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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 13:01

 

 

http://www.placeaupeuple2012.fr/autremonde/

 

Quel internationalisme aujourd'hui ?

 

 

Le texte de Samuel Holder émane de la mouvance d'organisations issues du mouvement trotskyste.

Cependant il m'apparaît que les considérations exposées échappent à une logique de chapelle.

L'auteur le dit lui-même après avoir montré le développement des luttes des peuples de différents pays :

« Ce que montre avec évidence ces mouvements suffisamment profonds pour redonner espoir à des jeunes comme à des anciens, c’est que l’alliance de salariés, de chômeurs, de retraités, de paysans, d’artistes ou d’étudiants pour lutter et instaurer un autre monde fondé sur d’autres relations sociales, est une réalité qui est tangible dans différents lieux de la planète. »

C'est donc de ré-actualisation dont il s'agit.

Et donc d'actualité.

Suivons-le ! Et comprenons qu'il le dise avec ses mots.

Michel Peyret

 


Note : ce texte est disponible aussi dans le n°47 de Carré rouge.

 

Rouvrir le dossier de l’internationalisme en 2012 ne va pas sans difficultés et sans risque de ridicule. « L'internationalisme » est devenu un mot désuet, un peu bizarre. Peu de gens semblent avoir envie d'en parler. Soit il relève d’un arrière plan politique considéré comme allant de soi, ne nécessitant aucune précision ou actualisation particulière, ce qui se résume par cette évidence banale : il faut être solidaires des luttes qui se déroulent de par le monde. Soit il semble inapproprié aux problèmes de notre époque parce qu’évocateur des défuntes Internationales du mouvement ouvrier. Il fait partie des zones d'ombre ou d'oubli qui rendent floues ou embarrassantes certaines notions largement employées au XXe siècle.

Ce qui réactualise la question mais pas nécessairement le mot « internationalisme », c'est la reprise et la floraison d'explosions sociales et de mobilisations diverses depuis un peu plus d'un an, du Caire à Athènes, de Madrid à Auckland. La réactualisation s’opère aussi sous la pression du regain des pulsions protectionnistes, nationalistes et xénophobes, tout particulièrement en Europe.

Les limites de l’internationalisme traditionnel

Les formes de regroupements internationalistes depuis plusieurs décennies n’ont pas réussi à échapper à une forme d’institutionnalisation organisationnelle accompagnée d’une décoloration, d’une perte de substance des préoccupations internationalistes de ses membres. C’est en particulier le cas des organisations issues du mouvement trotskyste. Le faible intérêt suscité par les soulèvements au Maghreb et au Machrek comme par le mouvement des places en Grèce par exemple en sont des exemples éloquents. Par ailleurs les tentatives de reconstruire une IVe Internationale ou d’en construire une Ve ont fait long feu, même si on se garde de le dire ou d’en expliquer les raisons.

Si le mouvement trotskyste n’est pas parvenu à maintenir son intérêt passionné pour les luttes dans le monde, s’il n’a pas su s’y connecter, se renouveler sous le rapport de sa théorie comme de sa pratique, il fut pendant longtemps un des plus actifs, en dépit de ses errements, à maintenir la continuité de l’internationalisme et à faire vivre à son niveau cette perspective auprès de nouvelles générations militantes. Le courant trotskyste aura joué le rôle d’un passeur essentiel dans la transmission des idées et préoccupations internationalistes.

La vitalité d’un certain nombre de revues et de travaux de recherche dépassant les étroitesses nationales atteste d’ailleurs toujours de l’apport transmis par ce courant. Pour rester fidèle au meilleur de ce qu’il a défendu dans des conditions difficiles, il est désormais nécessaire de s’affranchir de son étroitesse politique et théorique et de réévaluer cet héritage en le confrontant aux transformations de notre époque.

