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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 01:05

 

Kano-dosimetre-copie-1.jpg

 

 

26 OCTOBRE

Suis à Toko depuis 2 jours...

Après 20 H de voyage suis arrivé à 9H du mat à Tokyo et ai travaillé jusqu’à 3H du matin.

gens à ginza

Ce matin, le réveil de David chez qui je loge s’est mis en route à 8H par mégarde.Suis donc un peu crevé, MAIS si passionné par les gens que je rencontre que la fatigue n'est rien...

avid breton

J'ai passé la nuit à parler avec David et Eko. Ils tiennent un crêperie bretonne à Sasazuka, près de Sinjuku. Leur business marche du tonnerre. Ca démarre enfin après des années de dur labeur. Mais Fukushima est venu mettre son grain de sel. Ils ont une fille de 4 ans. Yuna.

creperie.jpg

Ils ont eu très peur le 12 mars et les jours qui ont suivi. Ils ont décidé de partir. Pas facile, surtout quand ça roule. Mais ils ne veulent hypothéquer l'avenir de la petite. Eko m'explique que c'ets le moment pour chaque Japonais de s'exprimer individuellement. Ce n'est pas dans les traditions...Eko a habité à Paris et à Bruxelles. Elle voit son pays avec du recul. tant de choses la choque ici. Surtout l'attitude du gouvernement et des hommes qui dans leur majorité le soutienne. Les femmes se rebiffent. On pourriat bien assister à un changement de société important. David part bientôt pour le Brésil pour y faire du consulting et aider des gens à ouvir une crêperie. L'hémisphère sud, c'ets plus sûr. Ils vont peut-être aller là-bas. le lendemain matin, nous llons avec la petit faire de la balançoire. Et là, en oscillant, elle nous dit: "Faut écouter les enfants! Faut pas abandonner la maison. les enfants ont besoin de leur maison..."

Yuna

Déjà 3 familles ont témoigné. Les enfants trop petits pour s'exprimer logiquement, mais malgré tt tant de choses passent à travers eux.

Jonjo, 6 ans, filme le couché du solel par la fenetre de son appart, ne peut s'empêcher de susurrer" That is beautifull! That so beautifull".Son père, un autre David est américain. Sa femme Royko, japonaise. Ils partent eux aussi pour le Missouri. David est obsédé par faire des mesures.

davvid-copie-1.jpg

Il a acheté 3 appareils qui permettent de tester la nourriture. Il s'est plaint à l'école du fait qu'on ne sait pas d'où vient la nourriture des enfants et il a obligé Jojon à prendre son propre "lunchbox". Il faut l'imaginer dans les grands magazins avec ses appareils, occupés à vérifier les étiquettes et les indications de dose pour voir si elles correspondent à ses appareils. me dit que la vie comme ça, c'est pas bon. David est trop obsédé par la raidation. Les enfants m'ont montré leur masque au cas où...c'est à peine s'ils n'ont ap subi un entraînement NBC comme à l'armée....

jonjon

Le soleil se couche pour le moment sur le Japon. Mais au pays du soleil levant, tout espoir est permis. Demain, il brillera encore sur ce pays qui,  j'en suis sûr, nous montrera une voie nouvelle et inattendue.

  

27 OCTOBRE

Discussion avec Rie au resto. Tant de sujets que je crains de les oublier…

rie

Idée majeure : pour que le Japon s’en sorte et de façon plus générale, la planète, nous devons passer par un stade où chacun exprime ses propres choix afin de préserver le futur de la communauté…

Au Japon, les gens n’expriment que ce qu’ils pensent que la communauté rêve d’entendre. Mais finalement le même processus opère partout sur la planète si bien que plus personne n’innove. Et notre civilisation, comme l’exprime si bien Amin Lalouf dans un monde ??? manque de créativité pour évoluer…

chiba.jpg

Nous partons dans la banlieu de Tokyo qui appartient déjà à Chiba. Nous y rencontrons la famille Takada. Ils habitaient Minamisoma et ont déménagé. La maman était enceinte lors de la catastrophe. Cette petite fille a déjà subi beaucoup de stress: tremblement de terre, déménagements, stress de la maman...

madame takaga

Monsieur Takada était pompier volontaire. Il a ramassé des centaines de corps sur la plage. A un moment, cela lui devenait si indifférent que ces corps étaient devenus des objets. A un moment, il voit un policier qui prie devant un corps avant de l'emballer. Soudain, monsieur Takada réalise qu'il a perdu sa propre humanité...

Leur file aînée est en colère. En déménageant, elle a dû abandonner son marching band où elle joue de la trompette. Elle a 13 ans et les relations solciales sont si importantes. Elle en veut, comm beaucoup d'ados ici, à ses parents et aux adultes en général.

 

28 OCTOBRE

Je viens d’arriver à Fukushima city. Tout est normal. Une ville grande comme Gand. Des gens qui font leurs courses. Des jeunes qui rient dans la rue. Mais je mesure avec mon dosimètre: 0,5 Micro...

Comme si il y avait le monde apparent et un monde caché, invisible qui est là et qui mange les apparences.

Nous sommes accueillis par Isao, un petit monsieur célibataire qui habite une maison hightech où même les chiottes sont électroniques (PANASONIC).

Je loge chez Isao, un homme de 61 ans, mon ange gardien. le gaillard aime manger, chanter du Karaoke. Il me nourrit et me conduit partout avec sa voiture en souriant.

Isao.jpg

Demain je vais rencontré Sonoka une ado de 13 ans. Il me tarde de la vori. Je sais que c’est un personnage.

Aujourd’hui j’ai rencontré NAKATE.

Nakate

C’est grâce à lui que je fais ce film. Il y a plusieurs mois, il avait envoyé un message de détresse sur internet que j’avais reçu comme un MESSAGE IN A BOTTLE.

Nous sommes si proches! Si tu avais assisté à cette conversation. A un moment, il me dit: “Tu as reçu une mission du ciel! Moi aussi. Nous n’avons pas choisi ce combat. Nous sommes simplement obligé de le mener.”

A travers cette expérience hors du commun, je découvre plein de nouveaux concepts politiques et philosophiques. Je vais devoir écrire un livre car ils commencent déjà à m’encombrer. J’ai inventé une histoire pour enfants afin d’aider les gens à faire leur choix entre partir et rester...bref, je carbure à fond.

MAIS, je suis fatigué et donc distrait. Aujourd’hui j’ai oublié mon chargeur d’ordi. J’espère en retrouver un...

 

 

29 OCTOBRE

Hier je disais combien j'étais impatient de rencontrer la petite Sonoka...je l'ai vue aujourd'hui. Un choc!

sonoka

Alors qu'au téléphone elle avait marqué son intérêt de vouloir en apprendre plus sur la situation, alors qu'elle nous avait montré un grand esprit d'indépendance, aujourd'hui elle nous a montré une tout autre face. Son interview a été un pur joyau de propagande gouvernementale. Elle ne comprend pas qu'on puisse critiquer Tepco et le gouvernement qui ont fait leur possible pour régler le problème. Elle ne supporte pas qu'on décrie sa région qui déjà se remet de la catastrophe. Elle s'insurge contre la discrimination du reste du pays envers ses voisins et elle aimerait que le reste du pays comprenne qu'il fait bon vivre ici...Le plus étonnant est qu'elle veut devenir journaliste pour raconter la réalité des choses, voyager dans le monde pour dire combien on se trompe sur la situation au Japon...

Ma déception était telle que j'en ai perdu un moment ma propre vitalité. Puis je me suis dit que si je n'accueillais pas ce discours-là, si j'essayais de le modifier, je me reproduisais exactement le même schémas que le gouvernement japonais. Demain je vais la revoir. Je vais essayer de comprendre ce qui l'a amené à penser comme ça....

temple shinto

Je réalise que les Japonais en général expriment essentiellement vers l'extérieur l'opinion qui est généralement admise dans leur communauté. Cela veut-il dire qu'il ne pense pas individuellement de façon personnelle? Toujours est-il qu'il sera TRES difficile de récolter des points de vue singuliers...

 

Projection de Chernobyl 4 ever. 6 personnes. Emu de voir le film ds ces conditions. Question d’une dame : mes enfants ont 21 et 18 ans. Doivent-ils partir ? Je lui raconte l’histoire de la forêt.

People were living in a beautiful forest. They were quiet happy, even if the last time they were so by themselves that they didn’t even enjoy their happiness. In the past whereas, they used to fight together, to dance together, to sing together, to eat together…anyway, they thought they were happy.

la-foret-troncs.jpg
One day, an old man arrived in the village and said : « Be careful when you walk in the wood ! Very dangerous animals are coming. One says that they already made a lot of death in the forest around. »

Listening to that, a few people, worrying for their kids decided to leave the forest. When they were packing, the rest of the inhabitants begun to say : « Those people are coward and believe the story of someone who maybe lies or who is quite surely wrong. It cannot be like he described. On the way leading out of the village, the families leaving heart so many bad words that it would be difficult to forget it in the future. So the one who hesitate to leave didn’t dare later to do the same, fearing the laugh of their own friends.

After the village regained its peace, two clans begun to rise. The majority continue to behave like before, pretending to be happy, trying to forget those bad news and those dark days. The other one decided to work together, like before. They helped each other to build bows and to learn how to read animal traces or how to smell them by the wind, to listen like their ancestors did before they lost this important skill. They became more and more friends and even if they were scared of those dangerous animals, they prepared at least themselves in order to encounter them. From time to time, when one of them hesitated and began to think : « Maybe we are wrong, maybe we should live like our brothers and sisters who are happy cause they didn’t’ believe in the monsters coming, the rest of the group helped them to think about their kids saying : « And what would happen if this story is true ? Your kid would go into the forest and would be attacked by the tiger or the snake and will die… ».
Who was right and who was wrong…difficult to say till the animal arrives…
And one day they did. When some who didn’t listen to the old man went into the forest, the tiger ate them. The other ones survived in the majority because they were prepared. Those who leaved the village were safe but, every night when the sun went down, silently, they still cry…

 

En pleine réunion, tremblement de terre…Nakate regarde l’heure…

 

Ensuite, contraste….l’interview de Setsuji Nakate. 2H de pur expression libérée. Cet homme est engagé dans sa tâche d’aider les enfants comme je le suis avec le film.

 

Seitshi est un humaniste. Pas d doute là dessus ! En fait, si je suis ici, c’est à cause de lui. Comme pas mal de gens, je suivais l’évolution des réacteurs à Fukushima lorsque je suis tombé sur son message Youtube. Il lançait un appel désespéré pour qu’on évacue les enfants de Fukushima. J’ai ramassé cette bouteille échouée sur le rivage, j’ai lu message et j’y ai répondu. Dès le lendemain de la catastrophe, Seitchi a emmené sa femme et ses enfants à Oikaïdo puis il est revenu à Fukushima. Il habite Watari, le quartier le plus contaminé de Fukushima City. Ici on mesure plus de 3 microsiverts. Il a monté KODOMO network, une association qui regroupe maintenant plus de 600 familles. Ici, pas de décision démocratique (on s’embarrasse pas de ce vieux système dépassé qui consiste à compter les voix alors qu’il faudrait discuter, qui consiste à diviser les groupes en pour ou contre alors qu’il faut chercher ce qui dépasse le groupe !)

