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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 20:46
Vincent Geisser et Michaël Béchir Ayari

Renaissances arabes

http://www.oulala.net/Portail/spip.php?article5394

 

Les évènements qui bouleversent le monde arabe : Egypte, Tunisie, Lybie, Bahraïn, Syrie, Jordanie, Yémen, Maroc suscitent bien des questionnements aussi bien en Occident que dans les pays du Maghreb et du Machreck : « Révolutions bourgeoises ou populaires ? « Religieuses ou laïques » ? Ont-elles été manipulées par les U.S.A. ? Quel rôle les femmes ont -elles joué ? Les Nouvelles Technologies d’Information et de Communication et notamment Facebook et Twitter sont-elles la cause de ces mouvements de contestation et de protestation ?

À l’occasion de la sortie de l’ouvrage intitulé « Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche » co écrit avec Michaël Béchir Ayari, Vincent Geisser, politologue(1) répond à une série de questions dont l’objectif consiste à mieux comprendre ces « révolutions qui annoncent des changements dans les pays en question et qui, inévitablement contribueront à modifier notre manière d’appréhender ces peuples et leur vision ainsi que leur rapport au politique et à la gouvernance.

N. Agsous : Les théoriciens du post-islamisme ont préconisé l’échec, voire le déclin de l’islam politique. De leur point de vue, les générations post islamistes n’accorderaient pas d’intérêt à l’idéologie. A la lumière des événements récents dans les pays arabes, quelles sont les critiques que vous apporteriez à la thèse des tenants du post islamisme ?

V. Geisser  : Au milieu des années 1900, la thèse du post-islamisme, développée notamment par le politologue Olivier Roy, apparaissait très novatrice. Elle avançait l’idée d’une normalisation progressive des mouvements islamistes, d’un processus de parlementarisation des Frères musulmans et surtout d’une renonciation des dirigeants de l’islam politique à l’utopie d’Etat islamique. Simultanément, les théoriciens du post-islamisme ont mis en évidence toute une série de phénomènes d’islamisation qui relevaient d’un processus d’individualisation de la croyance et de la pratique et qui ne passaient plus forcément par la voie politique qui avait été privilégiée jusqu’à là par les organisations islamistes. En ce sens, il faut reconnaître que les théoriciens du post-islamisme ont été novateurs. Toutefois, la notion-même de « post-islamisme » a été porteuse d’un « grand malentendu » en laissant croire que les islamistes étaient condamnés à disparaître des scènes politiques légales. Certains politologues parlaient même de la « fin de l’islam politique ». De ce point de vue, ils doivent admettre qu’ils se sont trompés. L’islam politique est plus que jamais d’actualité. Les révolutions arabes lui ont redonné une visibilité et l’islamisme joue aujourd’hui un rôle de premier plan dans les transitions démocratiques.

Certains affirment que les islamistes étaient absents, voire invisibles dans les mouvements de contestation dans les pays arabes. Ce constat s’applique t-il à tous les pays ? Qu’en est-il dans la réalité ?

Certains observateurs et éditorialistes occidentaux ont même écrit que les protestations dans le monde d’arabe avaient un caractère « séculariste », voire « laïque ». Ceci n’est pas totalement faux, dans la mesure où la grande majorité des revendications portées par les mouvements contestataires relèvent de registres universalistes et non pas identitaires : la liberté, la dignité, la démocratie, la lutte contre la corruption, etc. Par ailleurs, il est vrai qu’en Tunisie, les islamistes étaient quasiment invisibles dans les protestations sociopolitiques de l’hiver 2010-2011, en raison notamment du contexte répressif. En Egypte, les Frères musulmans n’ont rejoint les mouvements protestataires que dans un second temps. Toutefois, dans d’autres pays, les militants de l’islam politique sont partie prenante des contestations et des rébellions anti-régimes : en Libye, au Yémen, en Syrie, en Jordanie, etc., les organisations islamistes proches des Frères musulmans (le cas des salafistes est sans doute plus complexe) sont présentes dans les protestations aux côtés des partis de gauche, des nationalistes, des libéraux et des associations des droits de l’homme. Les mouvements islamistes participent très largement aux coalitions contestataires et leurs militants jouent un rôle fondamental dans l’encadrement des protestations actuelles. D’une certaine manière, l’on peut dire que les islamistes se sont mis au service de « révolutions démocratiques » et non de « révolutions islamiques ». Il n’y a pas forcément de contradiction entre les deux phénomènes.