Il en va d’ailleurs de même des courants internationalistes libertaires ou conseillistes. Aujourd’hui, ils ne peuvent encore être une source d’inspiration que dans la mesure où l’on ne s’en tient pas aux prises de positions des diverses organisations conseillistes, anarchistes ou libertaires, et néanmoins rivales. Un constat semblable pourrait sans doute être fait à propos de traditions militantes issues du maoïsme ou du guevarisme.

Il y a une crise, disons une perte de sens, de l’internationalisme traditionnel, organisé par en haut. En voici un autre symptôme qui évoquera quelques souvenirs à certains de nos lecteurs. Il est un vieil exercice qui se perpétue dans des organisations se disant révolutionnaires : celui de faire annuellement (ou quand des événements exceptionnels se produisent dans d’autres pays) un « rapport sur la situation internationale ». Rapport obligé, prioritaire et essentiellement de bonne conscience, suscitant peu de passion et d’intérêt et qui s’articule peu ou mal au « rapport » qui compte vraiment, celui sur « la situation intérieure », c’est-à-dire nationale où se déploie l’activisme des militants. Faute d’avoir prise sur le cours des luttes politiques et sociales à une vaste échelle, chaque organisation s’emploie à tenir sa place, de fait restreinte, en participant aux luttes revendicatives et aux joutes électorales dans son cadre national respectif.

On peut bien sûr objecter qu’il existe toujours des embryons de rassemblements militants à une plus vaste échelle que nationale, ce qui est indubitable. Des liens plus ou moins formels existent entre diverses sections reliées en général à une section mère basée à Londres, Paris ou New York. Laquelle définit (plus ou moins) l’orientation et les pratiques de ses composantes. Ces regroupements internationaux n’apparaissent pas comme des organismes vivants, offrant une perspective, des analyses renouvelées et adaptées. Les membres de ces regroupements ne bénéficient d’ailleurs pas toujours de l’apport des pratiques parfois importantes des organisations sœurs dont l’activité est suivie par certains dirigeants et constitue une sorte de domaine réservé.
Les organisations qui se réclament du marxisme révolutionnaire ou de l’anarchisme peinent en fait depuis longtemps à penser le monde actuel à la fois dans ses fragmentations multiples et dans sa cohésion marchande imposée par les processus de valorisation du Capital. Pendant toute une période, le mouvement altermondialiste aura semblé combler un vide et répondre au besoin de compréhension du monde dans sa globalité et ses singularités. Il s’est présenté comme une promesse de réponse aux aspirations à intervenir sur une vaste échelle.

Vitalité et déclin du mouvement altermondialiste

A défaut de cadres militants internationaux accueillants, comme le mouvement trotskyste aurait pu en être un en comprenant les changements en cours et en opérant une sorte de révolution interne, on a vu l’émergence d’un mouvement altermondialiste vivant et dynamique dans la dernière décennie du XXe siècle et les premières années du XXIe. Sous les coups de la contre-révolution néolibérale, le problème de créer des liens entre acteurs des luttes contre le capitalisme mondialisé relevait d’une nécessité ressentie largement dans de nombreux pays.

L’intention ici n’est pas de faire le bilan de ce mouvement mais seulement de relever deux points importants. Tout d’abord, en dépit de ses limites et de ses faiblesses, ce mouvement a permis à une nouvelle génération révoltée par les ravages provoqués par le capitalisme à l’échelle mondiale, de jouer un rôle actif dans de nombreuses luttes locales et aussi lors des manifestations dynamiques à l’occasion « sommets » mondiaux ou européens. Ce mouvement leur a permis de réfléchir concrètement à la transformation du monde au travers des forums sociaux mondiaux et régionaux. Elle a permis à des militants plus anciens qui ne trouvaient plus leur place dans les organisations traditionnelles de gauche et d’extrême gauche de jouer à nouveau un rôle actif, d’exprimer leurs idées et de transmettre leur expérience avec des bonheurs divers.