Seitchi était consultant pour association pour handicapés. Il a tiré de cette expérience une philosophie qui rejoint la mienne, fondée sur l’aïkido et mes expériences cinématographiques. La rencontre est magique. Pourtant, alors que nous échangeons en buvant de la bière, il m’avoue avoir imaginé que j’étais quelqu’un de compliqué. Evidemment, je n’arrivais pas comme la plupart des journalistes pour lui fixer un rdv pour faire une interview de 30’ puis me barrer. Je voulais l’impliquer plus profondément dans le projet du film et ça, il n’y était pas habitué. Du coup, moi aussi j’ai cru qu’il était compliqué. On rit en évoquant tout cela. Il nous raconte qu’aujourd’hui, au Japon, il n’y a plus de responsable. Les politiques sont au service de la finance, les médecins au service de l’Etat qui lui même est sous la coupe de TEPCO qui dépend des Yakuzas qui ont été encourager dans leurs méfaits par la CIA…

Le Japon n’a pas encore digéré son passé. Il n’a pas encore admis ses méfaits de la guerre. Il se pense comme victime de la Bombe. Comme le Japon n’a pas encore intégré ce passé, la vie lui offre une nouvelle occasion avec Fukushima…

 

Repas chez son frère Sumo : Les Sumo tirent avantage de leur faiblesse…

Nakate pensait que j’étais compliqué et moi aussi.

al.jpg Une chose : je ressens sur le visage les mêmes impressions de picotement que lorsque j’étais dans la zone. Je suis un dosimètre. Je sens quand il y a de la radioactivité !!!

Nous avons mesuré jusqu’à 0,7 micro dans la voiture. Cela veut dire que dehors, cela monte encore plus haut. A pripyat, je mesurais en général 0,4-0,6 micro…et les gens ici veulent ignorer qu’ils évoluent dans un environnement plus radioactif que la zone de Chernobyl en ce moment.

 

 

30 OCTOBRE

Ai revu Sonoka. Elle avait invité son amie Rika.

sonoka et rika 2

Ai changé ma façon d'aborder les interviews. Ce ne sont pas aux enfants à répondre aux questions, mais bien à eux de les poser! Comme Sonoka voulait devenir journaliste, je lui ai demander de chercher toutes les questions qu'elle se pose et aux quelles elle n'a pas reçu de réponse des adultes (parents ou professeurs). 40' de questions!!! Les enfants ne demandent qu'à comprendre la situation mais personne ne leur explique. On leur dit: "Tout va bien" et dans le même temps les adultes ne parlent que de la radioactivité et se baladent avec des radiamètres et posent autour du coup de leurs chers petits leur dosimètre...

 

Sonoka et Rika demandent comment fonctionne une centrale nucléaire, pourquoi la radioactivité est invisible, jusqu'où les légumes sont-ils contaminés; elles s'inquiètent de savoir si elles pourront se marier et avoir des enfants normaux, elles craignent d'être l'objet d'une discrimination dans tous le pays et que les gens disent: "Tiens! elle vient de Fukushima, elle est pas saine! Elle est contaminée!". Nos deux apprenties journalistes se demandent même combien de temps il faut pour les radionucléides pour atteindre le nappe phréatique. Elles se demandent pourquoi l'école a distribué 2 malheureux masques de carton. Cela sert-il pour se protéger des radiations? Est-il vrai que les normes de radioactivité étaient plus strictes au Japon qu'en Europe avant l'accident? etc...

Leurs questions montrent à quel point elles ont entendu des choses à la TV ou dans les conversations entre adultes, mais qu'elles ont toujours été tenues à l'écart de tout cela. Leurs professeurs leur ont dit que le stress est la principale source de maladie, que la radioactivité se trouvait dans la nature et qu'il n'y avait donc pas de quoi paniquer. On les a vraiment pris pour bébés. En fait, les responsables politiques ont agi envers la population comme les éducateurs vis-à-vis de leurs pupilles: sans respect, sans oser faire confiance!

 

Pour ma part, en répondant aux questions, je leur ai dit les choses telles que je pense qu'elles sont. Nous avons mesuré à 20 mètres de la maison 3 micro sieverts, ce qui est énorme. Je leur ai dis. Faut éviter ce coin-là. Les fermiers brûlaient la paille de riz. Je leur ai dit: "Le feu remet les poussières radioactives dans l'air. C'est dangereux. Quand cela arrive, il faut porter un masque etc...Mais lorsqu'on dit la vérité à quelqu'un, il faut aussi être prêt à devenir responsable de cette personne. Il faut lui fournir des outils pour se battre. Mon grand-père me disait, leur ai-je avancé, que lorsqu'on marche dans une merde, faut pas regarder sa semelle, mais tout autour de soi, car c'est autour des merdes que poussent les meilleurs champignons. Il y a toujours un avantage à tirer d'une situation apparemment désespérée.

feu-fermiers.jpg

Comme Sonoka et Rika sont restée un peu perplexe, je leur ai raconté une autre histoire.

"Hier, j'ai mangé dans un restaurant tenu par un ancien Sumo, le frère de Saïtshi Nakate qui me racontait que la force du Sumo vient de la découverte de ses propres faiblesses. Avec le travail et la confiance, il les transforme pour en faire son avantage. Qui sait! si les habitants de Fukushima font face à la réalité et travaille sur leur condition, peut-être un jour en tireront-ils avantage." . Par exemple! Imaginons que dans deux ou trois ans (soyons optimistes) le système économique s'écroule. Comment les gens de Tokyo vont-ils s'approvisionner en nourriture? Ils risquent de mourir de faim ou de se battre, tandis qu'à Fukushima, Sonoka et Rika auront de quoi manger: de la nourriture certes contaminée, mais au moins de quoi manger. Cette perspective ne semble toujours pas leur remonter le moral. Imaginons alors que les enfants de Fukushima se mettent à si bien étudier leur situation et à faire face au réel que dans quelques années, ils auront fait de leur faiblesse un avantage au point d'être connu dans tout le pays et le monde entier pour être particulièrement intelligent et clairvoyant. On dira: "O celle-là vient de Fukushima, ça se voit, c'est une fille efficace et fiable, engageons-là ou parions-là". Cet argument a semblé rencontrer plus de succès. franchement si un gars de Tokyo refuse de vous marier parce que vous venez de Fukushima, c'est qu'il n'en valait pas la peine, il ne vous aimait pas tant que ça. L'avantage que vous aurez, c'est que lorsqu'un homme vous demandera en mariage, vous pourrez être sûre qu'il vous aime. Un grand sourire s'est mis alors à illuminer leur visage....

 

 

31 OCTOBRE

Le lever. Si difficile. Fatigue. Le ciel est gris. Ce jour est censé être mon jour de congé…

Nous nous rendons au Gymnase de Fukushima. Il y a 7 mois, des milliers de gens sont passés par ici. Evacués de la zone et des environs, en plein hiver, ils ont longés ici. Certains jours il y a eu plus de 2000 personnes. Je tourne des plans extérieurs car je sais que la famille Kowata que je vais rencontré bientôt à Yamagate y a passé quelques jours dans leur exil. Isao demande la permission d’aller filmer l’intérieur. Un homme grand chauve et très calme nous y autorise. Je filme la salle où ces familles, ces enfants, ces personnes âgées ont passé plusieurs jours, plusieurs semaines et souvent plusieurs mois d’enfer. Je suis impressionné par le silence qui règne ici comme si j’étais à Auswitch ou dan stout autre lieu de souffrance. Dans quelque jours, ce centre sportif va rouvrir ses portes aux athlètes. Mais ce responsable est encore sous le choc de ce qu’il a vécu.

Nous filmons ensuite un centre de réfugiés. Je le fais depuis la voiture, puis nous entrons dans le camp. Nous rencontrons une dame de 77 ans qui nous dit qu’elle aimerait retourner chez elle, mais qu’elle ne pourra le faire que dans une trentaine d’années…

Suis ému. Je me demande dans quelle mesure elle a envisagé vivre jusqu’à 107 ans pour pouvoir réaliser son rêve. Ici ne vivent que des gens du troisième âge. Il me faut aller voir ailleurs pour trouver des enfants…

Nous partons dans la montagne. A cette époque de l’année, la forêt est si magnifique que des touristes du monde entier venaient autrefois pour prendre des photos. Depuis le 11 mars, des hôtels ont fermé. Je suis inquiet car le ciel est gris, mais au fure et à mesure que nous progressons dans la montagne, les nuages se déchirent et laissent entrevoir du ciel bleu. Les feuillages sont jaunes et rouge. Magnifique ! Isao, mon ange gardien connaît bien la région et me mène au bord d’un lac. Je filme en songeant au conte que j’ai écrit à propos des gens dans la forêt…

 

Sur le chemin de retour, je m’endors dans la voiture. Isao me réveille : « Alan-san, kie ! (c’est beau) ». J’ouvre les yeux. Et de fait, dans la vallée, un rayon de lumière éclaire Fukushima City tandis que le ciel est sombre comme si les dieux avaient pointé leur projecteur sur cette ville au nom désormais terriblement associé à l’atome et à la pire des catastrophes…

J’ai le sentiment de faire un plan qui a du sens et qui sera à coup sûr dans le film.

  fukushima-city.jpg

Nous nous rendons ensuite dans un camp de réfugiés que nous avons repéré le matin. Nous rendons visite à la responsable du camp. Des enfants jouent dehors. Il commence à faire froid. Les lampadaires viennent d’allumer leur lumière. Un grand enfant arrive entouré de deux jeunes filles de 11-12 ans. Elles entoure le gars en le tenant par les bras comme si elles voulaient le garder prisonnier. Parfois même elle lui marchent sur les pieds. Elles semblent s’amuser à le torturer gentiment et cela lui fait plaisir. Il nous demande pourquoi nous voulons filmer. Si c’est pour le bien ou pour le mal. Je lui demande ce qui est bien et ce qui est mal. Il rigole. Il n’a pas envie, dit-il, qu’on profite de leur misère. Je lui parle de la différence entre la pitié et l’empathie. Je lui raconte notre projet concernant les enfants. Les filles rient en le montrant du doigt : «  C’est encore un enfant, vous pouvez faire le film sur lui ». Je n’arrive pas à lui donner un âge. Etrange. Il pourrait avoir 16 ans comme il pourrait en avoir le double. J’arrive enfin à comprendre qu’il a 34 ans. Il doit être un peu demeuré. C’est l’idiot du village. Or j’ai toujours eu un penchant pour ces gens-là. Moi-même me sens un peu comme l’Idiot de Dostoïevski…je regarde les enfants jouer. Il y a ici 28 familles déportées de Namie, un village dans la zone des 20 KMS. Beaucoup de ces gens rêvent de revenir chez eux. Mais cela ne sera tout simplement pas possible. Le gouvernement les fait pourtant rêver et leur fait croire à une possible décontamination. Quelle hypocrisie ! Tchernobyl a pourtant montré ce qu’il en est…

 

Nous prenons rendez-vous. Je viendrai montrer ici CHERNOBYL 4EEVER aux adultes qui pourront me poser des questions. Ils veulent savoir. Quant aux enfants, je les verrai le lendemain. Comme j’aimerais faire ici un projet avec ces mômes et tourner une fiction en écoutant quelles sont leurs questions et leurs idées. Plein d’espoir !

