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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 22:16
 
Décroissance ou alter-développement ?
L’incontournable question de la productivité.


Benoit BORRITS

Avril 2006


Nos modes de production et de consommation ont des effets catastrophiques sur l’environnement au point de remettre en cause l’existence de notre espèce sur une échéance relativement proche. En particulier, les émissions excessives de gaz à effets de serre provoqueront un réchauffement de notre planète sur les cinquante prochaines années pouvant aller de 2°C (hypothèse optimiste) à 6°C (hypothèse pessimiste).

Pour en comprendre les conséquences, il est utile de rappeler que le climat d’il y a 100 000 ans était un climat glaciaire : des kilomètres d’épaisseur de glace recouvraient la Scandinavie, le niveau des océans était inférieur de 100 mètres et les deux tiers du sol français étaient impropres à la culture car gelés en permanence. Or la température moyenne de cette époque n’était inférieure que de 4,5°C de notre température moyenne actuelle. On anticipe alors les conséquences insupportables de ce réchauffement : hausse du niveau des océans, désertification de nombreuses régions, raréfaction des réserves d’eau douce...

Pour prévenir ce danger, le rapport Brundtland, introductif à la conférence de Rio, a popularisé la notion de développement durable : « Le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Bien que le principe soit sain, on comprend que son imprécision laisse une marge très large d’appréciation dans laquelle se sont engouffrées les multinationales pour en limiter la portée. Les engagements de Kyoto, auxquels les Etats-Unis, principal pollueur de la planète, n’ont pas souscrit, sont notoirement insuffisants pour faire face aux échéances.


Face à cette dérive, certains économistes et écologistes réfutent le « développement durable » et préfèrent promouvoir le concept de décroissance. Lorsque l’on parle de croissance, on parle du Produit Intérieur Brut (PIB) qui mesure la production d’un pays sur une année. La construction du PIB est schématiquement la suivante [1] : on évalue la valeur de la production de chaque entreprise [2] de laquelle on déduit les achats aux autres entreprises qui sont consommés sur la période. A cette évaluation, on y intègre certaines productions notamment celles de l’Etat qui est évaluée à la valeur de ses dépenses [3]. La valeur de la production d’une entreprise et donc de l’économie en général est évaluée en termes marchands : c’est l’échange entre deux agents économiques d’un bien ou d’un service contre de l’argent qui détermine sa valeur. Même la production gouvernementale, que l’on qualifie de composante d’un PIB non marchand, suit la même logique : les dépenses gouvernementales composées de salaires et d’achats aux entreprises sont définis par des prix s’établissant dans une logique de marché.

Le PIB d’une année est donc déterminé en valeur monétaire (dollars, euros...). Comment déterminer la croissance d’une année sur l’autre sachant que le pouvoir d’achat d’une monnaie n’est jamais constant dans le temps, que nous connaissons généralement l’inflation, à savoir une dévalorisation de la monnaie ? Les instituts statistiques nationaux (l’INSEE en France) produisent des indices d’inflation. L’inflation est calculée en prenant comme base le fameux « panier de la ménagère » censé être représentatif de la moyenne des achats des ménages d’un pays. On compare alors les PIB de deux années en prenant en compte cette inflation, c’est à dire en exprimant les PIB dans la monnaie d’une même année (en Euros de 2002 par exemple). Que se passe-t-il si la consommation des ménages évolue dans le temps avec la disparition ou l’apparition de nouveaux produits ? On se doit de modifier le panier de la ménagère en valorisant les nouveaux produits par rapport aux produits anciens désormais inexistants sur la base d’une comparaison des caractéristiques [4] .

Un aspect fondamental de la transaction marchande entre un acheteur et un vendeur est l’égoïsme de cette relation. Le vendeur est avant toute chose guidé par l’argent qu’il va toucher et la marge qu’il dégagera pour lui-même alors que l’acheteur est intéressé par la jouissance de cette marchandise. Peu importe aux deux parties que cette consommation ait des incidences vis-à-vis des tiers : l’acheteur d’un billet d’avion pour Cancun aura le plaisir de se déplacer et de pouvoir bénéficier de quelques jours au soleil, mais il est certain qu’il accélère de façon drastique le réchauffement climatique et l’ensemble de nos enfants et petits-enfants en pâtiront. En langage économique, on explique que le coût de transaction n’intègre pas les externalités négatives.

Comment mesurer ces externalités négatives ? L’objectif de l’ « économie de l’environnement », qui suit une logique totalement néoclassique et marginaliste, consiste à donner un prix à tout élément du capital naturel afin de chiffrer tout dommage et donc d’internaliser de différentes manières (impôts, permis d’émission..) ce coût additionnel [5] .

C’est ainsi que l’on évalue le coût monétaire de la disparition d’une espèce animale ou d’un site naturel : on étudie, par exemple, le prix que les individus seraient prêt à payer pour venir sur ce site (dont on déduit le prix de transport) ainsi que la fréquence de visites pour en déterminer une valeur à l’année que l’on actualise ensuite avec un taux d’intérêt ! Si ce type de calcul ne peut qu’inspirer un profond dégoût, il n’en reste pas moins vrai qu’il reste limité dans sa logique : comment mesurer le prix de notre climat tempéré ? Sans celui-ci, la vie deviendra un enfer et les valeurs monétaires des biens et services qui nous entourent nous paraîtront bien futiles. Voilà pourquoi il est vain de vouloir mesurer monétairement l’environnement naturel.

Retournons donc à la question de la valeur d’une marchandise. Comme nous venons de le voir, cette valeur est purement monétaire et ne peut nullement prendre en compte les externalités négatives vis-à-vis de l’environnement dans la mesure où celui-ci a une valeur infinie (car source de vie) et non monétaire. Mettons en place des régulations écologiques draconiennes mais indispensables visant à limiter les émissions de gaz à effets de serre et il est fort probable que l’on soit obligé de limiter l’usage de la voiture individuelle, d’investir massivement dans les transports collectifs, de modifier l’ensemble de nos systèmes de chauffage domestique, de renoncer à certaines productions (tomates en plein hiver par exemple !). Notre « panier de la ménagère » va donc se modifier de façon substantielle et comparer des produits sur la base des caractéristiques ne pourra pas non plus prendre en compte l’amélioration écologique de notre production et de notre consommation qui est une donnée non marchande.

Pour illustrer ceci, supposons que nous mangions des tomates en plein hiver d’une qualité acceptable [6] . Sur la stricte base des caractéristiques, la tomate d’hiver est alors très comparable à la tomate d’été, à ceci prêt qu’elle a probablement consommé infiniment plus d’énergie pour être produite (chauffage de la serre, lumière artificielle...). Si, pour limiter la consommation d’énergie, nous taxions celle-ci de façon drastique, il est probable que le prix de la tomate d’hiver monterait en flèche : il y aurait bien alors baisse du niveau de vie.

Prenons un autre exemple basé sur la même hypothèse d’une forte hausse des taxes sur l’énergie électrique ou le gaz. Vis-à-vis du chauffage d’habitation, cela inciterait l’ensemble des ménages à investir dans l’isolation de leur maison (doublevitrages, élimination de ponts thermiques... ). Cela n’induit pas forcément un meilleur confort et nous prive d’autres consommations. Appelons un chat un chat, la mise en place de régulations écologiques fortes correspond à une baisse du niveau de vie et est forcément un vecteur poussant à la décroissance du PIB. Ceci justifie d’autant l’urgence d’une redistribution plus égalitaire des richesses.

On opposera à ce vecteur de décroissance le fait que, dans nos sociétés, le chômage et la précarité sont des réalités et que les sociétés du Sud aspirent à la satisfaction de besoins humains élémentaires tels qu’une éducation et une alimentation saine et suffisante, ce que l’on appelle généralement le développement. Ces remarques sont parfaitement légitimes et remettent en cause nos modes de vie dans les pays occidentaux. Le WWF [World Wide Fund for Nature] , utilisant le concept d’empreinte écologique créé par Mathis Wackernagel et William Rees [7] , nous montre clairement que nous consommons plus de ressources naturelles qu’elles ne se régénèrent. Il faudrait notamment trois planètes pour pouvoir supporter la généralisation du mode de vie des Français à l’ensemble du monde. Si cette modification de nos modes de production et de consommation n’apparaît pas a priori comme une partie de plaisir, il convient cependant de constater que de nombreux indices évaluant le bien-être d’une société, tels que l’Indice de Santé Sociale [8] , accusent une baisse significative dans de nombreux pays à partir des années 80, ce qui nous montre que si le PIB par habitant, et donc notre niveau de vie, a progressé, celui-ci n’est nullement synonyme de qualité de vie.

Il est essentiel que chaque individu puisse disposer d’un travail et d’une rémunération lui assurant une vie digne. Ce constat est un vecteur contradictoire de croissance du PIB. Ceci passera par une extension des services publics qui, par phénomène d’entraînement, générera une impulsion économique à la sphère marchande. Contrairement à une idée reçue, les services publics, bien que classés en PIB non marchand, sont aussi des sources de pollution : les modes de transport ou de chauffage utilisés par les administrations publiques et leurs sous-traitants sont fondamentalement à revoir. De ce point de vue, si l’extension des services publics et le plein emploi pour tous sont des vecteurs de croissance du PIB, l’intégration des contraintes écologiques dans ces nouvelles activités sera a contrario un vecteur de décroissance.

