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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 03:20

Notes sur oeuvres - Philosophie

 


weil

En 1934, Simone Weil écrit : « la période présente est de celle où tout ce qui semble constituer une raison de vivre s’évanouit. » C’est une femme désespérée, mais qui refuse le désespoir, qui écrit pour comprendre. Comprendre pourquoi le travail est devenu une aliénation, le progrès un cauchemar, l’avenir une impasse, la révolution un simple accélérateur de la décadence. A plus d’un titre, son époque rappelle la nôtre.

Simone Weil, pour comprendre, commence par déconstruire le marxisme. Elle explique en substance que le problème des marxistes est surtout de n’avoir pas correctement lu Marx (et accessoirement, que ce fut pour finir le problème de Marx lui-même). La concurrence, explique-t-il, est la cause de l’extorsion : c’est pour grandir que le patron pratique l’extorsion. Et le problème, dès lors, c’est que l’extorsion ne prend pas sa source dans le capitalisme, mais dans la nature même des sociétés humaines. Nous ne sommes pas aliénés parce que nous sommes soumis au capitalisme, mais parce que le capitalisme est inscrit dans la règle naturelle de la compétition. Le fait est que le capitalisme, grâce au progrès technologique, est parvenu à rendre l’aliénation plus parfaite qu’elle ne l’avait jamais été. Mais un autre système, inscrit dans les mêmes conditions technologiques, aurait exactement les mêmes résultats – ce que le socialisme soviétique a amplement démontré. La distinction radicale entre les fonctions d’exécution et de direction n’est pas la conséquence du règne de la bourgeoisie, mais la traduction, à un certain niveau de développement technologique, de la loi antérieure des sociétés : il faut être compétitif, pour survivre, et cela suppose une hiérarchie, fondée sur des monopoles (de l’argent, du savoir, de la force).

C’est donc une transformation de la culture et de la production qui, seule, pourrait libérer vraiment les hommes. Il s’agit d’élaborer les fondements d’une nouvelle civilisation. Le marxisme, en affirmant que la poursuite du développement technologique imposera l’effacement de la bourgeoisie devant une nouvelle classe plus à même de développer les forces productives, ne fait que nous annoncer le prolongement de l’aliénation, au-delà de la bourgeoisie. Marx a transformé la dialectique hégélienne en affirmant que c’était la matière, et non l’esprit, qui constituait la force motrice de l’Histoire : par quel miracle en a-t-il déduit que la matière avait la propriété de l’esprit, c'est-à-dire l’aspiration au mieux ? Et d’abord : pourquoi faudrait-il que la croissance des forces productives soit infinie ? Pourquoi, en outre, faudrait-il qu’une croissance infinie soit nécessairement une bonne chose ? A l’aune de ces questions, le marxisme apparaît comme un enfermement de la réflexion sur les causes de l’oppression, donc sur les moyens de lutter contre elle.

Ayant écarté le marxisme (sans nier la qualité de son analyse du capitalisme), S. Weil propose une autre analyse de l’oppression. Elle constate que les formes sociales les moins oppressives, partout, sont caractérisées par un très faible niveau technologique. C’est la complexification des processus de production qui, en amenant la spécialisation des acteurs, entraîne la dépendance des uns à l’égard des autres, et finalement l’établissement d’inégalités telles, dans un cadre tel, que la « machine » remplace la communauté comme modèle du lien social.

Les « hommes de droite sincères », continue S. Weil, pensent résoudre le problème par la stabilité d’un pouvoir bienveillant. Du conservatisme comme antidote à la différenciation croissante de l’humain par le progrès. C’est, dit-elle, une illusion, finalement très comparable aux rêveries anarchisantes. On n’arrête pas le progrès, et donc on n’arrête pas la course au pouvoir par le progrès.