 

Je rentre épuisé de cette journée de « congé ».  Trop d’émotions ! Je suis sortis au jardin fumer une cigarette pour pleurer sous les étoiles…

 

J'allais oublié une chose...ce soir le premier ministre japonais vient de signer un accord avec le gouvernement vietnamien en vue d'exporter des centrales japonaise dans ce pays qui a déjà connu tant de misère avec les américains...

 

 

1 NOVEMBRE

Soleil. Ciel bleu.

Nous nous rendons au CRMS. Une rue commerçante de Fukushima. Autrefois l’artère la plus fréquentée de la ville, aujourd’hui elle est détrônée par les supermarchés qui entourent la gare. La rue est plus calme…

Au cœur de ce quartier, dans une galerie, parmi les boutiques vendant du savon ou des bricoles et entre deux restaurant, un espace s’ouvrent aux visiteurs. Un comptoir, une bibliothèque et derrière une cloison, un laboratoire…

Nous avons rendez-vous avec Wataru Iwata. Ce jeune quarantenaire était musicien à Tokyo.

wataru

Lorsque la catastrophe a eu lieu, il a voulu émigrer en France où il a des amis. Puis, au vu de l’émigration de plusieurs intellectuels, il s’est dit que si tout le monde foutait le camp, il ne resterait dans le pays que les irresponsables. Il a donc changé d’avis. Il s’est rendu à Fukushima pour voir ce qu’il y avait lieu de faire. En quelques mois, il s’est mis à étudier la physique nucléaire. Si bien qu’aujourd’hui il a monté un laboratoire capable d’analyser les aliments ou de faire du Body Compting. Les promeneurs qui flânent au milieu de la galerie viennent ici s’informer. Un homme apporte des champignons pour les faire mesurer. Une fillette vient faire analyser le Césium contenu dans son corps….

Wataru explique que tout est arrivé par manque d’imagination. Les gens n’imaginent plus rien. Comment pourraient-ils comprendre ce qu’est la radioactivité. Comment pourraient-ils dès lors se la représenter. Il était musicien. La musique aussi est une chose concrète, pourtant personne ne peut la voir. Il existe un rapport donc entre la radiation et la vibration de l’air qu’on appelle musique. Il habit depuis plusieurs mois à Fukushima. Il a parfois envie de pleurer lorsqu’il voit un enfant hautement contaminer. Cela dit, la situation s’améliore. Au début les gens qui venaient étaient ceux qui étaient conscient de la gravité de la situation. Au fur et à mesure de leur passage, le CRMS notait une nette amélioration de la contamination des enfants car leurs parents avaient pris des mesures de précaution. Une deuxième vague est arrivée par la suite. Ces gens-là au début n’ont pas voulu croire que tout cela était dangereux. Ils suivaient les avis du gouvernement ou ceux (assez criminels à mon sens) du docteur Yamashita, qui annonce sans sourciller que seul le stress crée des soucis et que le plutonium lui-même n’est finalement pas très toxique…Résultats, pendant 7 mois ils n’ont pas fait attention. Lorsqu’ils se rendent pour la première fois au CRMS, les résultats sont désastreux…

Wataru parle avec un calme olympien. On le sent investi d’une véritable envie d’aider les gens. Quand on songe que beaucoup de gens ont quitté Fukushima et que certains ont quitté le pays, on ne peut qu’admirer cet homme qui a immigré dans cette ville honnie des dieux.

 

Une femme voulait nous rencontrer. Nous l’écoutons dans la salle commune de la galerie, juste à côté du CRMS. Petite, des lunettes, un masque pendant sous le menton, elle nous demande où sera diffusé le film car sa participation dépend de cela. Je lui explique que nous espérons bien que le film soit diffusé un peu partout y compris sur la NHK qui a diffusé CHERNOBYL 4VER. Je compte aussi montrer le film ici à Fukushima dans un cinéma. Elle pose la question car elle est assez embarrassée par le fait que son mari Pharmacien ainsi que son père à qui appartient la pharmacie ne soient absolument pas d’accord avec le fait qu’elle témoigne. Déjà la simple appartenance à KODOMO network de Seitshi Nakate pose problème à ces hommes qui refusent de mettre en doute les recommandations ou les opinions du gouvernement. Pourtant elle veut témoigner. Elle me demande si je peux masquer son visage. Je lui explique que c’est impossible. Je me refuse à cette pratique. De plus, je pense que le fond du problème est justement là : les gens actuellement ont du mal à affirmer leurs opinions et leurs identité. Je ne veux pas être responsable de dispute dans le ménage. Sans doute vaut-il mieux qu’elle ne témoigne pas. Elle insiste sur sa volonté de faire quelque chose. Elle a déménagé avec ses enfants à Yamagata à 1H30 de route de Fukushima. Elle fait chaque le trajet aller/retour pour se rendre à la pharmacie. Quand elle revient elle s’occupe de ses enfants. Le mari reste à Fukushima. Il ne comprend pas pourquoi sa femme s’inflige cette corvée. Tout est normal. Le docteur Yamashita l’a dit lors d’un symposium international organisé par l’AIEA. Pourquoi remettre cela en question ?

Cette femme doit être déchirée entre son besoin de protéger ses enfants et son désir de garder en vie son couple. Je le lui fais remarquer. Elle opine. Cela dit, entre les deux, elle n’hésite pas : les enfants d’abord. Mais elle se rend compte qu’ils ont besoin aussi d’un père et que la déchirure du couple serait pour eux aussi néfaste que la radioactivité. Ils ont 6 et 4 ans, un âge où ils sont justement très sensible. Je lui raconte que lorsque je me suis séparé de Sabra, Merlin avait 5 ans. Il pensait alors être responsable de cette séparation car à entre 4 et 6 ans, les enfants sont persuadés être omnipotents et que tout dépend d’eux…

Je lui propose de rencontrer son mari. Ce serait intéressant pour tous. En effet, pour le moment, sa relation est tendue. Chacun campe sur ses positions. Si son mari pouvait exprimer son opinion dans le film aux côtés de sa femme qui porte une opinion différente, réaliseraient-ils au moins une chose en commun. Le film pourrait être l’espace où ils réalisent qu’il y a moyen d’avoir sa propre opinion sans être nécessairement en guerre. Opérant cela, ils seraient ENSEMBLE devant la caméra. Et cela déjà serait construire leur relation. Elle est très enthousiaste à cette idée, puis soudain une ombre passe sur son visage : « Mon mari est très Japonais et comme la plupart des hommes des hommes ici, il veut avoir raison. »

Idem pour son père. Il ne suit que les avis du gouvernement. Le chef a toujours raison. Cela l’arrange d’autant plus que s’il pensait le contraire, il encouragerait indirectement ses employés à déménager et il serait bien en rade pour faire tourner son business…

 

Nous retournons au CRMS où nous écoutons maintenant Maki.

Maki

Cette jeune mère était actrice. Elle a une fille de 6 ans et demi Kano. Elles s’installent toutes les deux en face de moi. Kano porte au cou un dosimètre. Maki explique que Kano ne sait pas bien ce qu’est cet objet. Mais lorsqu’elle le perd, elle panique. Elle est trop jeune pour comprendre les choses, mais elle sent. Elle dessine sans cesse et ses dessins évoquent toujours une nature florissante, une sorte de paradis terrestre dans lequel elle se réfugie. Maki explique son travail d’accueil au CRMS. Elle décrit le fait qu’il y a de plus en plus de gens qui y viennent. Ce travail devrait être organisé par le gouvernement.  Maki se met à pleurer en songeant que els enfants ne peuvent plus jouer avec les fleurs et les insectes comme elle-même l’a fait quand elle était petite.

Kano dessine à la craie sur un grand mur recouvert de peinture pour tableau noir. Une fillette promène un chien au milieu des fleurs. Elle entoure ce paradis d’une sorte de cloche. En dehors, une énorme pieuvre tente de détruire ce paradis…

kano-dessin.jpg

On pèse Kano, on la mesure puis on lui fait subir un examen du corps sur un siège venant de Biélorussie. Son taux de césium a baissé. Maki est content. Elle-même passe l’examen. Elle aussi va mieux. C’est qu’elle achète maintenant ses légumes dans des magasins spéciaux qui font venir les produits de très loin. Cela coûte cher et seuls les gens qui ont un peu d’argent ou qui mette la santé de leurs enfants en avant peuvent s’offrir ce luxe.

Aya est une femme qui approche la quarantaine.

Aya

Toute menue, elle opère les mesures avec sérieux et sort les diagrammes qu’elle remet aux gens. Cette femme habitait Tokyo. Elle a voulu fuir aux Bahamas où vit son ex-mari. Mais son fils de 9 ans a voulu rester au Japon. Ils ont beaucoup discuté ensemble. Elle s’est dit que si elle restait au Japon, il lui fallait faire quelque chose pour améliorer la situation sinon son fils vivrait dans un pays sans futur. Elle est donc allé comme volontaire à Fukushima où elle a rencontré Wataru (le musicien qui a mis sur pied le CRMS) et elle a décidé de l’aider. Elle sombre en larmes en songeant à un échange avec son fils qui lui aurait dit : « Maman, fais ce que tu as à faire. Il y a des enfants qui ont encore plus besoin de toi ! ». Depuis un mois, elle fait une expérience. Elle mange les produits « normaux » et se mesure sur le siège. Dans un mois, elle rentrera pour quelques temps à Tokyo pour voir si la radioactivité accumulée va disparaître. Elle n’a aucune formation scientifique. Elle est une « simple mère » comme elle dit. C’est tout de même incroyable : les scientifiques et les docteurs clament que tout va bien tandis que quelques citoyens autodidactes se battent pour comprendre et faire fonctionner des machines. Elle m’explique que les médecins sont obligés de suivre l’académie de médicine sous peine de perdre leur statut de médecin. Donc rares sont les courageux qui osent opposer leur opinion à la dictature de l’académie…

 

En sortant, nous croisons Seitshi Nakate qui se rend au CRMS…

En disant au revoir à ces héros invisibles et discrets, je suis ému. J’ai affaire à de véritable résistants, à des gens qui osent dire :  « Non, je ne suis pas mort. Non je ne veux pas de ce système. » J’aime ces frères et ces sœurs du combat. Je me dis que tous ceux qui dorment au Japon comme chez moi, ne savent pas ce qu’ils ratent. Se lever, quel plaisir !

