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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 02:21

200904261319164868

  par   Luc COLLÈS
CRIPEDIS (UCL) – IFER (Dijon)

  


A l’heure actuelle, l’idée de diversité culturelle connaît un net regain d’intérêt. On peut même aller jusqu’à dire qu’elle est considérée comme un des enjeux de la mondialisation. Deux types de situations différentes expliquent cette nouvelle reconnaissance internationale : d’une part, la fragmentation croissante des sociétés et, d’autre part, l’exigence des minorités nationales d’une reconnaissance de leur propre identité culturelle.

Dans le premier cas, on assiste à la transformation profonde de nos sociétés qui, notamment à travers le phénomène de l’immigration, deviennent de plus en plus fragmentées et multiculturelles. Cette transformation ne se fait pas sans heurts et le terme de « ghettos » revient souvent dans le débat à ce sujet. C’est dans ce contexte de métissage social que l’idée de diversité culturelle fait sa première apparition. Il s’agit alors de décrire cette juxtaposition de cultures différentes au sein d’une même société ou d’un même pays. Il s’agit aussi de prendre acte de la fin d’un type de société nationale fondée sur une culture et une identité homogènes.

A partir de ce constat de la fin de l’homogénéité nationale, l’idée de diversité culturelle est employée pour désigner des phénomènes bien distincts et d’origines très différentes tels que le régionalisme, les minorités nationales, les langues régionales ou minoritaires et, plus généralement, l’immigration. A titre d’exemple, le Conseil de l’Europe tente d’éclairer cette idée en faisant le catalogue des éléments qu’elle recouvre : diversité régionale et locale, diversité linguistique, diversité religieuse, diversité ethnique, diversité des produits et créations artistiques, etc. On le voit, l’idée de « diversité » est comprise, dans ce genre de situation, par opposition à celle d’ « homogénéité ».

Cependant, dans un contexte national, cette idée peut être rapidement perçue comme une menace pour la cohésion sociale. En d’autres termes, elle est employée pour définir, de manière positive et constructive, une situation de fait qui pose problème. La diversité culturelle est ainsi présentée comme un enrichissement pour les sociétés concernées, quand bien même ces sociétés la considéreraient avec une certaine anxiété.

D’autre part, pensons aux problèmes des minorités nationales ou des régions d’Europe qui réclament plus de reconnaissance de leur propre identité culturelle. Pensons aussi aux différents conflits qui, sauf exception, ne se déroulent plus entre Etats mais entre communautés ethniques, religieuses ou autres, à tel point qu’on parle désormais de conflits identitaires. Les individus qui, jusqu’en 1945, demandaient la reconnaissance de droits politiques réclament aujourd’hui le droit de parler leur propre langue ainsi que le respect de leur patronyme.

En ce début de troisième millénaire, on assiste donc à un glissement marqué du « politique » vers le « culturel » dans tous les domaines. Il n’est pas exagéré de dire que le respect de la diversité culturelle est devenu un enjeu majeur, non seulement de la mondialisation, mais surtout de la paix et de la stabilité dans le monde.

En conséquence, l’idée de diversité culturelle dépasse le cadre des simples politiques culturelles ; c’est un projet de société, un projet politique, une alternative au choc des civilisations prédit de manière dramatique par Samuel Huntington. On peut même avancer que, dans le contexte de la mondialisation, l’acteur qui sera capable de se saisir d’un tel projet s’assurera une place de choix sur la scène internationale.

Ainsi, d’après Bernard Wicht, la Francophonie peut jouer ce rôle :

Un double rôle. D’une part, elle peut proposer une formulation « conviviale » de la diversité culturelle, formulation qui se démarque clairement de la conception dominante du multiculturalisme. D’autre part, elle peut en faire son principe d’action dans le monde – à côté de l’idéal démocratique et de la promotion des droits de l’homme – lorsqu’elle offre sa médiation, cherche à désarmorcer les conflits et à rétablir le dialogue diplomatique, politique et interculturel. (Wicht 2004 :26)

L’idée de diversité culturelle correspond assez largement à la définition de l’espace francophone. La Francophonie se présente notamment comme un espace de liberté, de culture, de communication et de solidarité permettant la cohabitation du français avec la pluralité des autres langues nationales, régionales et locales ou encore l’existence de mouvements culturels forts tels que la « négritude ».

