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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 23:17

Source : La faute a Diderot

Les originalités de la voie chinoise
Par Tony Andréani

dimanche 13 mars 2011, par Comité Valmy


Quelle est la voie économique suivie par la Chine au cours de son développement ? Telle est la question que pose Giovanni Arrighi dans Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise.

Adam Smith à Pékin a un titre intrigant. Le lecteur informé s’étonnera que la Chine soit ainsi placée sous l’égide d’un des pères de l’économie politique, Adam Smith, plutôt que sous celle de Marx, fût-il révisé « à la chinoise ». C’est que, selon Giovanni Arrighi, on n’a pas vraiment compris Smith. Que disait ce dernier ? Qu’il y avait une voie naturelle du développement dans laquelle le marché est utilisé comme un instrument du gouvernement parmi d’autres. L’État doit intervenir activement, non seulement en créant et reproduisant les conditions d’existence du marché, mais encore en s’occupant lui-même, des infrastructures et de l’éducation, et en régulant directement la monnaie et le crédit. Il doit soutenir en priorité l’agriculture et, de là, l’industrie. Il favorisera principalement le commerce intérieur et n’utilisera le commerce extérieur que comme complément, quitte à modifier ses priorités si la société est menacée par la violence intestine ou par d’autres États. Car il doit se préoccuper de la stabilité sociale, ce qui revient à modérer l’exploitation capitaliste : la bonne concurrence sera entre capitalistes et non entre travailleurs. Smith pensait que cette voie était caractéristique de l’Asie et prévoyait donc un grand avenir pour la Chine. Par contraste, la voie européenne était jugée artificielle : elle prend sa source dans le commerce extérieur, cherche à développer d’abord l’industrie et les exportations, cela pour répondre à la baisse du taux de profit qu’engendre la concurrence sans frein et qui engendre du conflit social et des guerres entre les nations.

La plus grande partie du livre est consacrée à cette voie occidentale actuellement en échec, mais je m’intéresserai ici à la partie consacrée à la voie chinoise. Contrairement aux États occidentaux, les vieux États asiatiques n’avaient aucune tradition de conquête, et il s’agit d’une politique qui s’est poursuivie aujourd’hui : l’armée chinoise n’a qu’une vocation défensive et le pays n’a pas de prétention impérialiste. En outre, la voie asiatique n’a pas reposé sur l’accumulation de capital, mais sur l’utilisation d’une force de travail nombreuse, qualifiée et polyvalente, correspondant à une éthique du travail. Enfin, le rôle de l’État était bien, en Asie de l’Est, celui que Smith préconisait pour faire la richesse des nations. Et c’est tout cela qui explique, en particulier, le prodigieux décollage de la Chine, sans précédent dans l’histoire. L’auteur retrace le chemin suivi dans le sillage des acquis de l’ère maoïste (unification du pays, mise en place d’infrastructures, généralisation de l’instruction primaire, etc.) : d’abord, l’essor de la petite agriculture paysanne, dans le cadre d’une propriété publique de la terre maintenue ; ensuite, le développement très rapide des petites entreprises de bourg et de village, offrant un complément de ressources aux paysans, puis l’appel aux capitaux venant de la diaspora chinoise, qui a enclenché une industrialisation modernisée ; enfin, le développement conjoint du marché intérieur et des exportations. L’État reste bien l’orchestrateur et le garant de ce développement car il a gardé la haute main sur les secteurs stratégiques (à travers ses entreprises d’État ou ses entreprises actionnarisées d’État), et il pilote l’économie à grande distance des prescriptions libérales du consensus de Washington (à travers ses injonctions à la Banque centrale, ses grandes banques publiques, etc.). Ainsi, la Chine retrouve, tout en se modernisant, des orientations qui ont fait sa force dans le passé impérial. Au terme de ses analyses, Arrighi peut conclure que la voie occidentale de développement est arrivée au bout de sa logique et qu’elle est déjà surpassée par la voie asiatique. À preuve : l’état de dépendance financière dans lequel se trouve l’État états-unien par rapport notamment au Japon et à la Chine, grands acheteurs de ses obligations. Le projet d’un gouvernement mondial sous la houlette états-unienne ayant capoté, le basculement du monde est en marche.

Aussi passionnant que soit ce livre, des questions restent en suspens. Que signifie une « économie non capitaliste de marché » ? Socialisme de marché ou forme spécifique de capitalisme ? Arrighi reste prudent. On peut le comprendre. D’abord, nous sommes loin d’être au clair sur ce que pourrait être un socialisme de marché (ou avec marché), qui a bien quelques brefs antécédents (comme la NEP en URSS) et quelques prémices ici ou là, mais aucune réalisation stable. Ensuite, bien des aspects de la Chine actuelle, du nombre de milliardaires à l’armée des mingong, plaident plutôt en faveur d’un capitalisme hybride, et parfois féroce. Toutefois, la bourgeoisie privée semble bien loin de s’être installée au coeur du pouvoir d’État : elle est bien plutôt sous contrôle. Si le mouvement vers la constitution d’une classe capitaliste tout entière consacrée à l’accumulation semblait bien en marche pendant l’ère Jiang Zemin, ce mouvement paraît fortement contrecarré actuellement, et ce d’autant plus que de larges couches de la population se sont rebellées. À cet égard, Arrighi fait observer que leur attitude est fort différente de celle de bien d’autres classes populaires asiatiques, même si elle ne ressemble pas à ce qu’on connaît en Occident. C’est là encore un legs de l’ère maoïste. J’ajouterais que l’existence d’un parti dominant n’est pas la monstruosité que dénoncent les leaders d’opinion occident aux : les courants ne sont pas moins vifs en son sein qu’entre les partis qui occupent le devant de la scène en Occident, et la difficile recherche du consensus dans ses instances a au moins l’avantage de déboucher sur des politiques qui, n’étant pas soumises à un rythme électoral accéléré, ont l’avantage de la durée. Quoi qu’il en soit, l’ère de l’imperium occidental, puis états-unien, est bien terminée, comme en témoignent les hésitations et confusions stratégiques qui les traversent, fort bien relevées par l’auteur.

Article paru dans Les lettres françaises du 5 février 2011

Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, de Giovanni Arrighi. Éditions Max Milo, 2010, 504 pagesÀ

 

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article1272

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Published by Eva R-sistons - dans Regard sur ...
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