Là encore, bien des organisations d’extrême gauche ont pour la plupart perdu l’occasion de jouer un rôle positif spécifique à l’égard de ce mouvement, soit en s’en tenant à l’écart et en dénonçant une forme nouvelle et pernicieuse de réformisme (par exemple Lutte Ouvrière), soit en s’adaptant à ce mouvement sans être capable d’y proposer des pratiques et des analyses permettant de dépasser ses limites et ses faiblesses (par exemple la Ligue Communiste Révolutionnaire).

Le deuxième point saillant du mouvement altermondialiste est qu’il a fini par s’enliser dans une forme d’institutionnalisation inoffensive et dans la ritualisation de ses modes d’intervention. Chaque contre-sommet a été suivi de la préparation très prévisible d’un autre contre-sommet. Le mouvement s’adaptait finalement à l’agenda des sommets du G8 et du G20. La seule inconnue était de savoir comment gérer les éventuels débordement des mouvances de type Black Block. D’un autre côté les Forums sociaux mondiaux à Porto Alegre ou ailleurs s’avérèrent de plus en plus sous le contrôle de porte-parole et organisateurs liés à des institutions officielles, étatiques ou internationales. Pour bien des politiciens sociaux-démocrates, des intellectuels médiatiques ou pour des responsables syndicaux, tous gens fort peu enclins à la subversion radicale du capitalisme, les Forums sociaux mondiaux devenaient l’endroit où il était finalement de bon ton d’intervenir ou de se montrer, tandis que les mouvements sociaux radicaux y étaient de moins en moins les bienvenus.

Quoiqu’il en soit, le mouvement altermondialiste ne peut être considéré comme une parenthèse sans prolongement. Il aura réactivé à une large échelle une préoccupation fondamentale (changer le monde), défriché des questions, créé des liens internationaux, proposé des analyses permettant de résister à la pression de l’offensive réactionnaire néolibérale. En pratique, le partage des idées et des expériences dans le cadre de ce mouvement, lui a permis de rebondir sous d’autres formes, celle du mouvement des Indignados dans divers pays et celle d’une myriade de mobilisations concrètes et de réseaux vivants par delà les frontières.

Des réseaux actifs d’information et de solidarité

Dès que nous ouvrons notre ordinateur pour voir nos messages, des luttes marquantes dans le monde s’invitent chez nous. Quelqu’un de nos amis ou camarades nous a envoyé de précieuses informations sur une grève générale en Inde, une mobilisation réprimée en Russie, une occupation d’usine en Argentine, des manifestations d’étudiants au Québec, un mouvement de paysans au Pérou voulant sauver leur environnement, une rencontre internationale de syndicalistes à Bamako contre la privatisation des gares et des chemins de fer, etc. Des sites, des blogs, des réseaux sociaux, syndicaux, politiques ou de recherche théorique sont à l’écoute permanente des turbulences et des fractures du monde capitaliste et s’en font l’écho.

A côté de ces informations et interventions sur internet, il y a des romans, des films et des enquêtes indépendantes et critiques qui apportent une connaissance des autres, ici ou à l’autre bout du monde. Ces créations provoquent une empathie, une transmission éventuelle d’expériences et d’idées. Ainsi se reconstruit de façon dense mais aussi discontinue et fragmentaire, une perception internationale et une possibilité d’intervenir déjà sur des problèmes qui dépassent toutes les frontières nationales : les dettes étatiques, le nucléaire, le sort réservé aux immigrés, les attaques transnationales contre les salariés, l’oppression contre des peuples, les interventions guerrières impérialistes, etc.

Les informations largement diffusées sur ces questions débouchent souvent sur des campagnes de protestation ou de solidarité active qui dépassent très largement le cadres des groupes politiques alors que bon nombre de leurs militants s’y impliquent.

Le sujet rebelle, fragment d’une internationale potentielle

Pour qu’il soit clair qu’en dépit de nos efforts de lecture et de nos échanges, nous sommes mal informés de l’état des contestations en cours de la domination des forces du capital, prenons l’exemple d’une lutte récente qui n’a eu pratiquement aucun écho en France.

