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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 03:14

 

 

 

Il s’appelle Stéphane Liévin, brigadier chef et officier de police judiciaire au commissariat d’Orléans. Représentant du personnel pour le syndicat majoritaire Unité SGP Police, il a accordé un très long entretien au sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS, à lire en intégralité sur le site de ce dernier. Paroles d’un flic de base lucide sur la mystification sécuritaire. 

Voici comment le chercheur introduit le texte de l’entrevue : « Discours sécuritaire, police de proximité, fabrication des statistiques, lutte contre la petite délinquance, recherche de solutions éducatives, sentiment d’isolement du policier, problèmes de recrutement, d’affectation et d’encadrement, délitement des moyens, double discours de l’Etat, risque de privatisation et de municipalisation de la sécurité… voilà un policier de base qui réfléchit et qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense même si ça ne va pas forcément dans le sens du vent, y compris du vent policier. » Jugez plutôt d’après les larges extraits que nous publions (l’original fait 17 pages !) : « ce que je nomme «discours sécuritaire» est le discours selon lequel la police est la seule capable de régler les problèmes d’insécurité, et qui met donc l’accent sur les seuls acteurs de la sécurité (police, gendarmerie, justice). On peut également parler de discours «ultra-sécuritaire» ce qui est un doux euphémisme au regard de la politique prônée depuis 2002 place Beauvau. Depuis presque trois décennies maintenant, les pouvoirs politiques successifs ont largement emprunté leurs discours sur la sécurité aux quelques universitaires qui se sont intéressés de près à ce sujet. Dévoyant souvent les conclusions de ces chercheurs, ces pouvoirs politiques successifs ont fait leur petit marché dans ces doctrines diverses et variées pour ne garder que ce qui pouvait les intéresser afin de justifier la mise en place de leur vision politique. Ils ont donc tranché, comme souvent dans le vif et sans aucun discernement, en opposant systématiquement deux notions pourtant reconnues par les professionnels de la sécurité comme complémentaires : prévention et répression.
(…)

L’amalgame entre gauche et laxisme ou le déni de responsabilité de Sarkozy
Le fait de vouloir s’intéresser davantage aux causes de l’insécurité (causes sociales, éducatives, économiques, sociologiques…) qu’à ses conséquences passait pour une permissivité inacceptable. Les événements de mai 1968 ont d’ailleurs participé à cette idée selon laquelle «les gauchos» étaient les ennemis de l’ordre et de la sécurité. Ce n’est sans doute pas pour rien que Nicolas Sarkozy, tout au long de sa campagne, a voulu trancher le débat en simplifiant les choses par la déclaration suivante : «moi je suis du côté des victimes et pas de celui des auteurs». Cette phrase, prononcée à de nombreuses reprises au cours de ses meetings, consistait à répondre aux attaques sur son bilan au ministère de l’Intérieur et à discréditer la gauche en la matière. Habile manipulation je dois le dire puisqu’elle a fonctionné à merveille. En outre, les déclarations sur les événements de mai 1968 auront parachevé cet amalgame entre la gauche et le désordre. Il s’agit d’un concept nouveau qui tend à déplacer les curseurs dans l’esprit collectif. Ainsi, les travailleurs ne peuvent plus demander des comptes au patronat ou aux pouvoirs publics mais aux chômeurs. En matière d’insécurité c’est la même chose. Il ne faut plus solliciter d’explication auprès du ministère de l’Intérieur mais auprès de la gauche laxiste systématiquement du coté des voyous. Pour les discours de droite, il n’est jamais question de répression sans prévention. Mais il faut bien reconnaître que, dans les faits, la politique sécuritaire imposée par les ministres successifs de ce bord a souvent fait la part belle à l’aspect répressif des choses évoquant l’aspect préventif uniquement comme alibi d’une répression tous azimuts. Du «il faut terroriser les terroristes» à «la racaille» en passant par l’épisode des nettoyeurs haute pression, le catalogue des formules à l’emporte-pièce a été largement utilisé. (…)

