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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 22:37


La station de pompage de la famille Beyev

 

L'histoire a tout d'un film à grand spectacle inattendu : le héros solitaire qui affronte des dizaines de méchants en armes, des policiers ripoux, une société de sécurité privée, des tueurs à gages, et… des milliers de blogueurs en lutte contre le système.

“‘Je n'en peux plus’, c'est ce qui décrit le mieux mon état de la semaine dernière,” a écrit sur son blog [en russe] Anatoli Beyev le 1er août. “je ne croyais pas que je pourrais être dans une telle détresse, mon coeur est brisé… au moins j'ai eu la force d'écrire ce billet.”

Beyev décrivait comment sa famille - et surtout son père - se battait depuis six ans pour conserver une station de pompage, une affaire familiale montée de zéro, convoitée par une bande d'hommes armés ayant des relations bien placées dans une administration locale. Beyev narre dans tous les détails tout ce qui s'est passé depuis 2004 et on comprend peu à peu comment six années de vains efforts pour défendre une entreprise familiale dans la province fédérale de Rostov peut conduire au désespoir :

С 2004 года группа бандитов решила всё это захватить. Вначале они действовали по-простому: приезжали на машинах и с огнестрельным оружием в руках угрожали, требуя отдать им всё и убраться. Но мой отец смело защищал наше имущество.

A partir de 2004, un groupe de bandits décida de faire main basse dessus. Au début, ils agissaient en toute simplicité : ils arrivaient en voiture et menaçaient les armes à la feu à la main, exigeant qu'on la leur donne [la station de pompage - GV] et qu'on déguerpisse. Mais mon père défendait courageusement notre bien.

В 3 часа ночи с огнестрельным и холодным оружием на 2 машинах без номерных знаков они приехали на насосную станцию. Отец тут же вызвал милицию и встретил злоумышленников с охотничьим ружьём, вдвоём с моим дядей против десятка бандитов. В ужасном напряжении они продержались до приезда милиции, не дав преступникам совершить каких-либо действий, ни скрыться.

A 3 heures du matin ils sont arrivés à la station de pompage en 2 voitures sans plaques d'immatriculation et avec armes à feu et armes blanches. Mon père a immédiatement appelé la police et a reçu les malfaiteurs avec un fusil de chasse. Mon père et mon oncle étaient seuls face à une dizaine de bandits. Dans une épouvantable tension ils réussirent à tenir, dans l'effroi, jusqu'à l'arrivée de la police, sans laisser les criminels agir ni s'enfuir.

Mais la police locale a pris le parti d'accuser le père d'agresser “de pauvres touristes” qui “passaient par là et voulaient nager dans une rivière des environs.” Beyev écrit :

Вопросы почему «туристы» были вооружены до зубов, почему на их машинах не было номерных знаков и зачем они полезли на огороженную и охраняемую территорию отмеченную табличкой «Частная собственность» в деле отражены не были. По приказу прокурора Дубовского района, у нас и у брата отца дома были произведены обыски.

Dans cette affaire, personne n'a demandé pourquoi les “touristes” étaient armés jusqu'aux dents, pourquoi leurs voitures n'avaient pas de plaques d'immatriculation, pourquoi ils se sont introduits dans un terrain clôturé et gardé, marqué d'une pancarte “propriété privée”. Par ordre du procureur de Doubrovski, les maisons de mon père et de mon oncle ont été perquisitionnées.

L'histoire se poursuit par des appels téléphoniques répétés menaçant la famille de Beyev, des tentatives d'effraction dans son appartement et, pour couronner le tout, une tentative de meurtre sur le père de Beyev, qui l'a envoyé à l'hôpital pour deux mois. Il s'avéra que les individus qui tentèrent de tuer le père étaient engagés dans le seul but d'éliminer cet homme. La police locale s'abstint volontairement de toute action pour poursuivre les tueurs à gages supposés.