La solution est ailleurs, parce que le problème est ailleurs. Il ne réside ni dans le capitalisme, ni dans le règne de la bourgeoisie, ni dans l’instabilité des systèmes politiques. Il réside, fondamentalement, dans la substitution des moyens aux fins, c'est-à-dire dans l’effacement de la conscience devant l’emprise du machinal. C’est cet effacement qui libère une soif de pouvoir illimitée, source de l’oppression. Inversement, c’est l’édification d’une conscience supérieure à l’emprise du machinal qui permet de borner le pouvoir, d’en fixer les limites, de l’enserrer dans des lois.

Comment construire cette conscience ? En comprenant, pour commencer, que la véritable loi de l’Histoire est la libération de l’homme à l’égard de la nécessité. C’est ce que l’Homme recherche. Il faut construire, sur cette base, une conscience du pouvoir qui l’oriente vers la maîtrise d’un processus qu’il doit conduire sans perdre de vue l’objectif réel : la construction de la liberté. Alors, la libération de l’homme à l'égard des nécessités naturelles pourra déboucher sur quelque d’autre que son enfermement dans les nécessités non-naturelles. La clef est la supériorité du niveau de conscience sur le niveau d’acquisition technologique, et cette conscience supérieure doit se fonder sur une exacte compréhension du concept de liberté.

La liberté ne se définit nullement par un rapport entre le désir et la satisfaction : elle est un rapport entre la pensée et l’action. Est libre celui qui détermine sa fin selon la raison, ainsi que les moyens d’y parvenir. Ainsi, la conscience supérieure au machinal est celle qui pense le machinal comme un instrument, que l’homme doit utiliser selon une fin qu’il détermine lui-même. Ceci suppose enfin, et c’est la clef de la résistance à l’oppression, que chaque homme puisse déterminer cette fin, donc que chaque homme comprenne la machine, dans toutes ses composantes – un idéal évidemment impossible à atteindre, mais qu’on peut poursuivre.

La conclusion de S. Weil, c’est donc que la résistance à l’oppression réside, fondamentalement, dans l’éducation. On ne libèrera pas les hommes en renversant le capitalisme, ou en détruisant la bourgeoisie. On les libèrera en les éduquant, en leur donnant un niveau de connaissance suffisant pour qu’ils développent une conscience supérieure au machinal, et une conscience de la nécessité de conserver cette supériorité.

A partir de là, elle parvient à sortir du désespoir, puisqu’elle comprend ce qui, en 1934, est en train de faire basculer son univers dans la folie. C’est l’avance prise par le progrès technologique sur la capacité des hommes à en saisir le développement qui explique la catastrophe. Le renversement total du rapport entre moyens et fins, caractéristique des sociétés totalitaires alors en expansion (comme aujourd’hui à nouveau), trouve sa source dans un décalage entre éducation et progrès.

Elle est sans illusion sur l’avenir. Elle a parfaitement compris, dès 1934, que les « rouages de la machine qui nous broie » sont infiniment trop puissants pour qu’on puisse les desserrer. Mais sa conclusion la sauve, parce qu’elle lui indique dans quelle direction aller, sinon pour vaincre, au moins pour refuser l’inaction, l’abattement, l’aboulie. Il s’agit, écrit-elle en substance, de sauver le principe même de la conscience – pour que, lorsque la machine sera parvenue au bout de sa course, ayant épuisé les ressources naturelles de la planète, ce principe puisse resurgir, et combler progressivement le retard accumulé.

Telle est, dans les très grandes lignes, la thèse de « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », un texte essentiel du XX° siècle.

 

http://www.scriptoblog.com/index.php?option=com_content&view=article&id=404:reflexions-sur-les-causes-de-la-liberte-et-de-loppression-sociale-s-weil&catid=52:philosophie&Itemid=55

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commentaires

respect de la vie 17/12/2010 19:45



c’est donc que la résistance à l’oppression réside, fondamentalement, dans l’éducation.moi je prefere m'eduquer a
resister à Simone Veil .



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