 

 

 

2 NOVEMBRE

Les gens pensent que Fukushima, c’est fini. Aujourd’hui TEPCO avoue que le réacteur N°2 a vu naître des réactions de recriticalité…Dans deux jours je vais à Minami-Soma à 20 KMS du réacteurs qui depuis plusieurs mois se réveille, s’endort, se réveille…TEPCO a tout sous contrôle, heureusement…

 

Ce matin nous nous sommes rendus à l’administration de Fukushima pour y rencontrer les responsables de NAMIE, un village inclus dans la zone de 20 KMS. En effet, le camp de réfugiés que nous avons visités il y a plusieurs jours abrite 28 familles de Namie et le responsable de cette petite communauté de réfugiés nous demandait d’entrer en contact avec l’administration pour avoir un accord officiel. Là, une équipe d’une dizaine de personnes accueille les gens déplacés pour les informer ou les aider. Une femme nous écoute puis nous dit de nous rendre dans une ville dont j’ai oublié le nom et qui se trouve à 20KMS. Là ils pourront décider si nous pouvons ou non filmer dans le camp de réfugiés. Nous nous y rendons. Un homme en salopette grise (la même que porte tous les responsables politiques au Japon pour marquer qu’ils sont en guerre) nous accueille. Il finit par nous donner son accord. Je suis plein d’espoir. Si je peux suivre les 28 familles du camp « temporaire » je sais que je pourrai mener à bien un beau projet. En sortant Isao qui m’héberge nous propose de visiter un château où se dresse en ce moment une exposition de fleurs. J’accepet car je sais que cela lui fait plaisir et que Rie, ma guide a besoin d’un peu d’air. En arrivant au pied de ce château qui me rappelle le film SHOGUN, Rie me dit : « Incroyable, je suis venue ici il y a 40 ans quand j’avais 5 ans. » Elle est toute émue. JE me crois parti pour une visite touristique, mais en fait le château a été détruit et un merveilleux jardin a été construit à la place. Je peux y filmer une cascade magnifique, des arbres torturés comme dans les peintures chinoises. J’en profite donc pour accumuler des plans de nature qui ressemblent à des estampes japonaises. Le paradis perdu…

 

Nous partons ensuite pour Yonizawa où nous devons rencontrer madame Nishikata.

Elle nous a donné rendez-vous dans un centre culturel. Les Japonais hésitent à laisser les étrangers, fût-ce-t-ils Japonais à entrer dans leur maison. En fait, je réalise que j’y gagne, car l’interview aura lieu sur un tatamis dans une salle très nippone…

Cette femme est étonnante. Elle a deux enfants de 11 et 9 ans. Lorsque l’accident a eu lieu, elle a suivi les infos et els recommandations du gouvernement. Elle a juste demandé à ces enfants de porter un masque. Pendant deux mois, ils sont restés à l’intérieur. Ils devenaient fous et commençaient à se battre entre eux. Madame Nishikata a remarqué que pendant ces premiers mois ces enfants étaient extrêmement fatigués. Ils habitaient au 5° étage. D’habitude, les enfants montaient les escaliers d’une traite. Depuis l’accident, ils étaient obligés de marquer une pause au 3° étage. Elle-même sentait des démangeaisons lorsqu’elle prenait son bain. Elle connaît plein de gens dont els enfants ont eu les même symptômes que les siens ou de saignements de nez. Un jour un homme l’a appelé tandis qu’elle travaillait comme standardiste pour KODOMO NETWORK (de Mr Nakaté). Sa femme venait de perdre un fœtus de 5 mois. Le cœur s’était arrêté. La mère était tombé enceinte quelques semaines après l’accident. Le père, ne voulant laisser l’enfant disparaître sans trouver la raison de cette mort a appelé KODOM NETWORK pour savoir s’ils connaissaient un hôpital de confiance (ce qui est rare au Japon tant il est vrai que els médecins portent la parole du gouvernement). Madame Nashikata l’avait alors renseigné.

Elle connaît personnellement ! beaucoup de cas de mort prématurée ou d’enfants difformes à qui il manque le cerveau ou qui ont ce qu’on appelle des « cœurs de Tchenrobyl », à savoir des cœurs défectueux, des malformations etc…

Je la regarde. Je suis ému par son courage. Elle est comme Sheishi Nakate ou comme Aya, ma traductrice Rie, et tous ces gens que j’ai rencontrés animée par une force de vie. Un jour, elle est partie de Fukushima pour que ses enfants puissent enfin jouer dehors. Après deux mois à la campagne, elle est revenue à Fukushima. Sur la route du retour, les enfants ne cessaient de demander : « On arrive à Fukushima ? On arrive à Fukushima ? ». Elle a réalisé là que ses enfants étaient tendus à cette idée et qu’il devenait impossible de rester là. Séparée, elle s’occupe depuis des années de ses deux petits. Mais pour partir il fallait affronter son père. Hors selon lui, la situation était tout à fait normale. Madame Nishikata a alors rappelé à son papa qu’il y a des années, lorsqu’ils habitaient Tokyo, un smog redoutable s’était abattu sur la ville, empêchant les enfants de sortir et que cela l’avait déterminé à déménager avec ses enfants à Fukushima. Le père constatant que sa fille visait le même but que lui autrefois a fini par accepter la décision de sa fille…

Madame Nishikata n’a pas de haine pour TEPCO ou le gouvernement. Elle est animée par la force puissante de son intuition qui exige qu’on pense aux enfants. Elle regrette que le gouvernement agisse envers les citoyens comme certains parents vis-à-vis de leurs enfants. A savoir, considérer qu’ils ne peuvent comprendre, que leur dire la vérité consisterait à créer la panique…

 

Demain, je rencontre ses enfants. Ils ont édéjà répondu à plusieurs journalistes. Ausis vais-je leur demander ce que les journaliste sleur demandent d’habitude et s’ils pensent que ce sont là les bonnes questions et si ce n’est pas le cas. Quelles sont les questions qui valent la peine de se poser…

 

 

3 NOVEMBRE

La journée commence comme ceci :

http://www.tdg.ch/actu/monde/japon-craintes-nouvelle-fusion-centrale-fukushima-2011-11-02

Hier Jan Van Haverkamp de Greepeace m’assurait que le phénomène de fission annoncé par TEPCO était en cours depuis des mois et que je n’avais donc pas de quoi m’inquiéter. Il n’empêche, je me dis que j’approche bientôt de la bête et comme à chaque fois que j’approche une centrale nucléaire, j’ai peur. Le Xénon, c’est pas bon ! Cela dit, en allant là-bas, je me rendrai compte de ce que ressente les gens en un moment critique. On ne pourra plus dire que FUKUSHIMA, c’est réglé.

 

Ce matin, je me suis rendu chez madame Nishikata. J’apprécie d’autant plus son accueil que d’habitude on entre pas comme ça dans un appartement japonais. Celui-ci, comme ceux que j’ai vu jusqu’à présent est très exigu. Une minuscule hall d’entrée où l’on se déchausse, puis on traverse une cuisine de 3M sur 2M pour arrivé dans un salon de 3M sur 3M. Une porte coulissante s’ouvre sur la chambre à coucher qui n’est guère plus grande. Une minuscule salle de bain/WC complète cet appartement qui doit faire 40M2 maximum pour 3 personnes.

On boit un café. Je montre les photos de Bruxelles et de la famille à WU (une jolie fillette de 9 ans) et Kaito (un gars placide de 11 ans).

Deux petits chats et un gros mâle rôdent autour de nous dans une odeur prononcée. Madame Nishikata nous dit que ce mâle a tout de suite adopté les deux petits. Nous rigolons : « Il y a au moins un mâle au Japon qui s’occupe des petits, hormis Mr Nakate, off course ! ».

J’installe ma caméra pour faire l’interview des enfants. Ils parlent si bas que je dois pousser mes micros à fond. Je sais qu’ils ont déjà fait plusieurs interviews car leur maman répond aux journalistes tous les week-ends ! En fait, ils en ont raz le bol de voir des caméras.

Sur FB avec Merlin puis avec Géronimo. Merlin me dit de faire gaffe, que je suis fou. Géronimo me dit que j’ai fait ma part, ma part pour l’humanité. Il me demande de faire une comédie. Je pense soudainement aux enfants de madame Nishikata qui passe son temps à se battre. Ca doit être emmerdant d’avoir des parents engagés…Madame Nishikata passe se week-ends à répondre aux interviews. Seitshi Nakate est loin des siens. Aya fait des expériences sur elle-même…Ce que je n’ai pas dit à Géronimo, c’est que j’ai l’intuition que ceci est mon dernier film. Après, je dois penser à  trouver un lieu à la campagne pour y faire pousser des légumes en vue du COLLAPSE qui s’annonce. En effet, les bourses plongent parce que la Grèce, pays qui a inventé le système démocratique, va organiser un référendum en vue de demander à la population si elle est d’accord de se sacrifier sur l’hôtel de l’EURO…dingue !

famille Nishikata-copie-1

Je demande à Wu et à Kaito ce que les journalistes posent d’habitude comme question. Ils m’avouent être fatigués de tout ça. Wu voudrait s’occuper de dauphins et les entraîner à faire des tours pour les visiteurs du zoo. Kaito veut devenir charpentier. Ils racontent leur histoire pour la centième fois. Ils y mettent le meilleur d’eux-mêmes, mais ils en peuvent plus…ils sont sympa avec moi car leur mère se rend compte que je partage ses valeurs plus que d’autres peut-être, mais les mômes, ils s’en tapent des valeurs, un truc de grands ça. Eux, ils vivent. Ils ont envie de s’amuser un peu. Dans 15 jours ils feront leur premier voyage en avion. Greenpeace les invite à Gorleben en Allemagne, là où le gouvernement allemand va construire un dépôt sous terrain de déchets nucléaire. Ils se rendent là car un convoi venant de France va y amener sa cargaison.

(interruption : j’ai allumé la tv allumée et on donne des nouvelles du réacteur n°2. Juste après une émission débile. Et je me fais la réflexion encore plus idiote : « Pourquoi les filles apparaissent-elles toujours par deux à la TV au Japon. Et moi-même j’ai eu plusieurs fois déjà à interviewer une fille qui, à chaque fois demandait à une copine d’être présente à l’image. Fin de la parenthèse)

Les enfants sont excités comme tout par l’idée d’aller en avion et de découvrir l’Europe. Ils me racontent ensuite par bribes comment ils ont dû rester pendant 2 mois à l’intérieur, comment ils ont porté des masques, ce qu’ils pensent de la situation…mais le cœur n’y est pas. Pas envie les torturer avec mes questions. Je les reverrai en Allemagne…

 

Nous partons pour Yamagata, une ville de la taille de Fukushima City. Sur le chemin je m’arrête pour filmer les montagnes dans la brume car elles me rappellent les dessins chinois.

 

Nous rencontrons Madame Kowata, sa fille Yuko qui a dix ans qui se referme sur sa paire de lunettes et Kento, treize ans, qui a enfilé sa tenue de foot.

Nous allons mangé dans un restaurant « italien ». les enfants sont heureux de manger de la pizza et moi aussi car mes intestins n’arrivent plus à encaisser le riz.

Nous nous rendons avec Kento dans un parc après avoir abandonné sa mère et sa sœur. Je sens qu’il a besoin de parler seul, loin de sa maman qui parle sans cesse.

kento interv

Je le filme qui joue avec son ballon de foot, tout seul. C’est que Kento rêve de reformer l’équipe de foot de Minami-Soma. Actuellement tous ses membres sont aux quatre coins du Japon. L’atome a explosé l’équipe ! Je songe à retrouver chacun d’entre eux et organiser un match à Minami-Soma. Je vais tous les filmer seuls avec leur ballon, face à l’atome, puis je vais filmer leur rencontre. La balle deviendra dès lors la communication qui passe entre les joueurs. Contre l’atome, l’atome crochu ! Mon moto !