 Il y a donc bel et bien tension (au sens positif) et équilibre entre des localismes et un idéal que l’on peut qualifier de confédéral, voire d’universel. Cohabitation, solidarité : c’est l’interculturalité qui est au cœur même de cet espace francophone (reconnaissance mutuelle, reconnaissance de cette diversité).

L’idée de diversité culturelle correspond aussi à la mission politique, diplomatique et culturelle que s’est fixée la Francophonie. Cette dernière a une marge de manœuvre suffisante pour jouer un rôle actif (offensif devrait-on dire) dans les relations internationales en se faisant le promoteur de la diversité culturelle et du dialogue interculturel dans le monde. Un objectif général est à atteindre : la mise en valeur et la protection des cultures du monde face au danger de l’uniformisation. Dans cette perspective, ce qui sera fait au sein de la francophonie aura valeur d’exemple et pourra aussi être réalisé en dehors de cet espace.

Il est de fait que l’« exception culturelle » représente un des moyens parmi ceux qui peuvent conduire à cette protection de la diversité culturelle. Un élément clé du raisonnement réside dans l’affirmation que les biens et services culturels (livres, disques, jeux multimédias, films et audiovisuel) ne sont pas comparables à d’autres marchandises et services. C’est pourquoi ils méritent un traitement différent ou exceptionnel qui les protège de la standardisation commerciale allant de pair avec la consommation de masse et les économies d’échelle. Cela implique au minimum un traitement lui aussi « différent » à l’intérieur des accords qui régissent le commerce international. Il importe de pouvoir mettre en place un cadre réglementaire efficace et de définir des politiques culturelles gouvernementales qui permettent de promouvoir et de renforcer la production des industries culturelles.

La Francophonie constitue un espace géoculturel qui conjugue l’unité d’une langue et de valeurs communes, et la diversité qui lui confère sa composition géographique, culturelle et économique. Elle tente de mettre en place un modèle régulé protégeant cette diversité et limitant les effets de dominance des schémas culturels les plus puissants sur les plus démunis. C’est en cela qu’elle est, par essence et par expérience, un laboratoire de la diversité culturelle.

L’idée de diversité culturelle dépasse donc le cadre des simples politiques culturelles pour être un projet politique qui vise à constituer une réponse aux retombées de la mondialisation sur la culture. C’est aussi un projet de société qui entend refuser la globalisation sans régulation et la marchandisation de la culture. C’est enfin un projet philosophique, se présentant comme une alternative au « choc des civilisations » prédit de manière dramatique par Samuel Huntington et visant avant tout la reconnaissance des valeurs culturelles réciproques et le recentrage sur l’homme.


Les littératures francophones

Dans ce projet, le professeur de français a un rôle spécifique. Etre professeur de français aujourd’hui, c’est s’inscrire dans ce vaste espace interculturel. C’est inviter ses élèves à percevoir comment le français peut se colorier d’un pays à l’autre et exprimer des identités singulières. C’est les amener, à travers les littératures francophones, à enrichir leur propre univers linguistique et culturel. Comme le dit si bien Loïc Depecker, dans son ouvrage Les mots de la francophonie :

 Les mots ne sont pas seulement des sons et des graphies doués de sens, des instruments à signifier et à communiquer ; ils portent aussi des saveurs et des impressions, des émotions figées, des énigmes ou des symboles. Nous sommes donc conviés à un voyage sentimental au gré des façons de dire, dans cet espace langagier plus que millénaire, de source latine mais coloré de cent influences et aujourd’hui voué à l’expression de plusieurs identités culturelles et sociales (Depecker, 1988 :4).

Étudier ces littératures, c’est se confronter à d’autres référents culturels, à des réalités historiques parfois méconnues, à des imaginaires autres. C’est prendre conscience de problèmes de société tout à fait spécifiques. Plusieurs écrivains francophones (du Québec aux Caraïbes en passant par l’Afrique) ont, en effet, utilisé l’arme de l’écriture comme vecteur de témoignage ; c’est d’ailleurs souvent comme militants d’une cause nationaliste qu’ils ont d’abord été reconnus. Le français sert aussi de protection contre les régimes autoritaires. Ainsi des intellectuels roumains se sont-ils réfugiés dans cette langue sous le régime communiste. Anne-Rosine Delbart (2005) a ainsi consacré un ouvrage à ceux qu’elle appelle “les exilés du langage” qui ont choisi le français comme alternative d’expression.