Si il y a donc incertitude sur la croissance ou non du PIB, qu’en est-il alors de la productivité ? La productivité horaire se définit comme le PIB divisé par le nombre d’heures travaillées. Cette productivité horaire n’a cessé de croître sur ces deux derniers siècles. Sur les vingt cinq dernières années, cette productivité a cru à un rythme annuel légèrement supérieur à 2%. Ceci traduit une augmentation de notre efficacité due à différents facteurs tels que les nouvelles technologies, un niveau d’éducation en hausse, de nouveaux modes de production. Rien ne nous dit que le champs de la connaissance ne s’étendra pas, que le niveau d’éducation ne progressera pas et que de nouveaux modes de production encore plus efficaces n’apparaîtront pas. C’est sans doute le sens du mot « développement » et la raison de notre attachement à ce concept : c’est pourquoi il est préférable de parler d’un « autre développement », d’un « alter-développement » plutôt que de décroissance. Par contre, la mise en place de régulations écologiques risque de peser fortement sur la productivité et il convient, à cet égard, de cesser la langue de bois et de ne plus tabler sur des augmentations de productivité dans des scénarios économiques.

Une baisse de la productivité signifie qu’à temps de travail égal, le niveau de vie est moindre, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il y ait dégradation de la qualité de vie. Ce constat a des implications fortes en ce qui concerne les politiques de plein emploi. Le discours néolibéral explique que les gains des apporteurs de capitaux sont le moteur de la croissance et donc de la création d’emplois. Si nous n’avons aucun doute sur le caractère fallacieux de ces politiques qui, en réalité, utilisent le chômage et la précarité pour maintenir la rentabilité des capitaux, cette baisse de la productivité signifie alors une pression encore plus insoutenable sur le pouvoir d’achat des salariés pour maintenir le même niveau de profits : en clair, il faudra plus d’argent pour payer l’essence que l’on mettra dans la Ferrari ! Mais ce constat a aussi une implication vis-à-vis des politiques keynésiennes de stimulation de l’économie pour le plein emploi. Durant les trente glorieuses, le partage des gains de productivité entre le capital et le travail sous le contrôle de l’Etat a été un moteur essentiel de la paix sociale et du plein emploi. Comment renouer avec de telles politiques en l’absence de gains de productivité ?

Les vieilles recettes ne peuvent donc plus être appliquées et toute stimulation strictement marchande est inopérante. Plus que jamais, l’exigence de l’embauche de la totalité de la population active par les entreprises est incontournable et cette exigence ne peut que passer par des mesures incitatives financées par les entreprises elles-même. La proposition de création d’un régime de redistribution inter-entreprises va dans ce sens  [9] : les entreprises qui produisent beaucoup par travailleurs doivent payer pour les entreprises qui produisent moins. En cas de persistance du chômage, le montant de cette redistribution devra augmenter : pour éviter une ponction, les entreprises devront alors embaucher du personnel supplémentaire. Inversement, en cas de plein emploi, il peut être envisagé de réduire cette redistribution. Cette proposition revient donc à socialiser une partie de la richesse produite en environnement de marché, ce qui contribue à une nécessaire démarchandisation du monde facilitant la mise en place de régulations écologiques.


Benoit Borrits
benoit.borrits@wanadoo.fr...

Auteur du livre "Vers la Démocratie Economique", éd. L’Harmattan. http://perso.wanadoo.fr/benoit.borrits/livre.html


- Du même auteur : Démocratie et contrôle des changes : L’exemple vénézuélien, par Benoît Borrits.



Les syndicats et l’obsession de la croissance, par Elmar Altvater.

Révolution énergétique et transformation sociale, par Daniel Tanuro.


Droits ou intérêts ? par Pierre Ruscassie.


« Kyoto mon amour », par Daniel Tanuro.


Tendances et tensions de l’économie mondiale, par Eduardo Lucita.

[1] Ce travail est réalisé par les instituts statistiques nationaux (INSEE en France) dans le cadre de la comptabilité nationale. Pour en savoir plus sur le mode de calcul du PIB, on se reportera utilement aux ouvrages « Comptabilité nationale, Christian Descamps, Coll. Amphi Economie, Editions Bréal 2002 » et « La comptabilité nationale, Jean-Paul Piriou, Coll. Repères, Editions La Découverte 2003 ».

[2] Les différents agents économiques sont répartis en secteurs institutionnels (SI). En terme d’entreprises, on y distingue les entreprises non financières, les entreprises financières ainsi que les entreprises individuelles assimilés aux ménages.

[3] Mais aussi les revenus immobiliers des ménages, la production pour consommation propre de certains ménages (agriculteurs par exemple), la valeur de loyers fictifs de propriétaire de leur propres logement, ainsi que la production des ISBLSM (Institutions Sans Buts Lucratifs au Service des Ménages : associations, partis politiques, congrégation...).

[4] L’exemple le plus typique de cette problématique est l’informatique. Les ordinateurs personnels d’aujourd’hui sont sans commune mesure avec ceux d’il y a cinq ans. Tout a changé : la taille des disques durs et de la mémoire, les cartes graphiques, les moniteurs.... L’ordinateur d’il y a cinq ans n’existant plus, on est obligé d’évaluer le prix que devrait avoir aujourd’hui un tel ordinateur sur la stricte base de ses caractéristiques techniques.

[5] « Economie de l’environnement », Olivier Beaumais, Mireille Chiroleu-Assouline, Collection Amphi Economie, Editions Bréal.

[6] Il est notoire que la qualité gustative d’une tomate qui a poussé en plein air au soleil est généralement supérieure aux tomates d’hiver qui ont été cultivées dans des laboratoires. Ceci étant, les qualités gustatives de ces dernières s’améliorent au point de parfois rivaliser avec de mauvaises tomates d’été.

[7] « Our Ecological Footprint : Reducing Human Impact on the Earth », Mathis Wackernagel, William Rees, Editions “New Society Publishers”, 1996.

[8] Cet indice a été mis au point par Marc et Marque-Luisa Miringoff à partir de 1980. Cet indice a connu un grand succès à la suite de la parution d’un article majeur dans la revue Challenge en 1996. Il en existe d’autres très proches tels le BIP 40 français. Voir « Les nouveaux indicateurs de richesse », Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, collection Repères, Editions La Découverte.

[9] Voir à cet effet www.redistri.net.


http://www.legrandsoir.info/spip.php?article3631

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:40

Un G20 pour rien

Damien MILLET, Éric TOUSSAINT

Les effets d’annonce ne manquent pas autour du sommet du 20 pays industrialisés et émergents (G20) réuni à Londres les 1er et 2 avril pour apporter des solutions à la crise. Mais bien avant la clôture du sommet, les conclusions sont connues : le G20 ne sera pas à la hauteur de l’enjeu.

Au-delà de la publication dans la presse spécialisée d’un projet de communiqué final très insuffisant, la raison en est simple : le sommet du G20 n’a pas été mis en place pour apporter de véritables solutions, il a été convoqué à la va-vite une première fois en novembre dernier pour sauver la mise des puissants et tenter de colmater les brèches d’un capitalisme en pleine crise. Impossible, dès lors, qu’il apporte aux peuples du monde entier des alternatives suffisamment radicales pour inverser la tendance. Initié par ceux qui profitent du rapport de forces actuel, le sommet du G20 est structurellement incapable de choisir des pistes de nature à modifier en profondeur ce rapport de forces. Quand un chef d’Etat ou le directeur d’une institution internationale est arrivé à son poste grâce au soutien des grands créanciers et des multinationales, il ne va pas chercher à fragiliser le pouvoir de ses précieux soutiens.

Comme la situation est intenable du fait de la crise financière internationale, le G20 va chercher à limer les dents de ce système prédateur au lieu de le mettre hors d’état de nuire. L’opinion publique va donc être priée de regarder dans deux directions qui doivent servir à cristalliser l’exaspération : les paradis fiscaux et les rémunérations des dirigeants de grandes entreprises.

Il faut abolir les paradis fiscaux, cela va de soi. C’est facile à décider. Il suffit d’interdire aux entreprises et aux résidents d’avoir des actifs dans ou d’entretenir des relations avec des partenaires situés dans des paradis fiscaux qui sont tout à fait identifiables. Les pays de l’Union européenne qui fonctionnent comme des paradis fiscaux (Autriche, Belgique, Grande-Bretagne, Luxembourg…) et la Suisse, qui est signataire des accords de Schengen, doivent lever le secret bancaire et mettre fin à leurs pratiques scandaleuses. Mais telle n’est pas l’orientation prise par le G20 : quelques cas emblématiques seront sanctionnés, des mesures minimales seront demandées aux pays concernés, et une liste noire des territoires « non coopératifs » soigneusement épurée (la City de Londres, le Luxembourg ou l’Autriche ont obtenu de ne pas y figurer) sera dressée. D’ailleurs, une telle liste existait déjà, mais au fil du temps, la quasi-totalité des pays en avait été rayée. On va donc reprendre les mêmes et recommencer.

Par ailleurs, les rémunérations des dirigeants des grandes entreprises, incluant parachutes dorés et bonus divers, sont proprement scandaleuses. En période de croissance, le patronat affirmait qu’il fallait récompenser ceux qui prenaient des risques et apportaient tant de profits aux sociétés (nous ne parlons pas là des travailleurs, vous l’aurez compris !) afin qu’ils ne partent pas ailleurs. Maintenant que la crise est solidement installée et que les entreprises creusent leurs pertes, les mêmes continuent de justifier des revenus faramineux. Le G20 va « encadrer » ces rémunérations, pour une durée limitée (jusqu’à fin 2010 en France). La logique elle-même n’est pas remise en cause, on en gomme juste l’aspect insupportable pour la faire perdurer.

