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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 08:02
Corentin Léotard - journaliste | Jeudi 7 Avril 2011

Pour Corentin Léotard, l’augmentation de la pauvreté liée à la crise économique et au plan d’austérité mis en place par le gouvernement conservateur de Viktor Orbán a fait dangereusement croître les tensions interethniques en Hongrie, attisées par le parti d’extrême-droite Jobbik et ses milices d’ « autodéfense ».



« Nous n’avons rien à manger, nos enfants ont faim », se plaignent régulièrement des mères de famille auprès de Zoltán Notár, le représentant de la minorité rom du département de Borsod-Abaúj-Zemplén. Dans son petit village d’Igrici, situé à quelques kilomètres au Sud de la ville de Miskolc, il est l’initiateur d’un projet agricole local cité en exemple à l’étranger et qui emploie plusieurs dizaines de personnes : une exploitation sur 7 hectares de concombres, de tomates et de paprika. Dans cette région du Nord-est, la plus pauvre de Hongrie, « le risque d’émeutes est très grand. Cela pourrait arriver d’un jour à l’autre car les gens crèvent de faim », redoute-t-il. Figure locale très populaire, il menace de faire manifester 10.000 Roms de la région devant le parlement à Budapest, pour protester contre le manque de soutien financier de l’Etat à une extension de son projet aux dizaines de villages alentours, pressés d’imiter le « miracle » d’Igrici qui permet aux Roms de vivre dignement.

Dans l’ensemble du pays, les plus pauvres – Roms pour beaucoup d’entre eux - vivent dans une totale insécurité alimentaire. Selon des statistiques très difficiles à établir, entre cent et deux cent mille personnes doivent faire face à la faim au quotidien. Cette année, la banque alimentaire hongroise - qui distribue des aliments de première nécessité comme de la farine, du sucre, des pâtes - prévoit de porter assistance à 650.000 personnes, soit 30% de plus que l’année dernière. L’une de ses employées, Veronika Szecsödi, constate « une nette aggravation de la situation depuis le début de la crise économique. Ce sont surtout les familles nombreuses des zones rurales reculées qui reçoivent l’aide alimentaire, mais de plus en plus de foyers "normaux" où le couple travaille y ont recours ».
 
Le plan de rigueur économique qui doit entrer en vigueur au début de l’été avec pour but affiché de rembourser la dette de l’Etat - l’une des plus importantes de l’UE - prévoit une réduction importante de l’aide sociale. Notamment une baisse des allocations chômage et de l’aide aux collectivités locales, alors que celles-ci ne peuvent plus venir en aide à leur population et sont surendettées à un point tel qu’elles sont contraintes de choisir entre chauffer leur école et payer leurs instituteurs. L’Etat a d’ores et et déjà réduit de moitié les fonds alloués au programme de travail public qui permettait aux municipalités d’employer ses habitants pour de menus travaux d’entretiens, seule possibilité d’emploi, mais qui avait donné lieu à beaucoup de malversations et de corruption locales. Les partis d’opposition de gauche dénoncent une politique « anti-pauvres » et pour l’activiste rom indépendant Béla Radics « Cette politique risque de créer une catastrophe sociale ». Dans certaines régions, la quasi-totalité de la population est sans-emploi et condamnée à survivre avec une maigre allocation de 28.500 forint (100 euros) et même avec le salaire minimum avoisinant 70.000 Forint (moins de 300 euros) il est de plus en plus difficile de vivre dignement car les prix de l’énergie et de l’alimentation ont connu une sévère inflation.

Le spectre d’affrontements interethniques

La situation sécuritaire est particulièrement critique car le fossé n’a cessé de se creuser ces dernières années entre Roms et non-Roms, sur fond de difficultés économiques et de hausse de la délinquance. Le parti d’extrême-droite Jobbik [« Le mouvement pour une meilleure Hongrie »] a réalisé une énorme percée aux élections législatives en 2010 avec 17% des voix, en faisant campagne contre la « criminalité tsigane ». Les milices qu’il chapeaute, des associations citoyennes d’« autodéfense », s’établissent dans les zones rurales pour y restaurer l’« ordre », comme elles l’ont fait ces derniers jours dans les villages de Gyöngyöspata puis Hejöszalonta. Elles peuvent compter sur le soutien d’une partie importante des populations locales qui ont tourné le dos au parti socialiste pour embrasser la cause de l’extrême-droite lors des dernières élections, elles qui souffrent aussi des restrictions et se sentent abandonnées par l’Etat. Le député de Jobbik, Marton Gyöngyösi, ne nie pas qu’il s’agisse pour son parti de coups médiatiques destinés à récupérer son électorat, asséché par la politique nationaliste du parti conservateur Fidesz. Il l’affirme, « avec le Fidesz – qu’il accuse de laxisme sur la question des Roms -, ce sont nos idées qui sont au pouvoir, mais pas nos solutions" et prévient que ces actions sont amenées à se reproduire car elles s’inscrivent dans "une stratégie destinée à contourner la faible représentation de l’extrême-droite dans les médias publics ».
 