Puis, dans un merveilleux soleil automnal, je l’interviewe. Il me parle de ses copains. Chacun a une particularité. L’un joue en quasi professionnel, l’autre est champion de course à pied, un autre n’hésite jamais à passer à l’attaque et à s’engager dans les combats…Ils sont complémentaires. Ils forment une EQUIPE ! comme Isao, Rie et moi pour le moment ou comme l’équipe qui a tourné CHERNOBYL 4EVER. Si rare…

Avec Sonoka, Kento est un des seuls enfants à pouvoir réellement s’exprimer sur les événements qui ont suivi le 11 mars. Il décrit la fuite suite à l’explosion du réacteur N°3, leur exil dans la neige, les gymnases où ils ont passé plusieurs nuits sans nourriture et dans le froid. Les crises de panique de sa sœur, les difficultés à se réadapter à une nouvelle école, son désir de retourner à Minamisoma, mais l’impossibilité avant des millénaires…

Nous retournons à l’appartement. Yuko me joue un morceau de musique japonaise au violon.

Yuko

Madame Kowata est intarissable. Elle ne cesse de raconter. J’essaye de l’arrêter car demain je compte faire son interview dans une meilleure lumière. Elle nous raconte qu’en ce moment, les habitants de Minami-Soma sont divisés en deux clans. Ceux qui restent disent : « Nos voisins n’avaient qu’à pas partir. Maintenant ils respirent un air pur. Ils nous laissent décontaminer la ville et ils exigent des compensations du gouvernement ? ce n’est pas juste. » Ceux qui sont partis disent : « Ceux qui restent exigent de l’argent ? Mais c’est nous qui en avons besoin car nous avons tout quitté. Nous devons recommencer nos vies. » Ces derniers n’osent rentrer à Minami-Soma de peur d’affronter la critique de ceux qui sont restés. Encore une fois, l’atome en fissionnant, a divisé…

 

Demain, Madame Kowata nous racontera leur odyssée…

 

 

4 NOVEMBRE

Pas de nouvelle du réacteur 2. Il semble que els réactions nucléaires dont la presse parle enfin n’aient cessé d’avoir lieu depuis des mois. Tepco aurait fait cet aveu pour plusieurs raisons. Rie, ma traductrice affirme que c’est pour détourner l’attention des Japonais de la signature d’un accord avec les pays du pacifique, une sorte d’ouverture du marché qui sera très problématique pour l’agriculture japonaise.Voici ce qu’en dit Jannick, une Française, professeur de à l’Université de Tokyo : « Le Japon est sur le point de sacrifier son agriculture en adhérant au TPP (TransPacificPartnership) dans quelques jours. Ce serait la disparition de l'agriculture biologique et la victoire de MONSANTO et de ses semences OGM associées à une surutilisation catastrophique de pesticides dangereux. L'autosuffisance alimentaire du Japon passerait de 39% à 13%. Les conséquences pour le Japon seraient très graves, tant sur le plan économique que social que pour la santé publique. Des manifestations d'agriculteurs ont lieu un peu partout.... »

Laurent Masboone, un français qui habite au Japon m’écrit ceci : « Probablement pas de grosse explosion en surface, confirme Koide Hiroaki a la radio hier. Pour beaucoup d'observateurs, la tepco visait simplement un effet d'annonce, a la même heure que la remise en marche du réacteur 4 de Genkai (Kyushu). La tepco a "vole la vedette", et plus personne ne s'est indigne contre la kepco, qui a le culot de remettre en marche un réacteur accidente depuis quelques mois (entre nucléaristes, on s'entre-aide !) »

Bref, tout ça est plutôt rassurant…

 

Ce matin, brouillard à couper au couteau, puis percée du soleil.

Trois heures d’interview avec Kowata-san.

 

Après notre départ hier, Kento a longuement pleuré dans la salle de bain. Il venait de recevoir un coup de téléphone d’un coéquipier qui lui demandait s’il reviendrait à Minami-Soma. Yuko, qui jusque là refusait cette idée, lui a dit que si cela pouvait apaiser sa douleur, elle accepterait…

En fait, les enfants sont perdus. Imaginez ! Ils discutent entre eux. L’un dit : « La situation est grave ». L’autre dit : « Mes parents disent le contraire, vous êtes fous, vous paniquez pour rien ». Du coup, la méfiance s’installe entre les enfants. Chacun croit que l’autre se trompe…

madame Kowata

Elle raconte le tremblement de terre, interminable au point qu’elle a le temps de penser à fixer certains objets avec du tape et à bloquer le frigo. Le soir, pas d’électricité ! Le lendemain, sur le terrain en face de la maison, là exactement où a lieu chaque année la parade du festival rappelant le temps des samouraï, se regroupent des camions de la protection civile. Madame Kowata se dit : « Ils se rassemblent pour intervenir et aider les gens qui ont subi le Tsunami. » Mais quelques heures plus tard, ils s’en vont. Elle apprend que le réacteur N°1 a explosé, qu’on évacue la population habitant à 3 KMS de la centrale et que ceux qui habitent à 10KMS doivent se préparer. Elle sait qu’il faut une vingtaine de minute pour aller à la centrale, mais elle ne s’est jamais demandé à combien de KMS elle se trouve. Elle appelle son mari. Il travaille pour une société qui prépare la nourriture pour les société. Il est lui-même occupé car il faut fournir de l’aide aux rescapés du Tsunami. En fin de compte, il revient et ils embarquent dans leur voiture avec le chien et ses deux enfants. Ils arrivent à Idate. Là on leur dit que s’ils ont encore de l’essence dans leur voiture, ils doivent continuer car ici, tous les logements sont plein. Le gouvernement ne fait rien. Ce sont les villageois qui, de leur propre initiative aide les réfugiés. La famille Kowata décide donc de retourner à Minami-Soma. Le lendemain, le père va au travail, toujours dans l’idée d’aider les rescapés. Mais vers 11H, elle entend une explosion dans le lointain et elle voit els vitres de sa maison vibrer. Il faut partir et loin. C’est l’hiver. Elle prend à la va-vite quelques couvertures, de l’eau, un peu de nourriture et on embarque. Direction Fukushima City à 60 KMS. Les routes sont bondées. Lorsqu’ils arrivent au Gymnase N°3 de Fukushima, il y a 300 personnes, pas assez de place, pas assez de couverture, pas assez de nourriture. Elle a éduqué ses enfants pour aider les autres, mais là, elle sent que c’ets chacun pour soi. Elle pousse ses petits à manger, mais Kento (12 ans à l’époque) refuse. Il dit qu’il faut en laisser pour les autres enfants et les vieux. Yuko (10 ans, alors) est si maigre que sa mère l’oblige à manger. Madame Kowata restera avec sa famille plusieurs jours dans cet enfer. Pas de place pour allonger les jambes pour dormir, pas d’eau, pas de chasse dans les toilettes, l’odeur, les cris des enfants, les gémissements des vieux. Elle appelle sa soeur à Tokyo. Son mari viendra les chercher dès qu’ils auront trouvé de l’essence, car même dans la capitale, celle-ci fait défaut. Plusieurs jours plus tard, ils roulent vers la capitale. Normalement il ne faut que quelques heures, mais ici, ce voyage leur prendra 14H !!! Après plusieurs jours dans la famille, il leur faut déménager. Ils se rendent à Kawazaki, une grosse ville au sud de Tokyo et où se trouve le siège de la société de Monsieur Kowata. Celle-ci lui trouve un logement. Ils y restent plusieurs mois. Mais les enfants n’arrivent pas à s’adapter à cette grosse ville. A Minami-Soma, lorsqu’ils voulaient rencontrer des copains, ils se rendaient chez eux, frappaient à la porte et on les accueillait simplement. A kawazaki, il faut prendre rendez-vous, il faut payer un train, il faut appeler par GSM pour se donner un rendez-vous etc…

Ils finiront par déménager dans un petit appartement à Yamagata (1H30 de route de Fukushima City). Le père restera travailler à Minami-Soma et gardera la maison avec le chien. Depuis l’accident les maisons abandonnées font l’objet de vol de la part de Chinois…

Madame Kowata se souvient aussi de la cérémonie d’entrée dans l’enseignement secondaire. Au Japon, c’est un événement important. Les enfant sont habillés de l’uniforme de l’école, les mamans se mettent sur leur 31. On fait des photos, on écoute des discours…ça compte dans la vie de tout Japonais. Mais Kento qui vient d’arriver en avril dans l’école, n’a pas d’amis avec qui partager cette joie, il n’a pas d’uniforme. Madame Kowata, elle-même n’a pas pris ses robes. Kento est triste, seul. Aucun élève ne partage cette joie avec lui…

Comment résumer 3H d’interview…Juste dire, le courage de cette femme qui croyait que sa vie et celle de ses enfants était bien réglée et que tout allait se passer comme sur des roulettes. Je pense à nous. Je pense à cette Europe endormie qui ne voit pas encore qu’une autre catastrophe se présente, une catastrophe économique qui bouleversera aussi nos vies…le capitalisme, les super marchés, les yaourts aux fraises, les vacances dans le sud de la France ou aux Baléares, c’est bientôt fini !

chauffeur métro

 

 

5 NOVEMBRE

Brouillard. J’arrive à la moitié de ce voyage. Le moment de faire un peu le po

int.

Pour mon film CHERNOBYL 4EVER, j’avais réalisé que pour comprendre Tchernobyl, je devais comprendre l’Ukraine et que pour comprendre l’Ukraine, je devais étudier Tchernobyl. Même constat ici. En 10 jours, j’en ai appris autant sur le Japon que sur Fukushima. Cette catastrophe a secoué et secoue encore toute la société. Les liens fragiles se brisent, entre les gens, entre les classes, entre Tokyo et la campagne de Fukushima, entre père et mère, hommes et femmes, pro et anti-nucléaires, entre ceux qui réalisent qu’il faut communiquer la réalité aux enfants et les autres qui pensent qu’il faut les protéger, entre ceux qui pensent par eux-mêmes et ceux qui suivent les recommandations du gouvernement, entre ceux qui veulent renouer avec les racines et ceux qui veulent continuer à entretenir un système qui « roulait »…

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Hier soir, en parlant avec Isao qui m’héberge et Rie, ma traductrice, je réalise que quelque chose s’est passé aux environs de 1870 au Japon lorsque celui-ci est passé de la période Edo à la période Méji. Le Japon s’est ouvert vers l’occident. Il a importé des armes. Il a compris que la force et la puissance des USA les mettait en danger. Fort de leur connaissance en arts martiaux, les Japonais ont compris qu’il fallait frapper les premiers pour gagner. Ils se sont mis à attaquer la Russie et la Chine, puis les USA plus tard en 41. Lorsqu’ils ont perdu la guerre, ils se sont vus imposé la culture américaine. Ils l’ont d’autant plus accepté que leur ennemi, après les avoir écrasé sous deux bombes atomiques, avaient démontré leur absolue supériorité. Les Japonais se sont alors mis à copier le système économique. Animés par une volonté de gagner, ils même fini par dépasser en un certain sens l’économie américaine.