Au-delà des questions des paradis fiscaux et des super-bonus des patrons, pour lesquelles aucune sanction éventuelle n’est spécifiée, les pays du G20 vont continuer de renflouer les banques, mais sans en prendre le contrôle pour imposer d’autres orientations que celles qui ont échoué depuis plusieurs décennies et qui ont conduit à la crise actuelle. Le G20 ne manque pas de rappeler qu’il va lutter contre le protectionnisme, comme s’il était inadmissible de vouloir protéger les secteurs vitaux de son économie. Le libre marché et la dérégulation forcenée ont conduit au fiasco, le G20 en tire des conclusions que les populations ne peuvent accepter : il cherche à sauvegarder coûte que coûte ce libre marché, apanage des puissants qui ne veulent rien lâcher de leur domination face aux plus faibles.

Peu importe au G20 si le FMI a été un acteur central dans l’imposition des politiques d’ajustement structurel depuis les années 1980, au contraire, le G20 veut le remercier d’avoir été le grand ordonnateur des privatisations à outrance, de la libéralisation de l’économie, de l’ouverture des marchés et de la réduction drastique des budgets sociaux. Le FMI, bien que discrédité et délégitimé au niveau mondial, va être remis au centre du jeu politique et économique grâce à un apport de fonds d’ici 2010.

Un petit coup de peinture sur un monde en ruines, voilà la démarche du G20. Seule une forte mobilisation populaire pourra permettre de bâtir des fondations solides pour construire enfin un monde dans lequel la finance est au service des êtres humains, et non l’inverse. Les manifestations du 28 mars furent importantes : 40 000 personnes à Londres, des dizaines de milliers à Vienne, Berlin, Stuttgart…, sur le thème « Que les riches paient pour la crise ! ». La semaine d’action mondiale convoquée par les mouvements sociaux du monde entier lors du Forum social mondial (FSM) de Belem en janvier a donc eu un écho de tout premier ordre. Ceux qui ont annoncé la fin du mouvement altermondialiste se sont trompés, celui-ci démontre qu’il est parfaitement capable de réussir de grandes mobilisations. En France, les 29 janvier et 19 mars derniers, les salariés, les sans-emplois, les jeunes ont affirmé avec force qu’ils veulent d’autres solutions à la crise que celles qui consistent à sauver les banquiers et à obliger ceux d’en bas à se serrer une fois de plus la ceinture.

En contrepoint du G20, le président de l’Assemblée générale des Nations unies, Miguel d’Escoto, a convoqué une réunion générale des chefs d’Etat pour le mois de juin et a demandé à l’économiste Joseph Stiglitz de présider une commission qui fera des propositions pour répondre à la crise globale. Selon certains documents préparatoires, les solutions proposées sont inappropriées, mais elles auront le mérite d’être soumises à la discussion de l’Assemblée générale des Nations unies. Pourquoi la presse fait-elle le silence autour de cette démarche ? Pourquoi le quotidien Le Monde participe-t-il à une campagne de discrédit international à l’encontre de Miguel d’Escoto qui a eu le courage de saluer l’importance du FSM de Belem, qui a pris activement parti pour la défense du peuple palestinien et s’est prononcé contre toute attaque contre l’Iran sous prétexte de mettre fin à son programme nucléaire ? Poser la question, c’est y répondre.

Une nouvelle crise de la dette est en préparation au Sud, elle est la conséquence de l’explosion de la bulle de la dette privée immobilière au Nord. La crise qui touche aujourd’hui l’économie réelle de tous les pays du Nord a provoqué une chute des prix des matières premières, ce qui a réduit les recettes en devises avec lesquelles les gouvernements des pays du Sud remboursent leur dette publique externe. De plus, le « credit crunch » a provoqué une hausse du coût des emprunts des pays du Sud. Ces deux facteurs provoquent déjà des suspensions de remboursement de la dette de la part des gouvernements des pays les plus exposés à la crise (à commencer par l’Equateur). D’autres suivront.

La situation est absurde : les pays du Sud sont des prêteurs nets à l’égard du Nord, à commencer par les Etats-Unis qui ont une dette extérieure totale de plus de 6 000 milliards de dollars (le double de la dette externe des pays du Sud). Les banques centrales des pays du Sud achètent des bons du Trésor des Etats-Unis. Ils devraient au contraire former ensemble une banque du Sud démocratique afin de financer des projets de développement humain. Ils devraient quitter la Banque mondiale et le FMI qui sont des instruments de domination. Ils devraient développer des relations de solidarités Sud-Sud comme le font les pays membres de l’ALBA (Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, Honduras, Dominique). Ils devraient réaliser un audit des dettes qu’on leur réclame et mettre fin au paiement des dettes illégitimes.

Le G20 va veiller à préserver l’essentiel de la logique néolibérale : il est déterminé à rétablir la sacro-sainte croissance, dont le contenu n’est jamais interrogé, et à « résister au protectionnisme ». Les principes erronés sont de nouveau martelés : le G20 réaffirme son attachement à « une économie mondiale ouverte basée sur les principes de marché », donc son soutien au dieu marché n’est pas négociable. Le reste n’est qu’illusion.

Damien Millet est porte-parole du CADTM France (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www.cadtm.org). Eric Toussaint est président du CADTM Belgique. Ils sont auteurs du livre 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM/Syllepse, novembre 2008.

Comite pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM)

http://www.cadtm.org


http://www.legrandsoir.info/spip.php?article8324



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http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7446


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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:35

Un autre agenda
face à la crise

Josep Maria ANTENTAS, Esther VIVAS

La crise actuelle, une authentique crise systémique, financière, économique, sociale, écologique, énergétique et alimentaire, se présente après une longue période de montée des résistances au néolibéralisme et de critique du capitalisme global, bien que marquée par les difficultés des mouvements populaires à reconstituer un rapport de forces globales face au capitalisme global très défavorable. La crise n’a fait que confirmer la pertinence d’une critique radicale de l’état des choses actuel. Franchement, ce qui parait difficile aujourd’hui ce n’est pas d’être anticapitaliste, sinon de ne pas l’être, bien qu’évidemment les dirigeants du G20 réunis ces jours-ci à Washington ne le voient pas ainsi.

Le siècle passé se termina avec l’abrupte émergence du mouvement altermondialiste à Seattle lors du sommet de l’OMC en novembre 1999. Elle continua après une phase de croissance du mouvement jusqu’aux mobilisations contre le G8 à Genève en juillet 2001 et les attentats du 11 septembre à New York. Après quelques hésitations initiales, dans lesquelles le mouvement paraissait s’essouffler, la nouvelle étape se caractérisa par la centralité acquise par la lutte contre la « guerre globale permanente », dont le zénith fut durant les mobilisations en 2003 contre l’invasion de l’Irak.

A partir d’alors, nous entrons dans une nouvelle phase marquée par une perte de centralité des mouvements altermondialistes et de sa capacité d’agglutination et d’unification et d’une majeure dispersion et fragmentation des luttes sociales. Bien que la dynamique générale des dernières années fut une augmentation des résistances, celles-ci furent très inégales et expérimentèrent des difficultés importantes en Europe et aux Etats-Unis, où elles eurent une logique globalement défensive et elles remportèrent peu de victoires qui auraient permis d’accumuler des forces solides. En Amérique latine, en revanche, il s’est produit une crise profonde du modèle d’accumulation néolibéral et une montée des mouvements populaires.

Depuis l’effondrement de Wall Street, on assiste à la proliferetion du discours de la “refondation du capitalisme”. Les mouvements sociaux et les organisations populaires ne devraient pas avoir de doute : on ne peut pas espérer grand-chose de la “refondation du capitalisme” soutenue par Sarkozy, Brown et compagnie, au-delà de la mise en marche de mesures régulatrices du système financier nécessaires pour son bon fonctionnement d’un point de vue des intérêts du capital, et de quelques reformes. Et il semble peut probable que la gauche « social libéralisée » majoritaire, celle qui dérégularisa, privatisa et flexibilisa partout, se transforme maintenant en défenseur d’un autre modèle de société. Au contraire, les politiques mises en œuvre avant la crise vont dans la lignée de la « socialisation des coûts » et de faire payer aux secteurs populaires la crise du capital.

L’agenda du G20 n’est pas celui des mouvements populaires. Devant les tentatives de régulation systémiques et de donner une sortie à la crise favorable aux intérêts du capital, il est nécessaire de poser clairement un autre agenda, celui de la rupture avec le paradigme néolibéral depuis une logique anti-capitaliste. Il est nécessaire d’opposer à la logique du capital une autre totalement distincte, celle du bien commun. Seulement cela sera possible en tant que conséquence de la mobilisation sociale et de la création des rapports de force globales plus favorables aux secteurs populaires. Il convient d’avancer dans la coordination des résistances à l’échelle internationale, nationale et locale, et de chercher des espaces de convergence et de solidarités pour éviter l’isolement et la fragmentation des résistances. Les mobilisations de cette fin de semaine à Washington, dans différentes villes de l’Etat espagnol et à travers le monde ont été une première tentative, bien que réduite, d’articuler une réponse internationale à la crise et de donner une visibilité générale à beaucoup de luttes particulières en cours.