En 2006, des inconnus s'introduisirent dans le local de stockage propriété de la famille Beyev, situé à proximité de la station de pompage, et volèrent la plupart du matériel, dont un poste de soudage, une remorque et des pièces détachées de tracteur. Les cambrioleurs vinrent même avec plusieurs voitures pour emporter leur butin.

La police resta les bras croisés jusqu'à ce que le père de Beyev découvre l'endroit où se trouvaient les objets volés et comprenne à qui il appartenait. Même à ce moment les policiers demandèrent au père de rembourser leurs frais de transport avant d'aller appréhender les individus responsables du vol. Beyev décrit les suites de l'arrestation :

Когда подозреваемого привели к следователю, цинизм и глумление просто зашкаливали! Следователь спросил его: «Ты крал?» – он в ответ: «Нет, не крал» – следователь, обращаясь к отцу: «Вот видишь, он не крал» – и тут же отпустил преступника. Отец чуть не упал со стула от удивления. После жалобы отца на действие этого следователя и обвинение его в коррупции, Дубовкое РОВД отреагировало незамедлительно – завело уголовное дело на отца, что он якобы привлекает незаконно иностранную рабочую силу. Как раз в то время по всей стране это была актуальная тема. Потом дело было прекращено за недоказанностью.

Quand ils amenèrent le suspect au juge d'instruction, ce ne fut que cynisme et dérision. Le juge d'instruction lui demanda, “Tu as volé ?” “Non,” répondit le suspect. Le juge, se tournant vers mon père :”Tu vois, il n'a pas volé,” et de relâcher aussitôt le malfaiteur. Mon père faillit tomber de sa chaise de stupeur. Après que le père porta plainte contre ce juge l'accusant de corruption, la réaction du service régional des affaires intérieures de Doubrovski fut immédiate : ils ouvrirent une instruction criminelle contre mon père pour soi-disant recrutement de main d'oeuvre étrangère illégale. C'était alors un thème d'actualité dans tout le pays. Puis l'affaire fut suspendue pour manque de preuves.

L'histoire se poursuit avec les innombrables tentatives de la famille Beyev pour obtenir justice. Elle continua à perdre les batailles judiciaires au niveau local. La famille gagnait en appel au niveau régional mais sans que cela règle la situation. Les juges, policiers, enquêteurs et huissiers corrompus firent en sorte que la station de pompage soit finalement attribuée aux bandits. Le terrain environnant, également propriété de la famille Beyev, fut soudain occupé par les mêmes individus sans motif étant bien entendu qu'ils pouvaient en faire ce qu'ils voulaient.

Beyev conclut son billet par un appel au secours :

Написал этот пост в надежде на вашу помощь, люди помогите нам!Я не могу больше держать всё внутри и изображать жизнерадостность.

J'ai écrit ce billet dans l'espoir de votre aide, aidez-nous ! Je ne peux plus garder tout ça pour moi et faire semblant d'être heureux de vivre.

Avec cet appel au secours, Beyev a aussi mis en ligne les copies scannées de tous les documents relatifs à l'affaire [en russe] et des photos de la station de pompage en question [en russe].

Il est emblématique qu'un simple citoyen d'une province russe choisisse la blogosphère comme dernière ligne de défense contre l'injustice. Beyev n'a pas eu l'idée de contacter les média avant de publier son appel au secours en ligne. Ni d'écrire au Président russe Dmitri Medvedev. Comme le montre cette affaire,  LiveJournal.com, une plate-forme de blogs populaire en Russie, devient lentement, mais sûrement, le premier outil et plate-forme qui vient à l'esprit pour exprimer sa frustration envers l'administration locale et appeler à l'aide.

Conscients du pouvoir acquis progressivement par la blogosphère russe, de nombreux blogueurs contribuent à donner de la visibilité à ces récits d'injustices en se liant au billet ou en le reproduisant intégralement sur leur propre blog. De son côté, le pouvoir russe, plus vulnérable et dépourvu du soutien massif dont il jouissait avant la crise économique actuelle, est plus attentif aux histoires des citoyens ordinaires et s'efforce de leur trouver une solution, reconnaissant ainsi la force de la plate-forme de média en ligne. L'affaire Beyev en est un parfait exemple.