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Hier madame Kowata me disait : « Je me demande pourquoi la catastrophe nous arrive à nous ! »

Ma réponse est la suivante : en 45, le Japon a payé le prix fort pour avoir voulu soumettre les peuples du Pacifique. L’atome les a punis pour avoir finalement oublié leurs racines shintoïstes et leur rapport à la nature qui est le fondement de leur culture. Contrairement à l’Allemagne qui a digéré son passé hitlérien, qui s’est excusé au près du peuple juif pour devenir le peuple le plus citoyen d’Europe, le Japon n’a toujours pas reconnu ses exactions. Les livres d’Histoire n’évoque pas ces événements. Le Japon nie son passé, mais la vie lui offre une fois encore la possibilité de renouer avec son identité. L’atome frappe une fois encore ce pays. Il pollue la terre où pousse le riz, les rivière où vit le saumon, le vent qui maintenant souffle au hasard un esprit invisible et mortel. Le shintoïsme, pour ce que j’en ai compris, marque justement la présence d’esprits invisibles liés à la nature. Le Japon est maintenant obligé de renouer avec lui et avec ses racines…

riz

Il y a les avec et les jours sans…Nous sommes allés voir le responsable du camp de réfugié. Avant même que je puisse m’expliquer, je sens qu’il se ferme : « Vous allez m’expliquez votre projet et ensuite nous déciderons si vous êtes les bienvenus. »

Alors j’explique. J’ai 4 enfants. J’ai commencé à faire des films sur l’industrie nucléaire depuis 2006. En effet, en Juillet, la centrale de Forsmark en Suède passe à quelques minutes du meltdown. La raison ? Une perte d’alimentation électrique comme ce sera le cas en 2011 à FUKUSHIMA. L’idée qu’un deuxième Tchernobyl soit possible m’avait bouleversé au point que depuis lors je me suis engagé dans des films destinés à alerter l’opinion sur les dangers de l’atome (Antoine Citoyen, RAS :NUCLEAIRE RIEN A SIGNALER, CHERNOBYL 4 EVER). En terminant ce dernier docu en Ukraine, je songeais à quitter le nucléaire et m’ouvrir à d’autres sujets, mais la vie m’a très vite rappelé à l’ordre. Dix jours après le mixage de CHERNOBYL 4 EVER, le Tsunami dévaste les côtes japonaises. J’apprends que les diesels de secours n’ont pas fonctionné à Fukushima Daichi. Je voyais arriver la catastrophe. Et de fait, le lendemain, un ami m’annonce par texto qu’un réacteur avait explosé. J’ai suivi l’évolution des événements au jour le jour, aidé en cela par des experts de GreenPeace. J’ai appris comment les médias officiels au Japon, mais aussi chez nous, ont très vite botté en touche ce sujet alors qu’il va nous coller aux bottes pendant minimum 10 ans (cfr annexe 2). J’ai découvert comment des veilleurs infatigables se sont accrochés à la toile pour continuer à informer. J’ai surtout rencontré Shintaro. Ce jeune Japonais de 26 ans est venu voir CHERNOBYL 4 EVER au Parlement Européen. Après la projection, il m’a exprimé son émotion. Mon film l’avait éclairé sur l’avenir du Japon:  « Si les Ukrainiens n’ont toujours pas réussi à régler le problème du réacteur N°4, que ferons-nous de 4 réacteurs contenant encore du combustible ? Il ne sera pas possible d’élever des sarcophages car la zone est dangereuse du point de vue sismique. Le Japon n’a plus de futur ! ». Or le hasard a voulu que Shintaro habite à deux rues de chez moi. Nous nous sommes donc vus très régulièrement pour parler du Japon. En réfléchissant ensemble non pas sur le film que nous voulions réaliser, mais en nous interrogeant sur le film qui devait être fait, Shintaro et moi, sommes arrivés à une conclusion simple : l’urgence est de se pencher sur le sort des enfants.

Je suis ici au Japon, car il arrive ce que je craignais le plus. C’est pour ça que je me bats depuis 5 ans. Je suis en empathie avec ce que vivent les enfants japonais.

L’homme garde le regard baissé. Il refuse de s’ouvrir : « je ne comprends pas quelles sont vos véritables intentions.  Les Japonais n’aiment pas s’exposer aux médias. Je suis persuadé que la communauté ne vous accueillera pas. Je n’ai pas besoin de la traduction de Rie pour comprendre. Je lui explique plus à fond mon film, mais mon cœur n’y est pas. Je sens que la bataille s’est jouée bien avant ma venue.

« Vous devez comprendre, me dit-il. J’habitais une des plus grandes maisons de Namie et aujourd’hui, je vis dans quelques mètres carrés. Je n’ai pas envie que vous montriez cela. Les autres membres du camp réagiront de la même façon. Je ne dis pas, si l’un ou l’autre veulent participer à votre film, à votre guise, mais je doute que vous obteniez l’assentiment de l’ensemble de la communauté.

Une fatigue immense tombe sur moi. C’est la moitié du voyage. Je suis fatigué. J’accueille son refus en lui disant que même si les gens ne veulent pas être filmés, je les rencontrerais avec plaisir. Je suis leur voisin. La terre est devenue si petite…

En sortant, nous croisons de étudiant de l’université de Fukushima. Ils viennent deux fois par mois pour distraire les enfants et leur offrir des jouets. En m’éloignant, je fais un grand au revoir aux enfants avec qui j’ai parlé il y a quelques jours. Les reverrais-je ? Je sais qu’ils étaient curieux de me rencontrer, comme c’était le cas pour moi…

 

Comme pour me consoler, Isao, m’emmène voir des vieilles maisons de bois que l’on a rassemblées dans un parc. L’automne dans toute sa splendeur et dans mon cœur un tristesse infinie. La moitié du voyage, toujours un moment difficile. D’autant que Rie va partir et qu’elle sera remplacée par Fumiyo. 

 

Nous sommes allés mangés dans le restaurant de Masashi-San, le frère de Nakate-san. L’homme est un ex-Sumo et enseigne cet art aux enfants. Comme j’enseigne l’aïkido aux petits, nous nous comprenons. En discutant, nous nous proposons de filmer à mon prochain voyage un entraînement de Sumo et d’y interviewer les enfants et les parents. Certains ont quitté Fukushima mai sreviennent de temps à autre pour garder le contact. Masashi aimerait savoir ce qu’il faut dire aux enfants de son cours. Il se sent responsable d’eux. Je lui explique que malheureusement, il n’existe aucune directive particulière. Chacun doit apprendre à faire son propre choix. L’atome nous y oblige. C’est sa leçon. Je précise que toute fois, il faut dire aux enfants de considérer avec beaucoup de respect cet adversaire invisible. Le négliger, c’est perdre d’office le combat ! Si, par contre, on le considère à sa juste valeur, il y a un espoir de grandir…

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6 NOVEMBRE

Matin gris, brouillard et fine pluie. J’aime commencé à écrire le temps qu’il fait car mon arrière grand-père paternel a passé sa vie à remplir des petits carnets où il décrivait la météo et cela me servira aussi à retrouver les plans que je glane au passage en fonction de la lumière…

J’adore aussi les haïkus, ces poèmes japonais écrits en trois courtes lignes. Du genre :

L’arbre au bord de l’étang

Ploc ploc ploc

La pluie meurt à sa surface…

étang zen

Ils décrivent l’état d’esprit de celui qui observe la nature autour de lui. Le poète affiche ainsi pudiquement son état d’âme. Ils rappellent que les choses n’existent pas en soi, elles se révèlent uniquement lorsque nous les percevons. La radioactivité, nous ne la percevons pas. Sauf quand nous tenons le dosimètre. Me demande ce que Laurent qui habite Nagayo écrirait comme haïku en rapport avec cette entité invisible…

Je passe mon temps, un casque sur les oreilles et mes yeux plongés dans le viseur de la caméra. Aujourd’hui, comme j’ai un peu de temps pour prendre du recul, je réalise combien nous sommes dépendant des apparences, combien le regard, autrefois capable de créer des liens entre les choses, se butte aujourd’hui à la surface des écrans de tv ou d’ordinateurs. Des écrans, pour nous empêcher de goûter le réel au-delà de nos sens ou pour chercher le mystère des choses…

 

J’ai quitté Fukushima. Rie a pris son train pour Sendaï où elle va voir des amis et Isao retourne à sa grande maison toute vide.

Je travaille maintenant avec Fumiyo qui a 61 ans. Elle est journaliste. Elle traduira. Kamijo-san est venu nous cherché à la gare de Fukushima avec sa jeep. Un homme étonnant ! Nous allons bien nous entendre. Mais je ne parlerai pas trop de lui aujourd’hui car dans quelques jours je ferai son portrait.

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Nous prenons la route qui va de Fukushima City à Minami-Soma. A un moment nous devrions prendre à gauche, mais il y a un embouteillage. Kamijo va alors tout droit sur la route de Namie (village abandonné car ds la zone des 20KMS). La route serpente dans la montagne. Le paysage est magnifique, coloré, embrumé. A un moment, la route s’ouvre, déchirée par le tremblement de terre. Un rocher énorme attend plus loin qu’on le replace dans le paysage…

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Nous devons traverser Lidate. Ce village reconnu pour son agriculture bio et son art de vivre a été durement touché par la radioactivité. Les gens ont dû l’évacuer malgré qu’on soit ici en dehors de la zone des 20 KMS.

Kamijo nous raconte que les fermiers ne peuvent plus cultiver. Pourtant, ils refusent de laisser leurs champs en friche car cela fait mauvaise impression. Ils viennent donc régulièrement entretenir leurs terres. Il coupent l’herbe, mais elle ne peut servir à rien et on ne peut même pas la brûler. Nous faisons une halte devant le City Hall où la famille Kowata, dans son exode s’est arrêté pour une nuit après l’explosion du réacteur N°1. Des occidentaux habillés de tenue blanches et de masques en sortent et montent dans une voiture. Des tas de gens sont ici pour faire des expériences…

Nous sommes allés dans la famille de Kento. En effet, après notre rencontre à Yamagata, il a insisté pour qu’ils aillent rejoindre leur père à Minami-Soma dans leur maison. Il ne tenait plus en place. Nos interviews ont visiblement remué notre jeune adolescent. Il voulait voir ses amis.