Face à de fausses “alternatives” inconsistantes, qui cherchent à corriger les “excès” du système et d’assurer sa viabilité, il manque l’instauration de réels changements. C’est le moment d’approfondir les propositions d’alternatives de fond, et de radicaliser son contenu. D’une certaine façon, l’impact de la crise fait que certaines idées et demandes formulées par les mouvements alternatifs pendant les dernières années (la taxe Tobin, la suppression des paradis fiscaux) paraissent peu de chose, même si elles ne le sont pas. Il s’agit maintenant, en parallèle à la lutte pour l’implantation des ces demandes, de défendre des mesures concrètes face à la crise et de poser sur la table à nouveau de « grandes propositions » et des alternatives jusqu’alors en dehors du débat qui étaient considérées comme trop éloignées de la réalité. En voici quelques exemples : la nationalisation sans indemnisation et la mise sous contrôle public et démocratique du système bancaire, la consigne « zéro licenciements » dans le entreprises affichant des bénéfices et qui utilisent la crise comme un prétexte, une réforme fiscale progressiste et un impôt spécial sur les grandes fortunes pour créer un fond de solidarité, ou l’amplification du contrôle démocratique, public et social des principaux ressorts de l’économie.

La crise accroît le mal être social face à l’actuel système économique, augmentant les contradictions et les résistances sociales, bien que sur une position très défensive, et elle ouvre des possibilités pour l’articulation d’un projet alternatif. Mais en même temps elle multiplie les risques d’échec sur ce terrain, en termes de grande démotivation ou de démoralisation des secteurs populaires ou de développement d’alternatives réactionnaires.

« Un autre monde est possible » a été le slogan, imprécis et générique, qui a popularisé le mouvement altermondialiste. En vérité, comme l’a rappelé quelques fois le philosophe français Daniel Bensaïd, si c’est possible nous ne le savons pas, mais il n’y a pas de doute que c’est absolument nécessaire.

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

Josep Maria Antentas enseigne sociologie à la Universitat Autònoma de Barcelona (UAB) et est membre de la rédaction de la revue Viento Sur. Esther Vivas est auteur de "En campagne contre la dette” (Syllepse, 2008), co-coordinatrice des livres en espagnole "Supermarchés, non merci" et "Où va le commerce équitable ?" et membre de la rédaction de la revue Viento Sur (www.vientosur.info).


Article paru au quotidien de l’État espagnol Público 15/11/2008. Traduit par Emmanuel Segonne.

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7457


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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:25
 

Face à la crise alimentaire,
quelles alternatives ?

Esther VIVAS

dessin : "faites le plein, svp"

La crise alimentaire a laissé sans nourriture des milliers de personnes dans le monde entier. Aux 850 millions d’affamés, la Banque Mondiale ajoute cent autres millions, dont la crise actuelle est responsable. Le « tsunami » de la faim n’a rien de naturel, c’est le résultat des politiques néolibérales imposées depuis des dizaines d’années par les institutions internationales.

Mais, face à cette situation, quelles sont les alternatives ? Un autre mode de production, de distribution et consommation d’aliments est-il possible ? Avant d’aborder ces questions, il est important de signaler quelques-unes des principales causes structurelles responsables de cette situation.

En premier lieu, un des facteurs qui expliquent la situation de famine des communautés est l’usurpation de leurs ressources naturelles. La terre, l’eau, les semences… ne sont plus un bien public car elles ont été privatisées. La production d’aliments est passée de l’agriculture familiale à l’agriculture industrielle et est devenue un mécanisme d’enrichissement du capital. La nourriture, qui avait pour valeur fondamentale de nous nourrir, a maintenant une valeur marchande. Pour cette raison, et malgré le fait qu’il n’y a jamais eu autant de nourriture, nous n’y avons pas accès à moins d’en payer un prix chaque jour plus élevé.

Si les agriculteurs n’ont plus de terre pour se nourrir, ni d’excédents à vendre, aux mains de qui se trouve l’alimentation mondiale ? Aux mains des multinationales de l’agroalimentaire qui contrôlent tous les échelons de la chaîne de commercialisation. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’accès aux ressources naturelles mais également du modèle de production. On pourrait dire que l’agriculture actuelle est intensive, « drogo » et « pétro » dépendante, kilométrique, délocalisée, industrielle… Tout l’antithèse d‘une agriculture respectueuse de l’environnement et des personnes.

En deuxième lieu on trouve les politiques néolibérales appliquées depuis des décennies dans le but d’aider à un plus grand libéralisme commercial, la privatisation des services publics, le transfert monétaire Sud-Nord (par le paiement de la dette externe), etc. L’OMC, la BM, le FMI ont été, entre autres, certains des principaux acteurs.

Ces politiques ont permis l’ouverture des marchés du Sud et l’entrée de produits subventionnés, lesquels, étant vendus en-dessous du prix de revient, donc à un prix inférieur au prix du produit local, ont détruit l’agriculture locale. Ces politiques ont transformé les cultures diversifiées à petite échelle en monocultures pour l’agroexportation.

En troisième lieu, il nous faut signaler le monopole de la chaîne de distribution des aliments. Des megasupermarchés tels que Wal-Mart, Tesco ou Carrefour imposent le prix d’achat des produits à l’agriculteur et le prix de vente au consommateur. Dans l’Etat Espagnol, par exemple, le différentiel moyen entre le prix au producteur et au consommateur est de 400%, la grande distribution empochant les bénéfices. Par contre l’agriculteur vend toujours moins cher sa production, et le consommateur paie davantage à l’achat.

Propositions

Mais des alternatives existent. Pour faire face à l’appropriation des ressources naturelles, il faut favoriser la souveraineté alimentaire : les communautés doivent contrôler les politiques agricoles et alimentaires. La terre, les semences, l’eau… doivent être rendues aux petits agriculteurs pour leur propre consommation et pour la vente de leurs produits aux communautés locales. Ceci nécessite une réforme agraire intégrale de la propriété et de la production de la terre ainsi que la nationalisation des ressources naturelles.

Les gouvernements doivent favoriser la production à petite échelle car elle permettra de régénérer les sols, d’économiser les carburants, de réduire le réchauffement global et d´être maîtres en ce qui concerne notre alimentation. Actuellement, nous dépendons du marché international et des intérêts de l’agroindustrie.

La relocalisation de l’agriculture au profit de l’exploitation familiale est le seul moyen de garantir l’accès de tous aux aliments. Les politiques publiques doivent promouvoir une agriculture locale, durable, biologique, sans OGM, et, pour les produits qui ne peuvent être produits localement, il convient de mettre en place une politique de commerce équitable à l’échelle internationale. Il faut protéger les agro-écosystèmes et la biodiversité, gravement mis en péril par le modèle d’agriculture actuel.

Pour faire face aux politiques néolibérales il faut générer des mécanismes d’intervention et de régulation capables de stabiliser les prix du marché, de contrôler les importations, d’établir des quotas, d’interdire le dumping, et pendant les périodes de surproduction, de faire des réserves spécifiques pour les périodes de manque. Au niveau national, chaque pays doit être son propre maître dans la prise de décision de son degré d’autoproductivité et prioriser la production de nourriture pour la consommation domestique.

Dans le même ordre d’idées, il faut refuser les politiques imposées par la BM, le FMI, l’OMC et les traités de libre échange bilatéraux et régionaux, tout comme interdire la spéculation financière, les opérations à terme, sur la nourriture et la production d’agrocombustibles.

Face au monopole de la grande distribution, nous devons exiger régulation et transparence tout au long de la chaîne de commercialisation d’un produit. La grande distribution a des effets très négatifs sur les petits producteurs, les fournisseurs, les travailleurs, l’environnement, la consommation… Pour cette raison nous devons mettre en place des alternatives au lieu d’achat : aller au marché local, être membre des coopératives de vente agroécologiques, parier sur les circuits courts de commercialisation… qui auront une répercussion positive localement et seront en relation directe avec les travailleurs agricoles.

Il faut s’orienter vers une consommation responsable, car si nous avions tous, par exemple, la même consommation qu’un citoyen des Etats-Unis, il faudrait cinq planètes terre pour satisfaire les besoins de la population mondiale. Mais le changement individuel ne suffirait pas sans une action politique collective basée, en premier lieu, sur la mise en place d’une solidarité entre la campagne et la ville. Si le territoire est dépeuplé et sans ressources, personne ne cultivera la terre, et par conséquent, personne ne produira notre nourriture. La construction d’un monde rural en bonne santé incombe également aux habitants des villes.

Et en deuxième lieu il faut établir des alliances entre les secteurs touchés par la globalisation capitaliste et agir politiquement. Une alimentation saine ne peut être possible sans une loi interdisant les OGM, la déforestation inconsidérée ne prendra fin que si l’on poursuit en justice les multinationales qui exploitent l’environnement… pour ce faire il est important de mettre en place une législation qui priorise les besoins des individus et de l’écosystème face au bénéfices économiques.

Un changement de paradigme dans la production, la distribution et la consommation des aliments ne sera possible que dans un cadre plus large de transformation politique, économique et sociale. La création d’alliances entre les opprimés du monde : les agriculteurs, les travailleurs, les femmes, les émigrés, les jeunes… est une condition indispensable pour avancer vers cet « autre monde possible » que préconisent les mouvements sociaux.

Esther Vivas est auteur de "En campagne contre la dette” (Syllepse, 2008), co-coordinatrice des livres en espagnole "Supermarchés, non merci" et "Où va le commerce équitable ?" et membre de la rédaction de la revue Viento Sur (www.vientosur.info).