En Corée du Sud dans le port de Busan (3, 6 millions d’habitants), un mouvement s’est produit qui a duré onze mois. Il a commencé aux chantiers navals de Hanjin où l’entreprise HHIC avait décidé un plan de licenciement massif en décembre 2010. Une des raisons patronales était d’affaiblir le syndicat coréen des métallurgistes (KCTU). La section locale de ce syndicat a appelé à la grève. Une des responsables syndicales qui est grutière, âgée de 51 ans et s’appelle Kim Jin-Suk a décidé d’occuper sa grue nuit et jour jusqu’à obtenir un recul de la direction. Son action individuelle, insérée dans une mobilisation collective, aura duré finalement 309 jours et suscité une large admiration et sympathie. Elle a du être hospitalisée en redescendant de sa grue CT 85, dont l’appellation est devenue le symbole de la résistance à une injustice majeure qui frappe un peu partout : le licenciement collectif.

La mobilisation s’est élargie à des secteurs de la jeunesse et des milieux artistiques. Des manifestations, dont l’une culminant jusqu’à 15 000 personnes à Busan, ont été organisées avec, comme cela est fréquent en Corée, une répression policière soutenue.

Des manifestants ont sillonné d’autres régions et sont venus par bus à Busan pour exprimer leur solidarité avec Kim Jin-Suk. Ce mouvement « Bus of Hope » a beaucoup compté pour raffermir la détermination des travailleurs. Finalement cette lutte qui s’est terminée en novembre 2011 aura permis un recul partiel de la direction qui a accepté de réembaucher pendant un an 94 travailleurs licenciés. Mais la victoire a été surtout morale au sens fort en ce qu’elle a mobilisé toutes sortes de gens contre les agissements des capitalistes. La dimension symbolique internationale réside dans le fait que dans la dernière phase de cette mobilisation se développait le mouvement Occupy Wall Street. De sa grue, la syndicaliste a pu envoyé un message de soutien par téléphone en octobre pour saluer les manifestants du Zucotti Park de New York et dialoguer avec eux. Il faut signaler au passage la présence de manifestants coréens vivant à New York car par le biais des diasporas (et pas seulement par Twitter ou Facebook), une lutte est connue, soutenue et l’esprit de rébellion se propage.

Ce sont de tels moments intenses d’une lutte qui ouvrent à chacun d’autres perspectives que celle de subir ou de désespérer, ce qui d’ailleurs a failli être le cas de Kim Jin-Suk.

Un autre exemple significatif concerne la grève de la faim du député russe, Oleg Shein. Là encore, on peut constater que la détermination individuelle nourrie par l’action collective peut aussi attiser des engagements collectifs. Les faits ont été relatés par Carine Clément dans son article « Pourquoi le mouvement à Astrakhan contre les fraudes électorales est plus fort que celui de la place Bolotnaia ? » (mis en ligne sur le site de Carré Rouge).

L’apport indispensable des recherches historiques et théoriques

Les expériences d’aujourd’hui peuvent être utilement comprises à la lumière des luttes du passé. Nous ne sommes pas obligés de tout repenser et reconstruire à partir d’une table rase.

Nous n’avons pas à rechercher dans le passé du mouvement ouvrier international des justifications, des plaidoyers pro domo (d’autant moins qu’il n’y a plus de boutique à défendre). Nous devons réinvestir ce terrain riche en expériences utiles pour les luttes présentes et futures mais qui est très encombré par des positions, voire des mythologies qui glorifient ou dénigrent superficiellement. A titre d’exemple, il est plus commun de savoir qu’il y a eu une rude confrontation d’idées et de conceptions entre Marx et Bakounine que d’avoir connaissance des actions menées par l’Association Internationale des Travailleurs conjointement entre sa section française et sa section anglaise pour contrecarrer les manœuvres patronales dans le secteur du textile.

