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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 05:09

Paul Quilès, ancien ministre de la Défense, dresse un bilan mitigé de la politique' de défense actuelle. Il note que la coopération avec la Grande Bretagne ne saurait se substituer à la défense européenne telle qu'elle a été définie à Lisbonne et telle que le Président français semble aujourd'hui la délaisser.

Paul Quilès - Tribune | Jeudi 9 Décembre 2010


L’Europe de la défense est toujours en panne, malgré l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui était supposé lui donner un nouvel élan. La force européenne de 60 000 hommes dont la constitution avait été décidée en décembre 1999 au sommet d’Helsinki n’existe que sur le papier. Les groupements tactiques européens déclarés opérationnels en 2007 n’ont jamais été utilisés et leur emploi n’est pas envisagé dans un avenir proche. Le refus turc de reconnaître la République de Chypre bloque la mise en œuvre des mécanismes de « Berlin plus », qui devaient permettre à l’Union européenne de recourir aux moyens de l’OTAN pour ses interventions de gestion des crises. Les trois missions militaires que conduit actuellement l’Union sont modestes, la plus importante d’entre elles se bornant à des tâches de police maritime au large de la Somalie. Quant au budget de l’Agence européenne de défense, chargée de promouvoir la coopération en matière d’armement, il n’est que d’environ 30 millions d’euros.

Et pourtant, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, décidé il y a 18 mois par Nicolas Sarkozy, devait « donner à l’Europe de la défense sa véritable dimension », selon les termes mêmes de François Fillon devant l’Assemblée nationale. Il s’agissait de convaincre nos partenaires européens qu’« un pas de plus vers l’Europe de la défense » n’était pas « un pas en arrière dans l’OTAN ». En prenant toute sa place dans l’organisation militaire intégrée, la France devait apporter la preuve que ses initiatives en faveur de l’Europe de la défense n’avaient pas pour but caché d’affaiblir le lien transatlantique.  

En réalité, au-delà des proclamations, force est de constater que l’action de défense de l’Union européenne en est toujours au stade du symbole. Lorsque les Européens ont recours à la force armée comme en Afghanistan, c’est l’OTAN qui est leur cadre naturel d’intervention commune.

Cette situation n’est pas nouvelle, mais ce qui est nouveau, c’est l’absence d’initiative française pour la dépasser. Le Président de la République délaisse aujourd’hui le projet d’Europe de la défense, contrairement aux engagements du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Londres et Lisbonne :

deux étapes marquantes dans la voie de cet abandon.


À la récente rencontre de Londres, Nicolas Sarkozy est revenu sur les acquis d’une autre rencontre franco-britannique, celle de Saint-Malo qui, en 1998, avait conclu à la nécessité pour l’Union européenne de disposer d’une « capacité d’action autonome, soutenue par des forces armées crédibles ». Au lieu de rechercher un accord sur les moyens de relancer l’Europe de la défense, il a choisi de mettre l’accent sur la convergence des intérêts nationaux de la France et du Royaume-Uni et leur « vision partagée de l’avenir de l’Alliance ».

Les arrangements pratiques conclus entre les deux pays pour mutualiser certaines dépenses militaires, en particulier en matière de sûreté nucléaire, ne représentent, malgré leur utilité, aucun progrès pour l’Europe et ne sont liés à aucun projet européen. La rencontre semble surtout avoir été organisée pour dire au Président Obama et aux Européens partisans du désarmement nucléaire qu’il n’était pas question de porter atteinte aux dogmes de la dissuasion. Cette attitude traditionnelle avait quelque chose de suranné, au moment où l’urgence est de rassembler les Européens autour d’un projet de sécurité commun pour répondre aux défis du nouveau monde multipolaire.

Lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne(1) , la question nucléaire a de nouveau occulté les priorités de la défense européenne. Pourquoi avoir mis tant d’énergie à défendre le stationnement en Europe d’armes nucléaires tactiques américaines ? Pourquoi avoir même marqué une réticence à l’égard d’une négociation américano-russe sur ce sujet ? Au lieu de chercher à renforcer le consensus européen dans les négociations sur le nouveau « concept stratégique » de l’OTAN, la diplomatie française s’est surtout attachée à minorer l’intérêt des processus de désarmement pour la sécurité européenne. Elle a de ce fait créé des occasions de conflit inutiles, notamment avec l’Allemagne et avivé, sous le regard des représentants américains, les divisions européennes.

Le nouveau ministre de la Défense, Alain Juppé, saura-t-il marquer une distance à l’égard de ces crispations françaises ? Maintiendra-t-il ses positions d’octobre 2009, lorsqu’il lançait un appel aux puissances nucléaires (2) pour qu’elles engagent « un processus conduisant de manière planifiée au désarmement complet » ?

Défense anti-missiles :

le ralliement à la position américaine


Pour ce qui est de la défense du territoire européen contre les missiles balistiques, aucun programme n’était encore envisagé en ce domaine en 2008, lors de l’élaboration du Livre blanc et de la programmation militaire, si l’on excepte un projet de démonstrateur radar d’alerte avancée. A Lisbonne, le ralliement aux positions américaines a donc été brusque.

Ceci est d’autant plus regrettable qu’aucune réflexion n’a été menée entre Européens sur la compatibilité de ces choix avec nos politiques de défense nationales et surtout sur la préservation des chances d’une autonomie stratégique de l’Union européenne.
Dans les prochaines années, la France devra se conformer à des choix américains aux implications financières très lourdes. Le risque est grand en effet que les éléments clefs du système de défense antibalistique (alerte avancée, détection, interception, commandement et contrôle) se trouvent tous entre des mains américaines. Certains pays européens seront tentés d’y apporter des briques et d’y développer des niches technologiques, en abandonnant la maîtrise de l’architecture globale aux États-Unis. Pour le reste, le futur « bouclier » antimissile risque d’être constitué, pour une très large part, d’éléments achetés sur étagère aux États-Unis. 

Il a été décidé à Lisbonne de réaliser le « bouclier » antimissile en coopération avec la Russie. Une telle coopération, dont la faisabilité n’est pas encore avérée, contribuerait à la sécurité et à la stabilité générale du continent européen, mais elle représente aussi un défi pour l’Union européenne. Déjà dépendante des Etats-Unis, ne risque-t-elle pas en effet de voir sa position stratégique se dégrader à l’égard de la Russie ?
Il semble bien que la défense antimissile des territoires se fera, avec ou sans l’Europe. Les Américains n’y renonceront pas et même un programme strictement américain concernera l’Europe, puisque qu’il nécessitera l’installation d’éléments essentiels de détection et d’interception sur son sol. Des décisions militaires d’application des orientations politiques de Lisbonne doivent intervenir dès mars 2011.

Pour que la France fasse la preuve qu’elle n’a pas abandonné l’idée d’une défense authentiquement européenne, il faudrait qu’elle ouvre un débat au sein de l’Union, pour y examiner collectivement les conséquences à tirer des choix de Lisbonne. Elle devrait saisir de cette question le Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy et la Haute Représentante de l’Union pour les Affaires étrangères, Catherine Ashton. Le désintérêt manifeste de Nicolas Sarkozy pour l’Europe de la défense prépare toutefois bien mal la diplomatie française à cette responsabilité.

(1) 20 et 21 novembre 2010
(2)   Tribune publiée avec Michel Rocard et Alain Richard dans Le Monde du 15/10/2009
 
 

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