** Article paru dans América Latina en Movimiento (ALAI), nº433. Traduit par Josette Moncourier.



EN COMPLEMENT


Cuba : agriculture biologique et relocalisation de l’économie
http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6246

La bonne vie à la Havane : la révolution verte de Cuba, par Andrew Buncombe / The Independent
http://www.legrandsoir.info/spip.php?article5369

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7357#reactions

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:20
 
 
Sommet FAO à Rome

Aides alimentaires :
petit sparadrap sur jambe de bois

 
Geraldina COLOTTI
iillustration : "Ils parlent d’alimentation à Rome" ... "ne dis rien, j’en ai l’eau à la bouche"

Interview à Orlando Regueiye Gual, vice-ministre cubain pour la coopération, l’investissement étranger et la coopération économique internationale.

Solidarité, partage, multidisciplinarité. Ce sont les concepts auxquels fait le plus souvent référence Orlando Regueiye Gual, vice-ministre cubain pour la coopération, l’investissement étranger et la coopération économique internationale ; il est à Rome pour le sommet de la FAO, en tant que responsable des organismes économiques internationaux, dans la délégation cubaine.

Vous représentez Cuba dans les relations avec les organismes économiques internationaux comme la FAO, le Fond Monétaire International pour le développement agricole et le Pma, le Programme mondial pour l’alimentation. Quelle efficience ces instances ont-elles dans la crise de la nourriture ?

Il y a des pays comme Haïti où beaucoup de gens qui n’ont même pas un repas assuré chaque jour sont obligés de manger de la terre pour se procurer les sels minéraux qu’elle contient. La faillite mondiale des politiques néo-libérales a produit une déformation structurelle de l’économie qui exige des réformes radicales, fondées sur le développement durable. Envoyer de la nourriture équivaut à poser des sparadraps sur une blessure infectée qui a besoin d’une solution chirurgicale radicale. Le PAM, le Programme Alimentaire Mondial, est au contraire devenu l’ambulance du système des Nations Unies. Un tremblement de terre, un cataclysme, une famine surviennent ? Le PAM arrive, et les caméras zooment sur les gens qui se battent pour s’emparer des sacs de riz. Et demain ? Et hier, qu’a-t-on fait pour prévenir ça ? Les catastrophes naturelles ne sont pas la faute exclusive de la nature. J’entends dire depuis des années que les nations développées doivent consacrer à celles sous-développées 0,7 % de leur PIB. Mais cette aide, quand elle existe, concerne un fond d’aide au développement lié à la dette extérieure et aux conditions d’achat imposées aux gouvernements locaux ; et c’est souvent une moyen indirect pour faire revenir les gains au pays donateur : on envoie une cohorte d’experts qui doit être assurée par des compagnies qui chapeautent la mère patrie, protégés par des armées privées de la même provenance, et ainsi de suite. Quand j’entends un pays européen dire qu’il programme 15 millions d’euros au développement, je réponds en lui demandant de calculer, s’il veut, le coût de 50.000 cubains qui travaillent gratuitement à l’étranger dans 70 pays, ou bien celui des 30.000 étudiants, provenant de 121 pays, qui étudient à Cuba aux frais de l’Etat. Nous pensons que c’est l’être humain qui est fondamental, c’est cela notre aide. Je ne fais pas partie, cependant, de ceux qui considèrent que les rencontres comme celle-ci (FAO) sont dépourvues d’intérêt. Elles servent, si ce n’est à prendre des décisions (combien de pays importants ont-ils envoyé des représentants de poids ?), du moins à faire connaître le problème.

Dans la réunion récente de Caracas, les pays de l’Amérique latine sont-ils arrivés à une position commune ?

Il y a eu plusieurs rencontres pour discuter de la crise alimentaire : d’abord la conférence de Brasilia, puis l’initiative d’un groupe de pays qui ont convoqué une réunion à Managua, sous l’impulsion du président nicaraguayen Daniel Ortega, un sommet des pays de l’ALBA, Alternative bolivarienne des Amériques, et puis la Cumbre de Caracas, du système économique latino-américain, le 30. Indépendamment des occasions spécifiques, il existe de toutes façons une reconnaissance de l’urgence commune. A la réunion de Managua, seuls certains pays, comme le Salvador, ou le Costa Rica, ont présenté des réserves à certains paragraphes d’un texte commun qui mettaient en évidence le lien entre les politiques néo-libérales et la nature de la crise alimentaire.

Une des questions en jeu concerne l’utilisation des agro combustibles et des OGM. Quelle est la position de Cuba ?

Il y a deux versants au problème : l’un est celui des aliments, comme le maïs, utilisés pour remplir les réservoirs d’essence et pas le ventre des gens. Comme au Mexique, où il faut importer du blé en excédent des Etats-Unis parce que ce qu’on produit sert aux agro-combustibles. Et puis il y a le biocombustible qu’on tire de la canne à sucre, où on a dans le processus de production de nombreux dérivés comme les alcools qui peuvent servir pour le rhum ou pour un usage médical, ou bien pour les carburants. Aujourd’hui, le prix du sucre, à la différence des autres aliments, est resté le même, donc on court le risque que de grandes quantités de terres soient utilisées à la production de canne à sucre, pas tellement pour le sucre mais pour l’éthanol, et que ces utilisations endommagent des terres auparavant consacrées à la production d’autres types d’aliments. Il faut au contraire avoir une politique rationnelle, sans inutiles guerres de religion.

Que se passe-t-il par contre aujourd’hui dans l’industrie des agro-combustibles ? On développe aussi des technologies nouvelles pour produire des biocarburants à partir de déchets végétaux de cellulose de nombreuses plantes. Il faut faire attention, parce que ceux qui travaillent sur ce sujet sont les grandes multinationales qui peuvent payer beaucoup d’argent pour la recherche et en avoir ensuite l’exclusivité sur le marché. Et de cette façon, après avoir détruit la production de maïs, ils produiront de la cellulose avec leurs technologies à usage exclusif. C’est pour cela qu’il faut imposer un droit au partage des brevets et des licences, chercher une solution intégrale.

Les OGM, le transgénique, c’est un autre sujet. Cuba n’a pas adopté les OGM, mais nous sommes en train de faire notre propre recherche à ce sujet.


Edition de mardi 3 juin 2008 de il manifesto


http://www.ilmanifesto.it/Quotidian...


Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6752

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:13
Initiatives & Résistances
2 commentaires 



Cuba : agriculture biologique
et relocalisation de l’économie

 
Daniel HOFNUNG

(...) l’exemple cubain est sans doute le seul exemple de transformation à l’échelle d’un pays d’une agriculture intensive et productiviste en agriculture extensive et biologique et d’une relocalisation de l’économie (...)


Lors de la cessation de l’aide soviétique à partir de la chute du bloc soviétique, après 1989, et surtout en 1990 et 1991 (année où moins de la moitié du pétrole soviétique a été livré) Cuba s’est retrouvé dans une situation catastrophique au niveau alimentaire.

La production agricole à Cuba était organisée sur le modèle de l’agriculture productiviste, avec une culture intensive dans des grandes fermes d’Etat, basée sur un pétrole importé à 98 % du bloc soviétique et sur l’usage massif d’insecticides et d’engrais chimiques importés. C’était une agriculture orientée vers l’exportation de quelques denrées (agrumes, tabac, sucre), mais qui ne subvenait pas aux besoins de la population : 66 % des denrées étaient importées du bloc soviétique.(1). Ce modèle ressemble en fait au modèle qu’instaure le système néolibéral actuel : produire pour le marché et l’exportation et non pour satisfaire les besoins de la population.

Comment faire lorsque soudain tout cela disparait ?

C’est le problème que Cuba a du résoudre pendant la « période spéciale », période de grave crise qui a suivi la chute de l’URSS.

Il n’y avait presque plus d’engrais chimiques ou de pesticides, moitié moins de carburant, les exporations et avec elles les importations ont chuté. La ration alimentaire individuelle a baissé de 20 % au niveau des calories et de 27 % au niveau des protéines, le cubain moyen a perdu 15 kg, et des milliers de ruraux sans ressources sont partis vers les villes dans l’espoir d’un avenir meilleur. (1)

Et par nécessité, Cuba a décidé de s’orienter vers les vieilles méthodes : agiculture biologique, traction animale, amendement naturel des sols, horticulture de proximité (puisque les transports manquaient)... Les fermes d’Etat productivistes ont été en 1993 à 80 % transformées en coopératives produisant pour fournir en aliments les institutions d’Etat (hôpitaux, écoles, jardins d’enfants) mais dont le reliquat de production pouvait être vendu librement. En 1994 étaient créés les marchés paysans (1). L’agriculture de proximité était développée, par la distribution de centaines de terrains vacants à qui voulait les cultiver, et par l’incitation à cultiver partour où l’on pouvait : dans les patios, sur les terrasses des immeubles – dans des pots, des containers ou des pneus -, des coopératives horticoles urbaines étaient crées, de même qu’un réseau des boutiques de graines et d’outillage où des consultants donnaient des conseils aux utilisateurs (2).