Le scénario d’une émeute locale générée par la faim et la misère - comme cela s’est produit en Slovaquie en 2004 -, réprimée par les milices de Jobbik est de plus en plus redouté. Ce pourrait être l’étincelle qui embrase toute une région et « la question est de savoir si l’Etat aurait la volonté de réagir en cas de violence, mais encore plus s’il en aurait la capacité », s’interroge Zita Herman, conseillère économique du parti parlementaire libéral-écologiste Lehét Más a Politika (Une autre politique est possible). Zoltán Notár sait que l’ombre de ces milices plane sur la population rom, prêtes à exploiter le moindre fait divers à l’encontre des communautés isolées dans les espaces ruraux. Le risque de dérapage est grand. Si un Tsigane venait à tuer un de leurs membres, un « gárdistá » ? « Un  jour cela arrivera et ce sera la guerre civile. J’espère ne pas être là. »
 
Dans les villages reculés la coexistence est particulièrement difficile entre Roms et non-Roms. Les jeunes les ont désertés pour faire des études ou chercher du travail et il ne reste plus que des personnes âgées qui supportent mal cette cohabitation. Le weekend dernier, dans la petite commune de Hejöszalonta, située à quelques 170 km à l’Est de la capitale, Jobbik a organisé un meeting et une retraite au flambeau en réaction à l’assassinat d’une femme quelques jours plus tôt. « Je la connaissais car elle venait m’acheter du lait tous les trois jours. Ils l’ont tué pour prendre sa maison. Ce n’est pas le seul cas ici, mais la police ne fait rien. Tout le monde  dans la ville est terrorisé et harcelé par les Tsiganes qui essaient de faire fuir les gens pour racheter leurs maisons pour une bouchée de pain. Moi, je mourrai s’il le faut, mais je ne partirai pas », s’indigne une habitante, en marge de la manifestation. János Farkas, le représentant municipal des Roms de Gyöngyöspata - que la milice « Pour un plus bel avenir » (« Szebb jövöért ») a occupé pendant plusieurs jours au mois de mars -, concède qu’« en général ce sont quelques familles qui posent problème », mais dénonce le fait que « l’extrême-droite désigne les Roms comme des criminels de manière collective ».
 
Zoltán Notár, le représentant des Roms du Nord-est en est convaincu : « Ce gouvernement qui affame et saigne les gens a pour but de pousser les Roms à quitter le pays. Même la Constitution [qui doit être approuvée dans les jours prochains] omet de nous mentionner.  Nous n’existons plus dans ce pays ». Il attend de l’Union européenne qu’elle menace la Hongrie de lui couper ses subventions pour la contraindre à agir. Depuis son bureau de Budapest avec vue sur le parlement, Rita Izsák, chef de cabinet du ministre chargé de la cohésion sociale et elle-même issue de la minorité rom, est tout à fait consciente que « la situation peut exploser à tout moment ». Elle explique que « l’intégration des Roms est très impopulaire en Europe et est risquée politiquement car c’est une question sensible et les résultats des programmes mis en place par son gouvernement  - de lutte contre la pauvreté infantile et pour le logement notamment - ne peuvent apparaître que sur le long terme ». Selon elle, les divisions au sein de la minorité rom sont aussi un frein à leur intégration, mais elle veut rester optimiste alors que la Hongrie présidente de l’Union européenne a inscrit l’intégration des Roms parmi ses priorités : « nous sommes à un moment historique car tous les acteurs sont mobilisés ».

(1) Corentin Léotard est co-rédacteur en chef du web-journal basé à Budapest, www.hu-lala.org

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Published by Eva R-sistons - dans Les pays en crise
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