Comment expliquez-vous qu’en Tunisie, les islamistes étaient absents des scènes publiques ?

En Tunisie, les islamistes étaient peu visibles en raison de la répression policière (le parti Ennahda a été décapité en 1990-1991 et ses militants emprisonnés ou en liberté surveillée) mais cela ne signifie pas nécessairement qu’ils étaient absents. De nombreux sympathisants islamistes et les membres de familles de prisonniers politiques ont participé aux manifestations de l’hiver 2010-2011. Invisibilité n’est donc pas synonyme d’absence. La preuve, à peine quelques semaines après la chute de Ben Ali (le 14 janvier 2011), les réseaux de sociabilité islamistes se sont rapidement reconstitués sur l’ensemble du territoire tunisien. Aujourd’hui, le parti Ennahda de Rached Ghannouchi est devenu la première force politique du pays, loin devant les autres partis. Les islamistes n’ont pas disparu du paysage politique tunisien post-dictature, contrairement à ce que prétendaient certains analystes.

Vous affirmez que "les révolutions ont révélé dans presque tous les pays arabes l’existence d’une véritable "fracture générationnelle" au sein de l’islamisme". A quoi renvoie cette fracture ? Comment s’est elle manifestée concrètement sur le terrain ? Cette fracture risque-t-elle, à moyen terme, de déstabiliser voire de diviser les islamistes ?

A l’instar des autres secteurs des sociétés arabes, les mouvements islamistes ont connu des phénomènes de recompositions et de contestations internes, remettant en cause les anciennes formes de leadership paternalistes et autocratiques. Les nouvelles générations islamistes n’ont plus grande chose à voir avec leurs ainés. Elles sont marquées par l’individualisme, un rapport pragmatique à la réalité sociale, et par une adhésion aux principes du pluralisme politique et du libéralisme économique (« Vive Dieu et le FMI ! »). L’anti-occidentalisme affiché par certains militants islamistes issus des nouvelles générations s’accompagne paradoxalement d’un processus d’occidentalisation de leurs modes de vie et de leurs représentations du monde. Pour toutes ces raisons, il est fort probable que les organisations islamistes vont connaître dans les prochains mois des débats agités et passionnés qui pourront susciter des scissions et des nouvelles alliances politiques, notamment avec les forces libérales et progressistes. « L’islamisme de papa » appartient désormais au passé et a laissé la place à une pluralisation des mouvements islamistes, avec toutes les combinaisons possibles en matière de choix économiques, sociaux et politiques, voire géopolitiques.

Que représentent les islamistes pour les populations arabes dans ce contexte de transition dominée par la perte de repères, l’incertitude et la peur de l’inconnu ?

Contrairement aux années 1980, où la majorité des mouvements islamistes représentaient le rêve d’une rupture radicale avec les régimes, le succès actuel des islamistes s’explique surtout par la recherche d’une certaine stabilité, dans un contexte d’incertitude socioéconomique et de bouleversement des repères identitaires et symboliques. Cela peut apparaître surprenant mais les islamistes rassurent une partie des populations arabes, parce qu’ils offrent une perspective de retour à l’ordre moral et politique. Ce ne sont plus les radicaux d’hier qui prônaient la théocratie et la rupture avec l’Occident mais ils incarnent désormais une sorte de « juste milieu », le choix pragmatique d’une « révolution conservatrice » en quelque sorte.

Les médias occidentaux ont limité l’engagement politique des femmes arabes aux mouvements de contestation aux jeunes blogueuses. A quoi obéit la médiatisation de cette figure féminine libre, dynamique, célibataire, en lutte contre le système patriarcal privé et public ?