Un Institut de recherche était créé, pour travailler sur le vermicompostage, les bio-formulations, la protection biologique des sols. 280 centres de production de pesticides et produits biologiques étaient créés (2-4)

Ensuite, il est apparu que le choix qui avait été fait sous la contrainte était un bon choix pour l’avenir et pour le développement durable : la décision a été prise de généraliser l’agriculture biologique pour l’alimentation de la population. En 1996, un décret autorisait pour la Havane la seule agriculture biologique pour la production de nourriture (2), et l’agriculture dans l’enceinte de la ville (qui comprend plusieurs municipalités semi-urbanisées) de la Havane était à même de fournir en fruits et légumes biologiques 50 % de la population, le reste étant assuré par les coopératives de la province de la Havane. Dans les autres localités, l’agriculture urbaine couvre en aliments biologiques de 80 à 100 % des besoins, et l’objectif de fournir 300 grammes de légumes frais par jour à chacun est maintenant atteint (3, 1 et 4). Reste le problème de la viande, des laitages et des oeufs : les réformes dans ce domaine ont été moins importantes et une pénurie subsiste, la production, sauf pour les oeufs, avait en 2004 peu dépassé celle du moment de la crise (1994). D’autres voies sont aujourd’hui envisagées, comme l’élevage de lapins en agriculture urbaine (4).

Une autre action est le développement de la culture des plantes médicinales, depuis 1992, pour pallier au manque de médicaments. Aujourd’hui, 13 fermes provinciales et 136 fermes municipales produisent 1.000 tonnes de plantes et herbes par an.

Les résultats de cette politique sont énormes : réduction de la contamination des sols, de l’air et de l’eau par les pesticides et les engrais chimiques, diversification des productions et de l’alimentation, recyclage des déchets, réduction au minimum des coûts de transport, sécurité alimentaire, baisse de la pollution, développement de l’emploi...

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Maintenant, 20 % de la surface cultivée à Cuba est protégée par les méthodes biologiques : ceci concerne essentiellement l’horticulture. La majorité des cultures de fruits et d’agrumes est gérée en agriculture biologique, et celles-ci sont testées pour la canne à sucre, le café, le cacao, la noix de coco, l’ananas et la mangue.

Les bananes posent encore problème, et des traitements chimiques sont encore utilisés. Par contre la grande culture d’exportation (tabac...) reste productiviste, avec OGM, traitements et engrais chimiques (témoignage de Jean-Claude Lefort, ancien député d’Ivry, fondateur du groupe ATTAC à l’assemblée nationale, de retour de Cuba).

La protection biologique intégrée est utilisée sur 27 cultures pour contrôler un total de 74 insectes.

Lors d’un séjour récent à Cuba , j’ai pu avoir un aperçu de l’horticulture biologique et me rendre dans une coopérative horticole urbaine à la Lisa (quartier périphérique la Havane, où seulement 50% de la surface est urbanisée). J’ai vu d’autres exploitations le long d’une grande rue du centre (dont une portait un panneau « lombricultura »).

Tout ce que nous mangions était bio, tout comme ce que consomme la population.

Les coopératives « bio » des quartiers périphériques vendent sur le marché ou livrent des petits points de vente situés près des habitations dans des cités. (cf. photos). Ces coopératives partagent leurs bénéfices pour la production. Elles fournissent les institutions locales : sous une forme volontaire, parmi les coopérateurs, des paysans donnent gratis une partie de leur production aux jardins d’enfants, écoles, polyclinique. Les revenus des coopérateurs n’en sont pas moins nettement plus élevés que les salaires moyens.

Il existe aussi des cultures en bas des immeubles (par les habitants de rez de chaussée qui souhaitent le faire) (cf. photo dans une cité visitée) ou sur les toitures-terrasses.

Enfin, il existe des points de vente dans la Ville, en particulier dans le centre, livrés par des coopératives plus grandes situées à plus grande distance mais dans la province de la Havane. Pour ce type de coopératives , l’Etat fourni des crédits pour l’outil de production mais elles fournissent les denrées distribuées aux institutions (écoles, hopitaux), le reste étant vendu au public.

On a donc à la Havane un système pyramidal, basé sur la proximité, où chaque niveau est fourni localement, quand c’est possible, les niveaux supérieurs étant fournis toujours localement, mais à plus grande distance, par des exploitations plus importantes.

Ce système est-il généralisable et survivra-t-il à Cuba ?

Les circonstances qui lui ont donné naissance sont particulières : embargo, coupure par rapport au marché mondial. On peut se demander si, en cas d’ouverture totale du commerce – prônée par l’OMC –, l’agriculture biologique cubaine pourrait résister à la concurrence d’aliments importés non biologiques et si elle ne connaitrait pas le sort des multiples agricultures africaines ruinées par le lait ou les poulets européens subventionnés, ou celui des producteurs mexicains, ruinés par le maïs ou les haricots état-uniens subventionnés.

D’où l’importance de lutter contre les règles de libre échange, qui ne sont que les règles de liberté des plus puissants d’anéantir les plus faibles,et d’obtenir le droit pour les pays moins « développés » de protéger leur économie.

Il n’en reste pas moins que l’exemple cubain est sans doute le seul exemple de transformation à l’échelle d’un pays d’une agriculture intensive et productiviste en agriculture extensive et biologique et d’une relocalisation de l’économie, largement permise par la propriété publique de la plupart des terres.

Ainsi, l’exemple cubain est peut être une voie que par nécessité aussi, d’autres devront suivre lorsque les crises de l’énergie et de l’économie mondiale s’approfondiront.


Et Cuba est sans doute un pionnier, que certains imitent déjà en Amérique Latine, où l’exemple agricole cubain commence à se diffuser, avec par exemple la naissance de l’agriculture urbaine à Caracas.


Daniel Hofnung


25/03/08


références :

1- rural-urban migration and the stabization of cuban agriculture, Lisa Renolds Wolfe, Global Exchange/Food First
www.foodfirst.org/cuba/cubaruralurb...

2 - « organic by necessity »
http://www.tve.org/ho/doc.cfm?aid=1...

3 - « comment Cuba a survécu au peak oil »
l’énergie de la communauté, par Megan Quin, from the Wilderness.
http://viktor.dedaj.perso.neuf.fr/s...

4 http://www.theholmteam.ca/student.t...

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6246

 

 

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:06
 
Nos pires ennemis ne sont pas les terroristes.

Repenser la sécurité nationale
sur une planète en perdition

Chip WARD


Maintenant que nous avons décidé de "
faire passer l’économie au vert" , pourquoi ne pas faire pareil pour la sécurité intérieure ?

Je ne parle pas des enquêteurs qui interrogeraient les suspects sous des lampes équipées d’ampoules fluorescentes compactes, ou des flics qui porteraient des Kevlar recyclés et utiliseraient des panneaux solaires pour recharger leurs Tasers.

Ce que je veux dire, c’est : ne devrions-nous pas en fin de compte nous mettre à repenser le concept même de sécurité intérieure sur une planète en plein naufrage ?

Maintenant que David Blair, le nouveau directeur de l’agence de services secrets "National Intelligence", affirme que l’insécurité mondiale est plus un danger pour nous que le terrorisme, n’est-il pas temps de libérer le concept de "sécurité" de ses chaînes imposées d’en haut avec le terrorisme en ligne de mire ?

N’est-il pas temps, en fait, que le gouvernement d’Obama commence à établir un plan de sécurité crédible - c’est-à-dire en s’appuyant sur les associations de citoyens – qui prévoirait des dispositions pour que les localités puissent parer aux éventualités après les catastrophes – qu’elles soient naturelles ou créées par l’homme (si la différence existe encore) – qui ne manqueront pas de marquer cette époque naissante de chaos financier et climatique ?

A long terme, si ne nous nous mettons pas à élaborer un projet de sécurité publique qui répondrait effectivement aux défis majeurs de notre temps, qui se préoccuperait de reconstruction et non pas de "défense", et qui servirait à assurer le bien-être des collectivités plutôt qu’à entretenir de nouvelles équipes de police spéciale , nous avons du mouron à nous faire.

Aujourd’hui, la "sécurité intérieure" et le Département de Sécurité Intérieure (Department of Homeland Security, DHS), cette structure composée de 13 agences difficilement gouvernables créée en 2002 par le gouvernement Bush, persistent à se fonder sur les peurs et les théories prépondérantes et universelles sur la guerre contre le terrorisme de l’ancien président.

Les ennemis étrangers projettent peut-être de nous attaquer réellement, mais croyez-le ou non (et un nombre croissant de personnes, dépossédées de leurs maisons, de leur travail et de leurs économies commencent à le penser), ce n’est probablement pas le pire qui puisse nous arriver.

Cette peur démesurée du terrorisme - et de ses effets éventuels - alimentée par les images apocalyptiques des attentats du 11 septembre, a occulté la volonté du pouvoir de réprimer la contestation en nous dépouillant de nos libertés fondamentales. Ce programme était destiné à satisfaire une armée de sociétés privées qui vendaient tout, du masque à gaz aux systèmes d’identité biométriques, en pillant les fonds publics sous couvert de patriotisme. Comme tant d’initiatives lamentables de l’ère Bush, la sécurité publique a été mise sur les mauvais rails dès le début – comme le montre le choix du terme "homeland" ("patrie") si clairement antiaméricain – et nous a, depuis, engagés sans surprise sur une mauvaise pente.

Dans ce contexte, il faut se rappeler que le 11 septembre a été suivi de l’ouragan Katrina, de sécheresses et d’incendies mémorables, de crues à l’échelle de celle racontée dans la bible, et ensuite, bien sûr, de la crise financière.

Malgré la peur panique des attentats terroristes, les risques d’être touchés sont, pour la grande majorité de la population, infimes ; en revanche, il y a fort à parier que les ruptures dans la chaîne d’approvisionnement en denrées alimentaires, en eau et en énergie vont nous concerner tous au cours des décennies à venir. La nature subit un tas de perturbations, telles que les sécheresses (de plus en plus préoccupantes avec le changement climatique), qui se traduisent pour les êtres humains par des famines, des migrations, des guerres civiles, la chute de gouvernements, et pour finir l’apparition de seigneurs de la guerre et de pirates.