Le nouveau, l’inédit qui surgit dans les événements présents est d’autant plus compréhensible et appréhendable que nous le confrontons d’un œil neuf à des luttes et formes d’organisation passées. Nous avons besoin de ce regard critique et rigoureux qui fut celui de militants ou d’historiens impliqués comme le furent Franz Mehring il y a un siècle, Alfred Rosmer dans l’entre-deux guerres, Georges Haupt dans ses travaux sur la IIe Internationale ou Pierre Vidal-Naquet qui a renouvelé avec d’autres l’approche de la Grèce antique.

Le terrain théorique qu’il nous faut investir pour repenser une perspective internationaliste est considérable. Quelle que soit la composition sociale des mobilisations, l’intensité des luttes, l’ampleur des grèves, des révoltes et des révolutions, nous n’avons que peu de chance d’en finir avec le système de domination actuel sans comprendre comment il fonctionne dans toute sa complexité et finalement quel rôle nous y jouons.

Cela implique un travail critique incessant sur de nombreux sujets sur lesquels nous ne pouvons pas nous contenter de répéter des formules toutes faites. Ce sont des sujets dont la compréhension est toujours problématique : le travail, la valeur, l’argent, l’Etat, la lutte des classes, la configuration de la bourgeoisie, le rôle de la classe ouvrière, etc.

Le prolétariat : classe élue ou classe déchue ?

Quel peut être justement le rôle de la classe ouvrière internationale dans la refondation d’un nouvel internationalisme ?

L’histoire vivante n’est pas une instance transcendante qui, au nom d’une théorie intangible, lui assignerait un rôle prédéterminé : « Prolétaires, ayez une conscience de classe, unissez-vous et libérez l’humanité de ses chaînes en renversant le capitalisme ! ». Ce point de vue téléologique classique des militants qui assignent au prolétariat le statut de classe élue, en avant-garde des autres classes populaires est devenue difficilement tenable. Donner a priori ce fondement à l’internationalisme ne lui assure pas des bases solides pour autant.

D’ailleurs dans leurs pratiques quotidiennes et dans leurs textes, ces militants ne cherchent pas à faire vivre cette position. Ils considèrent la classe ouvrière comme une classe protestataire, une classe devant se défendre contre les attaques du patronat et en aucune manière comme une classe potentiellement révolutionnaire.

Leur rhétorique sur la répartition des richesses et sur le droit au travail recueille un écho bienveillant. Elle semble relever du bon sens évident. Elle est anticapitaliste dans la mesure où elle s’oppose aux intérêts des capitalistes. Elle ne l’est pas dans la mesure où ces axes ne préparent pas à la disparition du capitalisme qui passe nécessairement par l’abolition du salariat.

La revendication d’une « autre répartition des richesses » aurait sonné agréablement aux oreilles du « socialiste » Sismondi (1773-1842). Elle est un démenti de toute la percée théorique critique accomplie par Marx, en particulier dans Le Capital. Pour lui, les contradictions de la société capitaliste émanent des rapports sociaux et en particulier des rapports de production (qui sont des rapports sociaux). Ces contradictions ne sont pas solubles par « une autre répartition des richesses » mais par leur dépassement au travers de l’abolition du salariat. Ce que du reste Marx et ses amis défendaient explicitement, sans aucune édulcoration dans le cadre de l’AIT, la Première Internationale.

Le paradoxe apparent est que certains militants exhibent d’autant plus leur ouvriérisme qu’ils ont renoncé à défendre auprès des travailleurs la perspective de l’abolition du salariat. Ils ne font pas confiance en réalité au prolétariat pour être une force révolutionnaire, oeuvrant à sa propre abolition ; à l’instar des esclaves en différentes circonstances et pays qui ont lutté pour l’abolition de leur condition d’esclaves, avec d’autres gens qui ne partageaient pas cette condition mais la considéraient comme intolérable.

