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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 00:34
inv Le déphasage européen vient du fait que les Européens ne se résignent pas à ce que l’histoire du monde reste celle d’une compétition de puissances
inv

Hubert Védrine:

 

Le déphasage européen vient du fait que les Européens ne se résignent pas à ce que l’histoire du monde reste celle d’une compétition de puissance
Je me suis toujours méfié de l’« irrealpolitik » européenne, ce mélange brumeux d’abstraction et d’ingénuité bien intentionnée qui caractérise les visions européennes du monde depuis la fin de l’URSS. Ce cocktail explique en partie le retard de compréhension par les Européens de la nouvelle situation du monde : la compétition multipolaire. Il explique aussi l’aspect théorique et idéaliste de leur perception des enjeux contemporains et leur décalage par rapport aux perceptions dominantes au sein des autres aires civilisationnelles et des autres pôles du monde. Ainsi, les Européens croient volontiers, à partir du cas très particulier de la Constitution européenne, que le monde contemporain est entré dans une ère postnationale et postidentitaire. Cette erreur d’appréciation est d’autant moins fondée que l’Europe elle-même n’est toujours pas homogène et que ses nations subsisteront !


Ce déphasage européen vient du fait que les Européens ne se résignent pas à ce que l’histoire du monde reste celle d’une compétition de puissances. Ils se sont privés des outils mentaux pour penser cette situation. C’est dans ce vide de la pensée stratégique que le moralisme, le « droit-de-l’hommisme » et l’« européisme » – tous trois animés, au départ, des meilleures intentions – se sont engouffrés, avant de montrer leurs limites. Les Européens ont collectivement renoncé, après 1945, à se penser comme des acteurs du jeu mondial. Ils ont répudié l’idée de puissance qui, estimaient-ils, les avait conduits à deux suicides collectifs. Puis ils se sont abrités sous la houlette américaine. Depuis lors, ils ont voulu croire que le monde serait posttragique. Et comme ils rejettent la puissance, ils feignent de croire que la puissance n’existe plus. Mais le monde n’est pas l’Europe. Ils voudraient vivre dans une communauté internationale régie par le droit international, alors même que le monde multipolaire qui s’impose à nous n’est pas un monde architecturé, paisible et stable, mais une foire d’empoigne davantage tributaire de la loi de la jungle que de toute autre considération d’ordre moral, même si toutes les nations du monde sont interdépendantes et doivent travailler ensemble.


L’Europe puissance est une idée essentiellement française, une idée qui donne parfois l’impression d’avoir été une histoire que les Français se sont racontée à eux-mêmes, alors que les partenaires européens semblent se satisfaire d’une grande Suisse dans une communauté internationale.

L’angélisme et l’irréalisme européens ont, parallèlement, nourri la démonétisation de la puissance par de nombreux intellectuels. Le résultat, c’est que, face aux autres, les Européens tournent en rond. Le moteur constitué par la menace soviétique s’est désintégré. Entre-temps, nous sommes parvenus au bout d’une vision de l’Europe non comme acteur mondial, mais comme prédicateur mondial.


L’irrealpolitik qui a prévalu dans sa construction était nourrie, au sein des élites européennes, d’une conception téléologique de la construction européenne. Celle-ci touche également à sa fin. Je suis convaincu que les opinions publiques européennes sont prêtes à entendre un langage politique plus réaliste que celui que leur tiennent depuis longtemps les élites et les médias. Ce n’est sans doute pas par hasard que les leaders ne parlent plus européiste. Cette évolution devient évidente depuis que Gerhard Schröder a déclaré qu’il défendrait les intérêts nationaux allemands, alors que l’Allemagne, longtemps cantonnée à la rhétorique du patriotisme constitutionnel, contestait cette notion depuis quatre décennies. Nous redécouvrons peu à peu que nos intérêts et nos idéaux ne sont pas séparables. Le discours néofédéraliste ridiculisant l’attachement normal des peuples à leur identité et à leur façon d’être, comme s’il s’agissait d’aspects archaïques et dangereux, s’avère illusoire. Pour autant, cette vision désincarnée continue encore à alimenter une certaine vision de l’Europe.


Il existe aujourd’hui un fétichisme du franco-allemand qui ne correspond plus à la réalité. Rappelons, pour mémoire, que le couple franco-allemand n’était pas le premier choix de De Gaulle. Depuis la réunification, la réalité du couple s’est lentement métamorphosée ; nous ne sommes plus dans un contexte où l’Allemagne, pour mériter la réunification, devait montrer patte blanche et en rajouter sur la volonté d’appartenance européenne. Ayant atteint son objectif historique, elle reste aussi attachée au lien avec la France, mais celui-ci a perdu sa dimension exclusive : on s’égarerait si l’on mettait cet état de fait nouveau sur le compte unique de la chancelière Merkel et du président Sarkozy. C’est plus profond. Le pathos sur l’éventuelle relance du couple est d’autant moins pertinent qu’à l’évidence le terme « couple » n’est pas adéquat. Cela ne veut pas dire que la proximité s’est évanouie, ni que les échanges se soient taris. Mais porter le deuil de cette modalité de la relation franco-allemande, comme certains responsables français peuvent être tentés de le faire, me semble vain. Mais attention : une entente étroite et confiante entre la France et l’Allemagne demeure irremplaçable. Cela dit, j’ajoute que l’intimité entre nos deux pays n’est jamais donnée à l’avance. Je serais tenté de dire qu’elle doit être relancée « à la manivelle ». Eh oui, les nations résistent ! La France et l’Allemagne ne seront jamais le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. On le voit bien avec la controverse franco-allemande sur le gouvernement économique européen : notre irritation à l’endroit du fétichisme allemand de la BCE ne doit pas nous empêcher de comprendre les raisons historiques de l’aversion des Allemands pour la dette publique. Néanmoins, un compromis s’imposera.


Par ailleurs, face au choc des émergents, je ne plaiderais pas pour un protectionnisme européen, mais pour des protections transitoires et sectorielles, dans le cadre d’un « juste échange ». Des politiques de protection peuvent être justifiées, à certains moments. Ceux qui dénoncent le protectionnisme font comme s’il s’agissait d’un recours systématique et général, ce qui serait absurde et dangereux. Mais les partisans du recours possible à certaines protections se heurtent à un tabou et font peur. Ils doivent travailler davantage pour contester le dogmatisme du libre-échange systématique de ceux qui ont oublié les enseignements d’Adam Smith sur les échanges entre systèmes économiques comparables. Ils commencent à le faire, apparemment, puisque le PS vient d’entamer une réflexion sur le « juste échange ». Par ailleurs, le mot d’« écluse », avancé par Hakim el-Karoui, doit être approfondi pour la même raison : la majorité des élites européennes a peur de cette notion. Mais je suis sûr que la compétition croissante avec les émergents va nous obliger à y réfléchir.
01-07-10

http://www.toutsaufsarkozy.com/cc/article04/EkZlEpEFAyEKPghSQc.shtml

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