Même si cela vous semble être la version climatique du terrorisme, un ouragan dévastateur ou une sècheresse mortelle ne peuvent ni être préalablement arrêtés à la frontière ni mis sous les verrous.

C’est pourquoi il faut une version écologiste de la sécurité qui mobiliserait les énergies et les ressources de la population pour faire face aux conséquences des catastrophes au moins autant que pour s’en protéger – et pas non plus un plan de reconstruction standard qui serait parachuté par les responsables lointains et hésitants de l’Agence fédérale de gestion des urgences (Federal Emergency Management Agency).

Le fait est que les associations de citoyens qui se sont constituées au niveau local (et non pas national), qui ont réfléchi ensemble et se sont préparées à faire face aux besoins fondamentaux de la collectivité et à s’entraider en cas de crise, seront plus aptes à rebondir à la suite de catastrophes éventuelles qu’un pays peuplé d’individus sans défense qui attendent qu’on vienne les secourir ou les protéger.

Imaginez qu’on nomme désormais le Département de Sécurité Intérieure : "Département des Sécurités publiques Locales" et là, au moins, vous saurez par où commencer.

La Sécurité locale pour faire face à un avenir chaotique

La sécurité intérieure, post 11-sept, est largement militarisée et se préoccupe essentiellement de catastrophes ponctuelles comme des attentats ou des accidents, et non pas, par exemple, de la contamination d’importantes récoltes de céréales par quelque maladie apparue récemment, ou, comme cela se passe actuellement, le sabordage en série de la pêche industrielle dans les océans.

Contrairement à un attentat terroriste, de tels fléaux peuvent s’abattre brusquement partout, rendant inutiles les programmes types.

Si la ville de Miami est frappée par un ouragan, la Féma (du moins, on l’espère) pourra faire parvenir des vivres à l’aide de camions et de ponts aériens.

S’il y avait rupture de la chaîne alimentaire sur les marchés mondiaux, ce sont les centaines de milliers de jardins collectifs et les réseaux de particuliers prêts à partager les produits de leurs potagers, et non pas des entrepôts pleins de réserves alimentaires d’urgence, qui pourraient montrer la différence qui existe entre une crise et une catastrophe. Les épreuves systémiques, nécessitent, en fin de compte, des réponses systémiques.

Il ne vient peut-être pas spontanément à l’esprit que l’alimentation et la sécurité vont de pair, mais les spécialistes savent que nos réserves alimentaires sont particulièrement précaires.

Nous savons les problèmes que posent les hausses de carburant ou le gel de marges de crédit, mais peu de gens aux Etats-Unis ont connu la panique et les privations que représente la rupture de la chaîne alimentaire – jusqu’à présent. Et cela va changer dans les décennies à venir. On n’y coupera pas, même si cela semble aussi peu probable aujourd’hui qu’une crise financière ne semblait vraisemblable, pour la plupart d’entre nous, il y a à peine un an.

Notre système de distribution et de production alimentaire industrielle mondialisée est un miracle, qui nous permet de consommer des spécialités exotiques venues de pays lointains à des prix pratiquement abordables. Ces mangues du Mexique et ces kiwis de Nouvelle Zélande sont, à n’en pas douter, un plaisir, mais ce plaisir compréhensible que nous prenons à les consommer cache un grand danger. Si vous vous demandez ce que pourrait réellement représenter une conception environnementaliste de la sécurité intérieure, voyez simplement nos réserves alimentaires.

La viande aux Etats-Unis parcourt en moyenne environ 1500 kms pour arriver jusqu’à nos assiettes. Le blé qui sert à fabriquer le pain d’un hamburger vient peut-être du Canada, le bœuf d’Argentine et la tomate du Chili. Les denrées alimentaires qui viennent de si loin peuvent être sujettes à toutes sortes de perturbations – une tempête calamiteuse qui s’abat sur une zone agricole ; le prix du pétrole, utilisé pour les engrais, les machines agricoles et le transport qui flambe ; des querelles intestines ou des guerres régionales qui immobilisent la production agricole ou paralysent le circuit commercial, des mesures nationales qui imposent de constituer des stocks à cause de la hausse des prix ou de la rareté des marchandises ; sans parler des sécheresses, des inondations et de la perte des récoltes usuelles qui ont toujours constitué un fléau et qui s’amplifient dans un monde touché par le réchauffement climatique.

Une interruption dans la livraison de denrées alimentaires qui viennent de loin n’est supportable que si nous avons anticipé le problème et que nous pouvons ainsi combler le manque grâce à la production locale.

Hélas, pour ceux d’entre nous qui vivent ailleurs qu’en Californie ou en Floride, la production locale reste saisonnière, limitée, et tout sauf diversifiée. Il ne faut pas oublier que la production locale a été affaiblie dans ce pays par la volonté d’éliminer toutes ces exploitations familiales qui n’engendraient pas de superprofits. L’agriculture aux Etats-Unis est actuellement entre les mains d’énormes exploitations industrielles. Et c’est ainsi que les poulets proviennent de vastes élevages industriels en Arkansas, les porcs de monstrueuses structures industrielles en Georgie et le maïs des zones de monoculture du Midwest (la "cornbelt"), etc.

Ces exploitations monolithiques génèrent peut–être des profits pour les géants de l’agroalimentaire, mais elles ne vont pas nous être d’un grand secours, étant donné l’avenir calamiteux qui se profile déjà devant nous.

Quand, l’an dernier, une terrible sècheresse en Australie a fait chuter la production de riz dans le Bassin du Murray (fleuve en Australie, NDT), le prix du riz dans le monde entier a brusquement doublé. La hausse du prix du riz, comme le bond soudain des prix du blé, du soja, et d’autres denrées de base, étaient essentiellement dus au prix du pétrole qui flambait cette époque-là, même si la spéculation y était également pour quelque chose. Et c’est ainsi que l’effondrement de la culture du riz australien transformait une situation grave en crise. Parce que le système agricole mondial est si profondément interdépendant et intimement lié, qu’une onde de choc quelque part dans le monde peut se répercuter beaucoup plus loin et à grande échelle – comme (ainsi que nous l’avons appris à notre grande consternation) cela a été le cas pour les marchés financiers.

Pensez que la pénurie de nourriture, et les émeutes de la faim qui s’en sont suivies dans 30 pays différents en 2008, constitueront les charmes de la vie sur une planète où le climat sera imprévisible, les populations exploseront, les écosystèmes seront dégradés et le marché de l’agroalimentaire perturbé.

La hausse des prix qui a rendu les produits alimentaires inaccessibles à cette multitude de gens qui ont participé aux émeutes de la faim a été assez vite enrayée par la chute du prix des énergies au moment où sombrait l’économie mondiale. Ne vous y trompez pas, cependant. La pénurie de nourriture et l’agitation sociale qui l’accompagne reviendront à nouveau.

Autre chose à prendre en compte : les pays affectés par la pénurie de nourriture vont peut-être, quand les populations qui souffrent de la famine réclameront la souveraineté alimentaire , vouloir protéger leur secteur agricole en créant des barrières douanières – exactement comme cela commence à se produire dans d’autres secteurs de la production sous la pression de la crise financière mondiale. L’époque de la production alimentaire mondialisée, où nous avions fini par estimer que les fruits (et légumes) revenaient pratiquement de droit à nos grandes surfaces, pourrait bien s’achever progressivement dans un avenir relativement proche.

Il faut nous y préparer. Et c’est là qu’un Département de sécurité publique locale prendrait tout son sens.

La plupart des villes américaines disposent de moins d’une semaine de réserves alimentaires et la plupart d’entre nous ne faisons pas de stocks, ce qui rend les habitants des villes vulnérables aux perturbations dans l’approvisionnement alimentaire. Si vous sautez les trois prochains repas, vous réaliserez la panique que soulèverait une rupture importante le long de la chaîne alimentaire. La question est donc : comment, plutôt que de négliger cet aspect essentiel, quoique sous-estimé, de la sécurité publique, pouvons-nous y remédier ?

Les fermes verticales et les "jardins de la victoire"

Parce que les villes sont si dépendantes d’arrivages quotidiens de produits alimentaires, la sécurité alimentaire au niveau local impliquerait donc qu’il faudrait constituer des stocks plus importants pour les moments de crise ; cette solution serait sans doute la réponse classique en cas de catastrophe, et qui a plutôt bien fonctionné sur une période courte. Mais, sur le long terme, ce qui serait véritablement le plus logique, c’est d’encourager dans les villes et dans les banlieues, la création de jardins communautaires et de marchés paysans, et pas seulement en quantité suffisante pour assurer la consommation de roquette et de tomates fraîches pour l’été, mais pour que la production puisse contribuer à atténuer les effets des perturbations dans l’approvisionnement de denrées alimentaires. Il y a suffisamment d’espaces libres, de jardins privés, et de toits en terrasse pour permettre à des collectifs de bénévoles ou à des petits exploitants agricoles de cultiver des milliers de jardins. L’agriculture urbaine pourrait même prendre une grande ampleur.

Dickson Despommier, professeur à l’Université de Columbia expliquait récemment son concept de "ferme verticale" : une tour de 30 étages en plein milieu d’une zone urbaine qui pourrait produire suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins de 50.000 personnes du quartier.