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Yuko, sa sœur, qui craignait par dessus tout de retourner là-bas car depuis leur départ elle faisait des crises de panique, a accepté ce challenge. La famille est donc toute réunie. Dans un sens ça me fait plaisir. Mais d’un autre côté, j’espérais que Kento ne retourne à Minami-Soma uniquement pour le match de foot. S’il voit ses amis avant, une part de l’émotion des retrouvailles va disparaître. Mais il y a toujours quelque chose de positif à prendre de toute situation. J’ai donc accueilli ce fait. J’ai filmé la famille autour de la table. Ca riait. Ca causait foot et cours d’anglais. Je sentais qu’ils étaient heureux de ce moment. J’ai essayé de ne pas trop le perturber avec ma caméra. En même temps, je m’en fais pas trop. Plusieurs personnes m’ont déjà dit que lorsque je filmais, je devenais invisible…

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J’ai interviewé Mr Kowata. Touchant. Il est en pétard contre le gouvernement, évidemment : « Comment est-ce possible que l’on ait développé le nucléaire, sans songer à mettre au point un plan d’évacuation. Je dois rester ici pour garder la maison et le chien. Ma famille est loin et personne ne sait jusque quand cela durera. »

D’habitude ce sont els femmes qui exige de partir avec les enfants. Mr Kowata est l’un des rares pères à l’avoir voulu. Et pourtant, ici les gens disent qu’il est idiot de partir, que la ville est moins polluée que Fukushima City et que tout va s’arranger. Il n’empêche, on ne cultive plus les champs et la seule solution pour la ville est de s’ouvrir aux industries, notamment celles liées à la décontamination. Il y a aussi ici beaucoup d’ouvriers sous-traitants qui opèrent ou qui opéraient à la centrale. Puisse la vie m’en faire rencontrer un…

Mr Kowata explique que l’équipe de foot qu’il coachait l’équipe de son fils jusqu’à la mort de leur fille aînée qui aurait 20 ans aujourd’hui. Il faut trouver un endroit sûr pour organiser le match et réunir l’équipe ne sera pas facile. Mais il y croit. Il laisse même un message vidéo à Kwamashi, le gardien de but japonais de l’équipe du Lierse en Belgique….

 

Par miracle, la maison se trouve devant le champ de parade où se déroule les festivités de Juillet. Chaque année, 400 hommes armés en Samouraï défilent, se battent, font la course ici. Une tradition millénaire qui fût interrompue pour la première fois cet été…l’année prochaine, il y aura un mini festival. J’y serai !

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Je ne suis pas sûr de continuer de publier ce blog. Shintaro me dit que plusieurs journalsiets sont occupés à copier mes textes, fautes d'orthographes comprises...Il me demande de garder ça discrêtement pour moi et de réveler ces choses à travers mon film et la web série qu'ARTE va sans doute sortir pour le premier anniversaire. Je dors là-dessus. On verra demain...

 

Dans la nuit. Laurent Mabesoone a répondu à mon appel. Voici quelques un de ses haïkus...

  • Voici quelques haiku que j'ai ecrit pour ma fille le printemps dernier,et qui figurent dans le recueil "APRES FUKUSHIMA". (j'ai joint ce recueil a mon dernier message)... Bon courage ! 福島原発事故
    花のうへ花散る吾児よごめんなさい

    (Accident de Fukushima)

    Les fleurs de sakura
    Tombent sur d'autres sakura,
    Ma fille, pardonne-moi !

    児の頬に遅春のなみだ放射能と

    Sur la joue de mon bébé,
    Quelques larmes printanières,
    Et des radionucleides.


    三歳で「セシウム」覚へ春しぐれ

    A trois ans,
    Ma fille sait dire “césium”...
    Averse de printemps.

    * note : les radionucleides se concentrent dans les gouttes de pluie.


    みどりごの実桜拾ふセシウムも

    Mon bébé ramasse
    Des cerises de sakura
    Au césium.



    父子愛に半減期無し葡萄剥く

    L'amour d'un père
    A une demi-vie illimitée ;
    J'épluche ton raisin.


    *note : la demi-vie du césium 137 est de 30 ans, et sa persistance dépasse un siècle.


      児に教へん原発のこと銀河のこと

    A ce bébé,
    Il faudra parler de la centrale
    Et des étoiles

7 NOVEMBRE

 

Quelle journée ! 15H de travail. Plus vraiment la force d’écrire, mais je pense à Scott qui l’a fait dans le froid du pôle sud…alors pourquoi pas moi.

 

3H de rendez-vous avec Missis Wakamatsu, une septénaire qui s’occupe de la promotion de la ville de Minamisoma. Elle a réuni les principaux intervenants de mon fil pour « organiser els horaires ». Un cauchemar ! Je déteste qu’on organise les choses pour moi. En même temps, elle fait de son mieux et je l’aime bien.On discute de savoir où on pourrait organiser le match de foot. Rien que cette simple question révèle toute la problématique de cette ville. D’un côté on veut protéger els enfants, mais de l’autre on essaye de faire vivre cette ville qui, sinon va finir par mourir. Si le match se joue dans Minami-Soma, c’est un signe positif pour la ville, mais c’est aussi nier le danger. Que faire ? Je demande où aura lieu le festival ? On ne sait pas encore. En fait, le Tsunami et ses conséquences une fois passés, un tas de questions nouvelles émergent.

 

Ensuite je filme Yumi à son magasin de fleurs…

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Il nous reste quelques heures avant d’aller la voir chez elle et son mari Yuki qui a travaillé au réacteur N°4 de la centrale et qui a cessé son travail pour Itachi (sous-traitant de TEPCO) pour aider sa femme au magasin.

 

Le ciel, jusque là gris et plombé, s’ouvre un peu créant une lumière exceptionnelle. Je filme les bateaux échoué à 4 KMS à l’intérieur des terres...

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...des vagues au ralenti, des fondations de maisons...

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Un paysage digne de la guerre 14-18. Il règne une odeur de kérosène.

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On sent que le sol est complètement contaminé par toutes les saloperies que l’homme a pu fabriquées. MAIS, comme pour me faire un clin-d’œil, un arc en ciel vient coloré le ciel gris, comme dans CHERNOBYL 4 EVER…

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Heure magique. Je filme la frontière de la zone à 20KMS, en plein Minami-Soma…les flics sont cool. Images exceptionnelles !

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 Ensuite nous nous rendons chez Yumi. Quand la porte de cette grande maison moderne s’ouvre, les enfants me font un énorme sourire. Je les aime déjà. Surtout le plus jeune qui a 7 ans. L’aîné lui en a 13 et porte un maillot de foot, même s’il ne peut plus y jouer…

Yuki travaillait comme employé de contrôle non destructif comme Christian de RAS. Je lui raconte mon film sur les invisibles du nucléaire. Entre travailleurs du nucléaire, nous nous comprenons. Etrange couple. Il a renoncé à son travail après la catastrophe pour rejoindre sa femme au milieu des fleurs. Une demande de Yumi qui en avait marre de le voir toujours sur les routes. Il était dans le réacteur N°4 lors du tremblement de terre et du Tsunami. Il m’en racontera plus le 11. Cette famille est atypique dans la mesure où l’accident les a regroupés. Elle et lui n’ont pas du tout le même avis sur le nucléaire mais il sont en commun de s’intéresser au sort de leurs enfants…

 

8 NOVEMBRE

Grand soleil. Ciel bleu. Trop fatigué pour sentir la fatigue…et je ne sais pas encore en me levant ce qui va m’attendre : une journée folle. Ca commence en douceur…fait bon. Les arbres sont magnifiques. Chaque matin, j’ai du mal à croire que je suis en enfer. Et pourtant…

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Deiske Kamijo nous emmène chez lui. L’interview me déçoit. Je suis saturé et je n’arrive plus à révéler les choses. Pas sa faute. Je l’écouterai encore demain et en mars…cela dit, la lumière est superbe. Ca encore plus mal…Mais je réaliserai plu stard que cet homme est fromidablement indépendant. Il ne dépend de personne et a des idées bien à lui.

Kamijo s’occupe d’enfants handicapés. Lorsqu’il y a eu le tremblement de terre, il a entendu la terre gronder alors qu’il était en forêt car cet homme s’occupe aussi des arbres…La vallée s’est mise à vibrer, le son s’est amplifier doucement pour devenir terrifiant.

Il a sauté dans sa voiture pour rejoindre sa base où une dizaine d’enfants handicapés passaient leur journée tranquille.  Il a construit plusieurs bâtiments sur une décharge qu’il  nettoyé. Après des mois de travail, l’œuvre est accomplie, mais la terre tremble et tout le projet va s’effondrer… pas à cause du tremblement de terre, non, à cause de l’explosion de 2 réacteurs nucléaires. Il a construit des agrès dans les arbres pour les enfants. Il y a des jouets qui meurent d’envie que des enfants les prennent dans leurs mains. Une guitare électrique jouant « Born to be wilde » attend impatiemment que quelqu’un la réveille. Kamijo-san marche dans ces couloirs vides, prends cette guitare et la joue.

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Ici, il n’y a pas si longtemps, ces couloirs regorgeaient des cris et des rires des enfants. Tout ça c’est fini. Un proverbe japonais dit : « Des huit directions, il ne reste plus rien », ce qui veut dire qu’il n’y a plus où aller…

Kamijo a fait revenir les enfants ici, malgré la radioactivité élevée qui rôde près des montagnes. Mais les enfants devenaient fous à rester enfermé à l’intérieur. Il a alors accepté de les faire revenir ici. Mais il y a peu, il a décidé de fermer boutique. Il y a 0,5 micro siverts à l’intérieur des bâtiments et plus de 1 micro à l’extérieur. Près des gouttières, on mesure jusqu’à 10 micro à raz du sol…

« Les parents ne comprenaient pas pourquoi je fermais le centre. Ils pensent que tout va bien et ils sont eux-mêmes si occupés à retrouver des parents, du travail, à reconstruire leur vie. En disant qu’ici c’est contaminé, je passe pour un fou.

Il me présente deux de ses collaboratrices.

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Tomie a la quarantaine, si menue qu’on aurait peur d’éternuer. Son histoire est terrible. Le tremblement de Terre, le Tsunami, l’exode, comme pour beaucoup de gens, mais en plus, elle a un fils handicapé de 12 ans qui est une vraie montagne et qui est très violent. Il n’a pas compris pourquoi il devait quitter l’institution de Kamijo et déménager. Il est devenu hyper violent et s’est mis à attaquer sa mère. Elle s’est mis alors à chercher une institution pour le garder, mais aucune n’en a voulu. Une vraie galère…

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La deuxième, a un regard si malheureux que d’emblée, on se demande ce qui lui est arrivée. Yumiko est jeune mariée. Habitant dans la zone entre 20 et 30 KMS elle a dû évacuer les premiers jours. Mais la maison familiale a été bousillée par le Tsunami. Alors c’est l’exode dans plusieurs camps. Mais le mari tombe malade. Les médicaments qu’on lui donne à l’hôpital finisse de l’achever ou presque. Il est depuis 7 mois alité…

 

16H. Visite chez le maire. On a 30’ pas une de plus. Je suis censé le filmer, mais je veux construire une relation plus profonde avec lui et marquer que je ne suis pas comme les journalistes…

 

Le soir, Madame Wakamtsu nous invite à un repas très officiel. Mr Kowata, le coatch, le responsable du tourisme et tout le bureau de Madame Wakamatsu. Comme d’habitude, mr Tonaka arrive en retard et se plie en deux pour s’excuser. Des discours de bien venue, dans l’ordre hiérarchique, puis vient mon tour.

Puis, l’alcool aidant, tout le monde se déride. On parle sérieusement de la situation à Minami-Soma, du film, du projet de Bernard Delville d’y installer une éolienne. Et on finit tous par rire aux éclats. Merveilleuse soirée !

Mais j’ai bu et je me dis que je vais enfin pouvoir aller me coucher. Fumiyo, ma traductrice me rappelle alors que nous devons aller voir la famille Nunokawa (la fleuriste et son mari ex-travailleur du nucléaire), et leurs enfants : Kiichiro et Hirochiyo.