Les blogueurs russes ont lu l'histoire de Beyev et ont réagi. En quelques jours, des milliers de commentaires ont été laissés sur le blog de Beyev, avec différents conseils pour résoudre le problème (y compris des propositions de “flanquer une râclée” aux bandits). Près de 600 blogueurs reproduisirent l'appel à l'aide de Beyev. De ce fait, son billet est resté plusieurs jours en tête des hit-parades des blogs russes, accroissant la visibilité de l'affaire.

Les médias russes ont fini par entrer en scène et se sont mis à pousser l'affaire encore plus loin en interviewant Beyev. Suivant le conseil de ses collègues blogueurs, Beyev expliqua également son cas sur plusieurs sites internet de haut niveau, dont le site du Premier ministre russe Vladimir Poutine (dans la section “Lettre au Premier Minstre”) [en russe], le site du Président russe [en russe], le blog du Président russe Dmitri Medvedev [en russe], etc…

Prenant conscience au final de la puissance des média en ligne, Beyev a joyeusement annoncé :

Друзья отдолжили ноутбук, так что теперь работаем сразу с 2 компьютеров днюм и ночью. Я 2 ночи уже совсем не спал, сегодняшнюю надеюсь посплю часа 3 хотя бы. Информация, информация и ещё раз информация. Как же Я раньше недооценивал блогосферы! Ух… каюсь… Спасибо друзья блогеры уговорили, почти заставили.

Les amis m'ont prêté un portable et nous travaillons maintenant jour et nuit avec deux ordinateurs. Je suis réveillé depuis 2 heures du matin, j'espère dormir au moins trois heures cette nuit. Information, information et encore information. Comme j'ai sous-estimé la blogosphère ! J'avoue… Merci, amis blogueurs, de m'avoir convaincu, vous m'avez presque forcé.

Et son autre commentaire sur la force de la re-publication :

Многие продолжают спрашивать, какая нужна помощь. Повторяю, главная помощь - это распространение информации. Причём очень прошу самим делать ссылки тоже, а то у меня не сто рук выполнять рекомендации “перепостите туда-то”. Очень буду признателен, если сами будите писать и делать ссылки туда, куда считаете нужным.

Beaucoup continuent à demander de quelle aide j'ai besoin. Je le répète, la plus grande aide, c'est la diffusion de l'information. C'est pourquoi je vous prie instamment de mettre des liens, je n'ai pas cent mains pour suivre les recommandations de “re-publier ça là.” Je vous serai très reconnaissant d'écrire et de mettre les liens où vous le jugerez nécessaire.

L'histoire est loin d'être terminée. Mais, comme l'a écrit Beyev, elle est venue aux oreilles du gouverneur du district, qui a décidé de la superviser personnellement. Il a même appelé le procureur régional et lui a ordonné de revoir l'affaire.

“A présent, je crois, le gouverneur veut aider,” a écrit Beyev, “nous verrons.”


Auteur : Vadim Isakov · Traduit par Suzanne Lehn - Source : Global Voices

 

 

http://www.dazibaoueb.fr/article.php?art=14919

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commentaires

eva R-sistons 14/08/2010 21:00



Je suis tout à fait d'accord avec toi, Jean, merci ! Bien à toi, eva



Jean Georges 14/08/2010 00:29



Bonsoir Eva,


Si  de telles pratiques avaient eu lieu dans les années 60 ou 70 il se serait bien trouvé quelques gazettes occidentales pour narrer ce genre d'affaire en stigmatisant le bolchevisme et
communisme russe et le totalitarisme en général. A la lecture de cette formidable leçon de résistance il semblerait que dans ce pays devenu "libéral" rien à changé du moins concernant la "
nomenclatura" . Si ce qui à changé c'est que le libéralisme sauvage à rendu encore un peu plus pauvre et plus vulnérable 90% de la population de ce pays qui avaient au moins l'instruction et la
santé gratuite et 10% de déjà les plus nantis à devenir encore  plus riches et plus violents. JG.



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