Le français peut être enfin un vecteur d’unification du monde latin. Je voudrais souligner combien les langues française et roumaine, par exemple, pourraient s’associer entre elles sur les plans linguistique et culturel. Je songe notamment ici aux méthodes d’intercompréhension des langues romanes promues par Claire Blanche-Benveniste, (1997) H.G. Klein et T. Stegmann (2000). La langue maternelle – le roumain ou le moldave – pourrait ainsi servir de point d’appui à l’apprentissage de cette autre langue romane qu’est le français et constituer avec elle un bloc unifié face à la pression de l’anglo-américain.

Par ailleurs, en lisant ces littératures d’expression française, il ne faudrait pas s’arrêter à une vision trop réductrice. Selon Marc Lits (1994), qui se réfère à Paul Ricoeur (1985), l’identité culturelle d’un groupe ne se limite pas au repérage de quelques traits apparents dans les œuvres produites en son sein ; elle s’inscrit dans la structure même des textes. En d’autres termes, la superstructure socioculturelle joue un rôle déterminant dans l’organisation même du discours et c’est ce “ code culturel ” qu’il importe de faire découvrir aux élèves.

Ainsi, s’agissant de la nouvelle du Belge Francis Dannemark, Je ne suis pas à court d’inspiration, je suis à court de papier (Dezutter o. & Hulhoven, 1991 : 32), une lecture ethnologique attachée à repérer des déictiques culturels ne donnerait aucun résultat. Par contre, le titre peut se lire comme emblématique de la quête éperdue d’identité de la littérature belge, significative des années 70 :

Dans un pays (ou une région) dont l’identité n’est pas clairement définie, qui cherche autant ses racines que son avenir, l’horizon n’est pas assez large pour autoriser une réappropriation identitaire par le biais de la fiction. Il n’y a plus de papier, à moins de se réfugier dans les mondes imaginaires que sont le fantastique (à la manière de Jean Ray), le policier (avec Simenon et Steeman) ou les cases de la bande dessinée. Jamais Tintin ou Spirou ne vivent une aventure à Bruxelles ou en Wallonie, là où ils furent pourtant conçus. (Lits, 1994 : 31)

Une telle interprétation, résultant d’un regard distancié, ne va pas de soi. Elle n’apparaîtra qu’en complément à une analyse textuelle, et face à un ensemble important de textes. Ainsi, certains de ceux-ci n’apporteront guère d‘informations socioculturelles, tandis que d’autres seront plus explicites.

Nous détaillons davantage cette démarche dans notre article : « S’engager en francophonie » (Découverte des littératures francophones) sur ce blog:http://alainindependant.canalblog.com/tag/colles/p30-0.html

 

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES:

BLANCHE-BENVENISTE Claire et al (1997) EUROM4 : Méthode d’enseignement simultané des langues romanes : portugais, espagnol, italien,français. Firenze, Nuova Italia (+ cédérom)

DELBART Anne-Rosine (2005), Les exilés du langage, Toulouse, PULIM.

DEPECKER Loïc (1988), Les mots de la francophonie, Paris, Belin.

KLEIN Horst GH. Et STEGMANN Tilbert D (2000), EurocomROM, Aachen, Shaker.

LITS Marc (1994), « Approche interculturelle et identité narrative », in Études de linguistique appliquée, n°93, janvier-mars 1994, pp.25-38.

RICOEUR Paul (1985), Temps et récit, Paris, Seuil.

DEZUTTER Olivier. & HULHOVEN (1991), La Nouvelle (micro-anthologie et vademecum), Bruxelles, Didier Hatier (« Séquences »)

WITCH Bernard, 2004, “La diversité culturelle : le sens d’une idée”, in Diversité culturelle et mondialisation, éd. Autrement, ( « Mutations » n°233)

 

 

Posté par Alaindependant à 09:31 - International - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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