La plupart des médias européens – notamment français – ont véhiculé des représentations très exotiques et orientalistes des révolutions arabes, en mettant en avant les jeunes blogueuses sensuelles, et en occultant la participation des femmes ordinaires dans les mouvements de contestation. Malheureusement, notre regard occidental sur le monde arabe reste fortement imprégné par l’orientalisme du XIXe siècle. C’est regrettable. Or, l’observation fine des protestations sociales et politiques au Maghreb et au Machrek tend à prouver que ce sont généralement des femmes issues des milieux populaires (ouvrières, mères de familles, grands-mères, étudiantes, jeunes diplômées au chômage, etc.) qui ont joué un rôle moteur dans les protestations. Mais le regard médiatique occidental n’a voulu retenir que l’image des jeunes blogueuses pour satisfaire notre soif d’exotisme, oubliant au passage les autres figures féminines, sans doute moins présentables selon les canons occidentaux. On notera toutefois que le prix Nobel de la paix a été remis en 2011 à une féministe yéménite voilée ( !) et membre d’une organisation proche de l’islam politique (le parti Islah). Mais, les médias français n’en ont pas beaucoup parlé : est-ce un hasard ?

Quels sont le rôle et la fonction des femmes islamiques et laïques dans les luttes contre les régimes autoritaires en Egypte, en Tunisie et à Bahreïn ?

Les mouvements féministes dans le monde arabe ont connu de nombreuses mutations ces vingt dernières années. Il serait simpliste d’opposer les féministes laïques aux féministes islamiques. La plupart des études sur les organisations qui luttent pour le droit des femmes soulignent les nombreuses passerelles, formes de dialogue et convergences qui se sont tissées entre les féministes classiques (plutôt issus de la gauche et/ou du nationalisme arabe) et les féministes d’obédience islamique (proches des partis islamistes ou de nouvelles mouvances politiques). Le féminisme n’est pas mort dans le monde arabe : loin de là ! Au contraire, il connaît un renouveau. Il est traversé par des débats souvent plus riches et passionnants que ceux que nous connaissons au sein du féminisme en Europe et en Amérique du Nord qui, lui, a tendance à s’assécher, faute de renouvellement générationnel.

Le titre "Renaissances" laisse transparaître l’idée d’une seconde naissance, voire d’un renouveau. Cela signifie-t-il que le Printemps arabe a provoqué de profonds bouleversements dans ces sociétés ? A la lumière de cette lecture, quelle suite pouvons-nous imaginer ?

Oui, si nous avons choisi ce titre pour notre ouvrage, ce n’est pas pour légitimer une vision romantique des bouleversements actuels dans le monde arabe, mais pour mieux souligner le caractère irréversible des changements en cours. Au-delà de la pluralité des situations et des contextes sociopolitiques très différents selon les pays arabes, il existe une onde de choc commune aux Etats et aux sociétés qui fait que le monde arabe est entré incontestablement dans une nouvelle ère. La période des dictatures autoritaires et paternalistes héritées des indépendances est désormais révolue, même s’il peut se maintenir ici et là des logiques autoritaires. Le passage à la démocratie ne se fera que progressivement en raison des legs hérités des anciens régimes et aussi des pesanteurs sociales. De plus, en mettant le mot « renaissances » au pluriel, nous avons voulu également mettre en valeur la pluralité des mouvements sociaux et leur caractère populaire. Contrairement à la Nahda au XIXe siècle, les mouvements actuels ne sont pas impulsés par des élites religieuses et intellectuelles mais par des citoyens ordinaires qui, d’une manière générale, sont peu impliqués dans les sphères politiques officielles et institutionnelles des Etats. Dans le monde arabe, l’on a souvent cru que le changement viendrait par les élites, or c’est exactement le contraire qui est en train de se dérouler sous nos yeux : ce sont les peuples arabes qui montrent la voie du changement démocratique à des élites trop habituées aux privilèges et aux compromis.

(*) Vincent Geisser est politologue à l’Institut français du Proche Orient (Ifpo) de Beyrouth

 

 
P.S.

Michaël Béchir Ayari et Vincent Geisser, « Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche », les Editions de L’Atelier, 2011, 18 €

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