stratégique sino-américaine, en apparence moins brûlant depuis le rapprochement avec la Chine opéré par Ma Ying Jeou, président taïwanais, 3e héritier politique de Tchang Kai Chek, est en réalité bien plus effrayant.

Sur l’apaisement en cours pèse en effet l’épée de Damoclès d’une opposition radicale entre les systèmes politiques de part et d’autre du Détroit et du nationalisme identitaire taïwanais arc-bouté au refus définitif d’une réunification avec une Chine gouvernée par le pouvoir communiste.

A quoi s’ajoutent l’angoisse des stratégies obliques chinoises, appliquées à « finlandiser » l’Ile rebelle par le biais d’une irrésistible marée économique et commerciale. Alors que plane l’ombre d’un arsenal toujours renouvelé de missiles balistiques chinois, dont la lancinante menace est presqu’uniquement équilibrée par le Taïwan Relations Act, obligation de droit interne votée par le Congrès des Etats-Unis, qui oblige l’administration américaine à réagir en cas d’attaque « non provoquée » de l’Armée Populaire de Libération contre l’Ile.

Là aussi le décryptage par l’analyse des non dits, des intentions cachées et des solutions d’apaisement jouant sur la vertu réparatrice du temps et spéculant sur la sagesse, est possible.

Il s’oppose aux anticipations catastrophiques d’un conflit inéluctable ou d’une réunification rampante. Mais la marge de manœuvre du bon sens et de la modération est ici plus étroite, enfermée plus qu’ailleurs dans les limites étouffantes d’un nationalisme exacerbé que Pékin n’a cessé de cultiver au cours des dernières années, éveillant en retour la sensibilité identitaire des Taïwanais.

Le poids des émotions et la force des postures

Ce qui se développe sous nos yeux, dans cette région du monde dont la sécurité n’est pas stabilisée, où les passions prennent le pas sur la raison en dépit des échanges commerciaux en expansion, est le jeu classique des prémisses de conflits.

Comme souvent, quand pointent les risques de confrontation majeure, la région est le théâtre d’une lutte entre, d’une part l’affirmation d’identité et de puissance – celle de la Chine contre les Etats-Unis ; de Taïwan contre Pékin ; ou celle des pays limitrophes de la Mer de Chine contre les ambitions chinoises – et, d’autre part, la lucidité et la raison auxquelles les hommes subjugués par le bouillonnement des passions et enfermés dans les schémas de leurs postures d’affrontement, peinent à faire appel.

Dans ce contexte on voit bien que l’apaisement ne pourra surgir qu’au prix de concessions de toutes les parties concernées. Celles-ci seront d’autant plus difficiles, qu’à bien des égards, les questions touchent à l’image très passionnelle que les uns et les autres se font d’eux-mêmes et du rôle que l’histoire leur a attribué.

Le Parti Communiste Chinois se voit comme le rédempteur de la puissance chinoise bafouée il y a 150 ans et, s’agissant de Taïwan, comme le garant suprême de l’unité du pays. Quant aux Etats-Unis, ils savent bien que leur posture en Mer de Chine et à Taïwan renvoie à la crédibilité de la « Pax Americana » en Asie du Nord-est, qui tire sa légitimité historique de la victoire sur le Japon, mais aujourd’hui directement contestée par Pékin.

La chance manquée de l’Union Européenne

Mais le pire n’est jamais sûr. Il est d’abord tenu à distance par la terreur atomique qui rappelle aux hommes la fureur dévastatrice et irrationnelle des guerres. Tandis que, dans cet étalage de force brute, la sagesse n’est pas complètement absente. A propos de la Mer de Chine, nombre d’experts chinois mesurent bien les risques des raidissements de Pékin face aux états de l’ASEAN qui se cabrent avec le soutien de l’US Navy. Depuis quelque temps, ils conseillent à Pékin d’assouplir sa position.

Sur la question de Taïwan, Pékin a mis en veilleuse ses menaces militaires directes et Washington qui pousse le Pentagone à nouer des liens avec l’APL, entretient une ambiguïté stratégique qui le conduit d’une part à garantir la pérennité du Taïwan Relation Act et à vendre des armes à l’Ile, et, d’autre part, à se replacer du côté de Pékin quand les Taïwanais tentent de faire évoluer le statu quo dans le sens de l’indépendance, irréfutable casus belli pour le Parti Communiste Chinois.

L’avenir dira si les risques économiques et financiers qui plombent la course aux armements et, surtout, si la sagesse des hommes triomphant des passions, donneront aux situations dangereusement conflictuelles le temps de s’apaiser. Ou si la logique des postures qui accompagnent les émotions nationalistes, les rivalités de puissance et les conflits d’intérêt précipiteront la région dans des conflits aux conséquences catastrophiques.

Dans ce duel obstiné où la marge de manœuvre est étroite, et où les passions brouillent la raison, on voit bien qu’il manque un arbitre. Si l’Europe avait respecté ses propres règles budgétaires et évité de sous-traiter sa défense aux Etats-Unis et à l’OTAN, elle, dont l’histoire fut traversée par des épisodes passionnels suicidaires, aurait eu suffisamment d’entregent stratégique pour jouer ce rôle, dans un contexte régional qui rappelle les rivalités nationalistes de l’Europe du XIXe siècle.

Après tout, si on y ajoute les questions du Pakistan et de la Corée du Nord, où Pékin et Washington ne sont pas ennemis mais seulement des partenaires ombrageux et méfiants, les controverses en cours renvoient à quelques uns des défis majeurs des temps modernes qui sont la prolifération nucléaire des états faillis, l’inviolabilité des frontières, la liberté de navigation en haute mer, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Autant de sujets, dont il est bien dommage que la Vieille Europe soit tenue à l’écart.

François Danjou


 

SOURCE : MECANOBLOG

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Published by Eva R-sistons - dans Luttes d'influences
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