L’analogie avec l’esclavage peut éventuellement éclairer la situation actuelle des prolétaires dans le monde actuel. Beaucoup d’esclaves ont souhaité pendant longtemps avoir des maîtres moins brutaux, plus respectueux, être affranchis individuellement mais pas nécessairement lutter pour la liberté de tous les esclaves. Certains esclaves mieux lotis que d’autres tournaient leur mépris davantage contre les esclaves en dessous d’eux qu’ils n’orientaient leur colère contre les propriétaires d’esclaves. Une classe dominée est une classe divisée et en grande partie aveuglée.

Comme on le sait amplement par expérience et par de nombreux témoignages et études sociologiques, les conditions d’exploitation de la classe ouvrière ont eu fortement tendance à s’aggraver depuis trente ans, y compris dans les pays impérialistes où des droits avaient été accordés ou conquis dans la période antérieure. Si on s’en tient à quelques généralités, la classe ouvrière mondiale est un ensemble d’hommes et de femmes fortement précarisées, avec des composantes relativement stables et d’autres très mobiles, passant rapidement du stade de salarié à celui de chômeur, de mendiant ou de travailleur « indépendant » mais néanmoins pauvre ou en difficulté.

Dans cette classe, les traditions internationalistes ne se sont transmises que marginalement. Les secteurs où des traditions de solidarité sont vivaces ne dépassent guère les limites d’une entreprise, d’une région et par moment d’un pays face à des attaques initiées par un gouvernement. D’autre part on doit prendre en compte l’hétérogénéité de la dynamique des différents secteurs du prolétariat. Certains sont en pleine décomposition dans tous les sens du terme : chômage partiel ou total sur une longue durée, vieillissement et démoralisation de nombreuses personnes, succès grandissants des thématiques racistes et xénophobes. Dans d’autres secteurs où le capitalisme industriel est encore en forte croissance, des secteurs plus jeunes et plus nombreux comme dans plusieurs pays asiatiques, la configuration se présente autrement mais n’entraîne pas ipso facto une conscience internationaliste d’appartenir à une même classe cherchant à s’émanciper.

Il serait absurde et défaitiste de considérer le prolétariat comme une classe globalement déchue et dont on ne pourrait rien attendre, surtout quand on a à l’esprit par exemple le poids décisif qu’ont eu les grèves ouvrières pour parvenir à « dégager » Ben Ali et Moubarak. Mais la mise en concurrence de nombreux salariés à l’échelle mondiale a eu des conséquences désorganisatrices et délétères indéniables et de longue portée.

Internationaliser les contestations, les révoltes, les expériences et les analyses

Ce sont donc plutôt des configurations particulières et relativement hétérogènes socialement et en termes de générations qui voient le jour à notre époque, comme la mobilisation du LKP en Martinique en janvier 2010, les soulèvements en Tunisie et en Égypte en 2011, les mobilisations en Grèce de 2008 à aujourd’hui, le mouvement Occupy Wall Street à l’automne 2011, les mobilisations multiformes en Espagne depuis un an ou le mouvement « Hope Bus » à Busan l’an dernier.

Ce que montre avec évidence ces mouvements suffisamment profonds pour redonner espoir à des jeunes comme à des anciens, c’est que l’alliance de salariés, de chômeurs, de retraités, de paysans, d’artistes ou d’étudiants pour lutter et instaurer un autre monde fondé sur d’autres relations sociales, est une réalité qui est tangible dans différents lieux de la planète.

Il est clair que, pour l’instant, ces mouvements ne parviennent que difficilement à perdurer et à faire tache d’huile. Mais les expériences de cet ordre sont assez nombreuses pour être des sources de réflexion et d’inspiration pour contribuer à l’émergence de nouvelles formes d’internationalisme.

 

 

Le 4 mai 2012

Samuel Holder

 


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