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Nous arrivons assez tard. Les enfants sont encore debout. Comme l’aîné Kiichiro est mal à l’aise, je lui propose de filmer. Puis le petit aussi. L’ambiance est soudain relaxe. J’obtiens de bonnes images. Ensuite nous buvons de la bière. Une amie, nurse est là. Tout le monde raconte les jours de la catastrophe. Les provisions…les malades à l’hôpital…

 

J’aurais dû filmer, mais je ne voulais pas gâcher la relation humaine qui s’installait. J’y retournerai après demain.

 

 

9 NOVEMBRE

Soleil, mais voile dans le ciel. Kamijo a annulé la journée de travail que nous avions prévu. Je passe donc cette matinée à discuter avec ma traductrice Fumiyo. Différence entre journaliste et cinéaste. Elle a l’habitude de restée neutre, extérieure aux événements, tandis que moi je m’expose en créant des liens, en donnant autant que je reçois. Elle n’est pas habituée…

 

Passé une journée sans pouvoir écrire, ni dormir. Mais le soir, nous sommes allés voir Koyo, un enfant de 8 ans handicapé dont Kamijo s’occupait. Il était avec sa mère chez son grand-père qui est le N°2 des samouraï du festival de Minami-Soma. Dans la maison, des sabres, des armures datant de plus de 800 ans. Impressionnant, surtout pour un petit garçon comme moi…Kuyo est super.

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Il laisse son cœur parler. A un moment la TV diffuse des infos sur la centrale de Fukushima et Koyo est devant la TV. Image insolite, surtout qu’après je le filme avec son grand-père devant une armure datant du 18°siècle…

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Longue discussion avec  Fumiyo, Kamijo et son assistant à propos du collapse de l’économe mondiale. Me rends compets que le sjaponais sont en dehors du monde. Ils continuent, malgré leurs exportations à penser en insulaires. Ils font comme si ce qui se passe dans le monde ne peut les affecter. Nous essayons de calculer le temps qu’il faut pour la population de Tokyo, soit 40 millions d’habitants pour évacuer. Kamijo et moi arrivons à la conclusion qu’il faudrait un mois. Il y a de la nourriture pour 3 jours…

 

 

10 NOVEMBRE

Ciel d’un bleu arrogant. Arrogant comme la beauté de la nature en cet automne japonais qui hésite à froidir, qui semble vouloir éviter l’hiver ou comme ces réacteurs qui ne veulent toujours pas voir leur température descendre…

 

Nous passons la journée chez Kamijo. Je filme des albums avec les photos des enfants dont il s’occupait. Emouvant, surtout quand il parle de SES enfants. Il se cassait vraiment le cul pour leur apporter un peu de joie et nature. Et tout ça s’est écrouler, malgré les apparences.

Mais Kamijo n’a pas perdu que SES kids, il a perdu son « business » (ce qui n’empêche pas le gouvernement de lui demander de payer ses taxes), il a perdu les bâtiments qu’il venait de construire et en parcourant la forêt qui entoure son domaine, je réalise qu’il a aussi perdu ses arbres, les plantes médicinales qu’il cultivait, il a perdu ses ancêtres. Kamijo me parle de ses arbres : « Ils sont notre passé. Ils ont été plantés il y a plusieurs générations. Parfois, on en coupait pour en faire des maisons, pour brûler du bois. Et tout cela retournait à la terre. Tout ça servait l’homme et l’homme s’occupait de la forêt. Chaque fois que j’ai coupé un arbre, j’ai versé le saké et j’ai déposé du sel. Je touchais l’arbre et je lui parlais. Aujourd’hui, le gouvernement envisage de raser les montagnes, de couper tous ces arbres qui retiennent la radiation. Mais pour eux, un arbre, c’est juste du bois. Et ces arbres, on va les couper pourquoi ? Ils ne serviront à rien. On va les mettre où ? Où on va mettre la terre que l’on va enlever avant de replanter. Les arbres, c’est nos racines, notre passé. En rasant tout cela, on se coupe de nos ancêtres. Comment dès lors envisager le futur ? »

En l’écoutant, je retrouve l’esprit des Anishnabés, des indiens du nord du Québec que j’avais filmés il y a quelques années. Et en regardant Kamijo, je retrouve des traits communs. Le shintoïsme, religion animiste n’est en fait pas si éloignée de celle de leur cousins d’Amérique.

La lumière dans les arbres. Les sculptures de Hibou en bois. Le soleil qui vibre dans les feuilles jaune…suis heureux. Pourtant, Fumiyo mesure entre 1,7 et 3,8 microsiverts. Nous sommes dans la montagne et les nuage ont ici déposé plus de merde que sur la ville et mon hôtel. A la plage, la radioactivité est d’ailleurs beaucoup plus basse.

 

Mais Kamijo va encore plus m’étonner. Nous allons chez son fils qui habite en ville chez la sœur de Kamijo. Taki a 17 ans. Il nous raconte que tous les jours au Lycée, on ne parle que de la catastrophe, 8 mois après, c’est toujours là. En fait, les ados sont inquiets : va-t-on arriver à maîtriser les réacteurs ? Quid si la piscine du réacteur 4 s’écroule, il y a encore tellement de combustible ? Une épée de Damoclès pèse, invisible, sur la ville. Taki porte en permanence un masque blanc. Même à l’intérieur. Il est impressionnant de maturité. Tous ces événements l’ont fait grandir. Il se fait à manger tout seul chaque jour. Il se démerde déjà.

Il se pose plein de questions. Les profs répondent aux étudiants, mais leurs réponses sont évasives et pour cause, personne au monde, pas même les plus grands scientifiques réunis ne peuvent prédire ce qui va arriver car personne ne comprend réellement où on en est !

Il admire le travail que son père a accompli et il est triste pour lui. En ce qui le concerne, il trouve que ce serait mieux de vivre ailleurs, mais perdre ses amis lui est insupportable. Ah si seulement on pouvait déménager toute l’école et ses élèves en un nouveau lieu. Soudainement je pense à tous ces peuples que l’Histoire a déportés : les Juifs, les Arméniens, les Africains que la faim, autre fléau invisible poussent à quitter leur terre et leurs proches.

La peur et l’incertitude, le prix que paye Taki pour pouvoir vivre avec ses amis. Il aimerait refaire du sport. Cela fait 8 mois qu’il ne fait plus de foot…

Je lui demande ce qu’il apprend à travers toutes ces épreuves. Il me répond : « La famille est le plus important. On vivait normalement sans s’en rendre compte. Puis soudain, ma mère et ma sœur sont plus là. Ils sont à des centaines de KMS, mon père loge à son bureau et moi ici. Tout a explosé. Je réalise combien le plus important est simplement d’être ensemble !

 

Kamijo écoute l’interview puis il demande à son fils de lui faire un massage. Taki se met derrière son père et enfonce ses pouces dans les épaules de l’homme qui se met alors à rire. Jamais filmé un rapport père-fils comme ça. Et j’en suis heureux car je me demandais dans quelle mesure, Kamijo, comme moi, délaisse ses enfants pour se battre pour ceux des autres…

           


10 NOVEMBRE

Ciel d’un bleu arrogant. Arrogant comme la beauté de la nature en cet automne japonais qui hésite à froidir, qui semble vouloir éviter l’hiver ou comme ces réacteurs qui ne veulent toujours pas voir leur température descendre…

 

Nous passons la journée chez Kamijo. Je filme des albums avec les photos des enfants dont il s’occupait.

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Emouvant, surtout quand il parle de SES enfants. Il se cassait vraiment le cul pour leur apporter un peu de joie et nature. Et tout ça s’est écrouler, malgré les apparences.

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Mais Kamijo n’a pas perdu que SES kids, il a perdu son « business » (ce qui n’empêche pas le gouvernement de lui demander de payer ses taxes), il a perdu les bâtiments qu’il venait de construire et en parcourant la forêt qui entoure son domaine, je réalise qu’il a aussi perdu ses arbres, les plantes médicinales qu’il cultivait, il a perdu ses ancêtres. Kamijo me parle de ses arbres : « Ils sont notre passé. Ils ont été plantés il y a plusieurs générations. Parfois, on en coupait pour en faire des maisons, pour brûler du bois. Et tout cela retournait à la terre. Tout ça servait l’homme et l’homme s’occupait de la forêt. Chaque fois que j’ai coupé un arbre, j’ai versé le saké et j’ai déposé du sel. Je touchais l’arbre et je lui parlais. Aujourd’hui, le gouvernement envisage de raser les montagnes, de couper tous ces arbres qui retiennent la radiation. Mais pour eux, un arbre, c’est juste du bois. Et ces arbres, on va les couper pourquoi ? Ils ne serviront à rien. On va les mettre où ? Où on va mettre la terre que l’on va enlever avant de replanter. Les arbres, c’est nos racines, notre passé. En rasant tout cela, on se coupe de nos ancêtres. Comment dès lors envisager le futur ? »

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En l’écoutant, je retrouve l’esprit des Anishnabés, des indiens du nord du Québec que j’avais filmés il y a quelques années. Et en regardant Kamijo, je retrouve des traits communs. Le shintoïsme, religion animiste n’est en fait pas si éloignée de celle de leur cousins d’Amérique.

La lumière dans les arbres. Les sculptures de Hibou en bois. Le soleil qui vibre dans les feuilles jaune…suis heureux. Pourtant, Fumiyo mesure entre 1,7 et 3,8 microsiverts. Nous sommes dans la montagne et les nuage ont ici déposé plus de merde que sur la ville et mon hôtel. A la plage, la radioactivité est d’ailleurs beaucoup plus basse.

 

Mais Kamijo va encore plus m’étonner. Nous allons chez son fils qui habite en ville chez la sœur de Kamijo. Taki a 17 ans. Il nous raconte que tous les jours au Lycée, on ne parle que de la catastrophe, 8 mois après, c’est toujours là. En fait, les ados sont inquiets : va-t-on arriver à maîtriser les réacteurs ? Quid si la piscine du réacteur 4 s’écroule, il y a encore tellement de combustible ? Une épée de Damoclès pèse, invisible, sur la ville.

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Taki porte en permanence un masque blanc. Même à l’intérieur. Il est impressionnant de maturité. Tous ces événements l’ont fait grandir. Il se fait à manger tout seul chaque jour. Il se démerde déjà.

Il se pose plein de questions. Les profs répondent aux étudiants, mais leurs réponses sont évasives et pour cause, personne au monde, pas même les plus grands scientifiques réunis ne peuvent prédire ce qui va arriver car personne ne comprend réellement où on en est !

Il admire le travail que son père a accompli et il est triste pour lui. En ce qui le concerne, il trouve que ce serait mieux de vivre ailleurs, mais perdre ses amis lui est insupportable. Ah si seulement on pouvait déménager toute l’école et ses élèves en un nouveau lieu. Soudainement je pense à tous ces peuples que l’Histoire a déportés : les Juifs, les Arméniens, les Africains que la faim, autre fléau invisible poussent à quitter leur terre et leurs proches.

La peur et l’incertitude, le prix que paye Taki pour pouvoir vivre avec ses amis. Il aimerait refaire du sport. Cela fait 8 mois qu’il ne fait plus de foot…

Je lui demande ce qu’il apprend à travers toutes ces épreuves. Il me répond : « La famille est le plus important. On vivait

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