Tuer la police de proximité pour une politique du chiffre inefficace

Pour la première fois, la notion de «police de proximité» a tenté de rompre avec cette opposition systématique entre prévention et répression. C’était une vision républicaine de la sécurité grâce à laquelle la population pourrait disposer d’une police qui marcherait à ses côtés mais qui saurait, lorsque ce serait nécessaire, user de la force pour parvenir au rétablissement de l’ordre public. (…) Les déclarations de Nicolas Sarkozy dans ce domaine résonnent encore : «Pourquoi une politique vantée comme étant aussi bonne a-t-elle obtenu des résultats aussi mauvais ?» Le raccourci n’est pas très habile et pourtant, encore une fois, ça marche. Personne ne trouve à répondre. (…) Nicolas Sarkozy a mis toute son énergie pour discréditer et pour mettre fin à la police de proximité. Un directeur départemental de la Sécurité publique de Haute-Garonne l’a payé cher. En 2003, Jean-Pierre Havrin sera humilié au cours d’une opération de communication bien préparée. Les médias sont présents en nombre. Les policiers sont invités, par une conseillère en communication du Ministre, à parler uniquement de leurs opérations de prévention. Un des fonctionnaires choisit d’évoquer les matchs de rugby avec les jeunes du quartier. Le «sarko-show» peut commencer : «l’organisation des matchs de rugby n’est pas la mission première de la police…» Les policiers sont invités à revenir «aux fondamentaux» du métier tels qu’il les conçoit. Le but est atteint, la police de proximité est discréditée. Pour autant, le ministre de l’Intérieur de l’époque ne dira jamais directement qu’il veut mettre fin à cette organisation policière. Tout juste assumera-t-il vouloir la réformer en profondeur. Devenu président de la République, Nicolas Sarkozy portera un nouveau coup pour enterrer définitivement la police de proximité le 29 novembre 2007, devant deux journalistes venus à l’Elysée pour l’interroger : «le rôle de la police n’est pas de connaître les délinquants mais de les arrêter». La ficelle est énorme mais, une nouvelle fois, pas de contradicteur ou presque. (…) La doctrine originelle de la police de proximité, si elle avait bien la volonté de rapprocher le policier du citoyen, n’avait en aucun cas pour but premier, de voire des policiers se promener dans la rue «pour saluer la boulangère à huit heures du matin» comme a voulu le faire croire de manière caricaturale Nicolas Sarkozy à son arrivée place Beauvau. En effet, il suffit de reprendre les publications de l’époque à ce sujet. Il était en effet question d’occuper le terrain pour s’attaquer à l’insécurité. Il était question de créer davantage de coordination et de communication entre les services pour que les renseignements collectés au plus proche du terrain puissent être exploités à tous les niveaux. Il s’agissait de donner toute leur importance aux services tels que les Bac ou les sections d’intervention. La police de proximité devait permettre aux policiers de connaître davantage le terrain et la population qui l’occupe afin d’être plus efficaces. (…) Certains policiers, assez rares il faut le reconnaître, reconnaîtront bien l’utilité de cette politique sécuritaire en reconnaissant qu’un policier qui connaît le terrain et ses habitants est un policier plus efficace. Cette idée semble d’ailleurs avoir fait son chemin ces dernières années avec l’application d’une politique du chiffre destructrice de motivation et surtout assez stérile pour le règlement des problèmes de fond. (…)

La manipulation des statistiques
Certes, la politique du « tout sécuritaire » est bien plus rapide à faire ses preuves mais sur le long terme apporte-t-elle réellement des solutions pérennes au problème de l’insécurité ? On peut retenir, pour illustrer ce propos, deux exemples très simples. Sous « l’ère » de la police de proximité, il fallait systématiquement traiter les infractions au travers de prises de plaintes. Les bureaux de police et points de contact étaient nombreux et bien répartis sur les territoires couverts par la police nationale. En conséquence, les statistiques ont bien entendu explosé. Aujourd’hui, il faut à tout prix dans les services éviter de prendre des plaintes. Pour des dégradations de véhicule par exemple, la hiérarchie déclare : «un récépissé de main courante suffit pour les assurances». Grâce à cela, les statistiques s’améliorent de jour en jour. (…) Ajoutez à tout cela une chasse au port d’arme de sixième catégorie (quitte à ce qu’il s’agisse d’un poseur de moquette et de son cutter), au quart de gramme de résine de cannabis « trouvé » dans la poche d’un lycéen ou au vol à l’étalage qui permettent de rédiger des Comptes Rendus d’Enquête (CRE) en nombre et vous arrivez à une amélioration spectaculaire des statistiques. Pour autant, lorsqu’on court de la sorte derrière les chiffres, règle-t-on en profondeur le problème de l’insécurité ? (…) on a adapté le mode de travail des fonctionnaires de police vers des solutions davantage destinées à améliorer les statistiques qu’à chercher réellement des solutions en matière de lutte contre l’insécurité. Ainsi, ce même ministre s’est largement vanté d’avoir amélioré les statistiques en matière de faits élucidés. De un fait sur quatre en 2002 à un fait sur trois en 2007. Vaste fumisterie. Il faut savoir, dans ce domaine, que nombre de faits qui entrent dans le cadre des faits élucidés ne donnent pas lieu à une plainte au départ. Ainsi, un individu interpellé pour une infraction à la législation sur les stupéfiants (un étudiant porteur d’un gramme de résine de cannabis pour sa consommation personnelle par exemple) entrera dans les statistiques des faits élucidés. Pourtant, aucune plainte n’est déposée dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle on a orienté le travail des policiers de terrain vers la recherche de ces infractions traitées en temps réel dans le seul but d’améliorer les statistiques. (…) Aussi fastidieuse que soit la démonstration, je pense qu’elle mérite qu’on s’y arrête pour comprendre la supercherie des statistiques de la délinquance jetées en pâture tous les mois depuis huit ans à la presse et à l’opinion publique. (…) il est hors de question de reconnaître une quelconque utilité à cette mascarade. (…) Non, je crois qu’on ne soigne pas la grippe en traficotant le thermomètre. »

 

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