Mike Davis (1), historien (historien et critique visionnaire) se demande pourquoi on ne s’inspire pas, pour élaborer un programme de sécurité intérieure, de l’expérience des "jardins de la victoire" menée au cours de la Seconde Guerre mondiale.

En 1943, deux ans à peine après le début de la guerre, 20 millions de jardins de la victoire produisaient 30 à 40% des légumes consommés dans le pays. Des milliers de terrains abandonnés en ville étaient défrichés et cultivés collectivement par les habitants du quartier. Le Bureau de la Défense Civile encourageait et habilitait ces initiatives, mais ce phénomène se mettait en place sans cela parce que les citoyens qui n’étaient pas au front voulaient participer à l’effort de guerre, et le jardinage était, finalement, une façon très agréable de servir la patrie.

Rebecca Solnit, auteur de "Hope in the Dark", écrit que, au coeur des ruines des zones désindustrialisées de Détroit, paysage qu’elle décrit comme étant "pas tout à fait post-apocalypse, mais du moins post-américain", les habitants exploitent des parcelles de terrain abandonné, cultivant leurs propres produits, élevant de petits animaux de ferme et plantant des vergers. Dans cette ville désertée, certains ont cherché coûte que coûte à retrouver un semblant de sécurité alimentaire. Ils l’ont fait parce qu’ils y ont été contraints, et ils ont été récompensés par une production à faire pâlir d’envie un paysan bio.

La catastrophe à Détroit n’a pas été un déferlement soudain comme cela s’est produit à la Nouvelle Orléans avec l’ouragan Katrina mais il s’est agi plutôt d’un lent processus de régression dévastateur – peut-être un avant-goût amer de ce que beaucoup de municipalités vont connaître à la suite de la crise financière actuelle. Mais pour Solnit, l’initiative de Detroit sous la pression de l’adversité économique n’est pas simplement une stratégie de survie, mais la voie possible à un renouveau. C’est également un guide grandeur nature dont pourrait s’inspirer notre Département de sécurité publique locale le jour où il se décidera à investir très avantageusement une partie de ses crédits pour créer un pays capable de rebondir et où il y aura davantage de sécurité.

Comme Alice Waters, chef cuisinier et auteur l’a démontré de façon pratique, les écoles peuvent créer des potagers pour réduire les frais de cantine, offrir une alimentation saine aux élèves et enseigner la culture biologique.

Les compétences et les connaissances en agriculture qui allaient de soi pour beaucoup de nos arrière-grands-parents qui avaient grandi dans des régions plus rurales se sont perdues depuis longtemps avec les migrations vers les villes et les banlieues. Réapprendre ces savoir-faire pourrait constituer un élément essentiel à notre survie si les camions ne peuvent plus arriver au supermarché du coin.

Le département de sécurité intérieure actuel a publié des tonnes de prospectus expliquant comment détecter et manipuler des armes chimiques et comment organiser les secours à la suite d’un attentat terroriste. Parfait, il fallait qu’on le sache. Alors, maintenant si on nous distribuait des informations pour réaliser un compost, pour alterner les cultures afin de maîtriser les insectes nuisibles et de nourrir les sols, pour faire des conserves ou sécher toutes ces merveilles saisonnières afin de les consommer en hiver ?

Le but n’est pas seulement d’accroître les réserves alimentaires au niveau local, évidemment. Les jardins communautaires offrent un endroit convivial permettant aux habitants du quartier de travailler ensemble, de se rencontrer, de créer des liens, de s’entraider, de faire la fête et de mettre leurs connaissances en commun. Ces réseaux autonomes qui sont créés quand les citoyens s’investissent dans ces projets peuvent être mis à contribution en cas d’urgence. La capacité d’une collectivité à s’autogérer peut être capitale en cas de crise. Idéalement, une conception environnementale de la sécurité intérieure ne devrait pas se résumer à l’envoi de prospectus sur la production agricole, mais devrait comprendre l’attribution d’aides publiques non seulement pour l’achat de semences mais également pour la construction de serres, la distribution d’outillage et la création de marchés paysans où producteurs et clients peuvent se rencontrer. Et si on faisait une descente sur le budget vorace du Département de sécurité intérieure pour y ponctionner des subventions pour les collectivités qui veulent se lancer ?

Et voici ce qui est intéressant : sans aides ni directives gouvernementales, apparaissent déjà les premiers frémissements d’une approche environnementaliste de la sécurité intérieure. Cela s’appelle "relocalisation" et ce nom qui vous semble peut-être barbare signifie que votre sécurité la plus fondamentale est entre les mains non pas des décideurs lointains de Washington mais d’habitants du quartier qui pensent que l’autonomie c’est plus sûr que la dépendance. En ces temps de chaos naissant, mettre en commun les ressources et coordonner les actions, ce sera, d’après ce nouveau mouvement, bien plus efficace qu’un millier d’individus qui se plongent tout seuls dans leur guide de survie, ou qui attendent l’arrivée des hélicoptères.

En fait, la relocalisation est un mouvement international et, comme d’habitude quand il s’agit d’imaginer une politique plus environnementaliste, les Européens sont très en avance sur nous. Il y a actuellement des centaines d’associations locales dans plus d’une dizaine de pays qui se réunissent dans le cadre du Réseau de Relocalisation (Relocalization Network) pour réfléchir sur la façon d’organiser l’"après-carbone" dans leurs villes.

En Grande Bretagne, s’est créé un "mouvement pour les villes de transition" ("Transition Towns" movement) pour réfléchir sur les moyens à mettre en œuvre pour sevrer les habitants de villes entières, de produits importés, comme l’énergie, les denrées alimentaires et les gadgets.

Le niveau de la mer commençant à monter devant leurs portes, les Pays Bas sont allés plus loin. Dans leur programme de sécurité intérieure, le développement durable et les questions environnementales sont en tête des priorités.

Aux Etats-Unis, des groupes de travail qui s’intéressent à l’"après-carbone" émergent un peu partout.

A deux pas de chez moi, en plein au cœur de l’Utah, un groupe de citoyens de diverses origines, les "Canyonlands Sustainable Solutions", ont mis leurs efforts en commun pour établir un ensemble de mesures pratiques visant à prémunir la ville de Maob, à 300 KMS du centre de transport et de distribution de Salt Lake City, de futures envolées des prix du pétrole et des denrées alimentaires et des ruptures d’approvisionnement. Ces groupes locaux sont souvent en contact les uns avec les autres, surtout au niveau régional, grâce à des sites et des blogs où ils parlent des progrès de tel ou tel projet, échangent des tuyaux et des informations et publient des tas de réactions. Les citoyens engagés dans ces projets de relocalisation ont largement abandonné l’idée d’obtenir des aides gouvernementales et font cavaliers seuls. Mais, imaginez les progrès qu’ils pourraient faire s’ils bénéficiaient ne serait-ce que d’une infime partie des 27 milliards de dollars du budget 2009 du Département de sécurité intérieure destinés aux responsables au niveau des états et des municipalités pour développer les "plans de préparation en cas d’urgence".

Si le pays a les moyens de donner 60.0000 dollars au comté rural de Craighead dans l’Arkansas pour l’achat de combinaisons Hazmat et autre attirail anti-terroriste pour protéger d’un attentat les producteurs de coton et de soja, il pourrait sûrement allouer des aides aux paysans urbains de Detroit.

La sécurité alimentaire n’est, bien sûr, qu’un des aspects d’une conception écologique de la sécurité locale.

D’autres éléments, comme la sécurité de l’énergie et de l’eau, pourraient également être repensés, si seulement les crânes d’œuf de Washington n’étaient pas si enlisés dans leurs certitudes. Il est certain que, quelque part sur ce Titanic que devient la planète, les cavaliers seuls, sans Département pour la sécurité publique locale pour les soutenir, s’en préoccupent déjà – et font leur possible pour nous faire prendre conscience qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas assez de canots de sauvetage pour ramener tout le monde sur la terre ferme.

Peut-être n’est-ce point irréaliste que d’espérer qu’un jour, quand un mouvement pour des services de sécurité publique locale se créera et se développera, il pourra récupérer une partie des fonds gouvernementaux qui servent actuellement à financer des projets aussi douteux que des systèmes de vidéosurveillance et des barrières de sécurité anti-chocs dans les stades, comme, par exemple, les 345.000 dollars de subvention pour le stade Razorback en Arkansas.

En attendant, encourageons des projets qui développent la résilience dans des petites localités comme Moab ou dans des grandes villes comme NY, tout en revitalisant la culture locale avec une certaine part d’engagement populaire. Plantez-le, arrosez-le et il fleurira. Et nous apprendrons en chemin que, qu’il s’agisse de sa maison, de sa terre ou de sa sécurité, vivre dans une démocratie ouverte, saine et qui englobe tout le monde, ce n’est pas un obstacle à sa sécurité mais un avantage certain.

La démocratie, si nous la cultivons, est le terreau même de notre capacité de résistance.


Chip WARD


Chip Ward, militant écologiste, qui a participé à plusieurs campagnes pour obtenir la condamnation de pollueurs, a écrit deux livres : "Canaries on the Rim : Living Downwind in the West" et "Hope’s Horizon : Three Visions for Healing the American Land."


Traduction
Des Bassines et du Zèle pour le Grand Soir http://www.legrandsoir.info


Source :
http://www.alternet.org/environment/129660/our_worst_enemies_aren’t_terrorists:_rethinking_national_security_on_a_sinking_planet/


Notes :

Mike Davis : "Planète de bidonvilles"
http://blog.emceebeulogue.fr/post/2006/06/08/112-planete-de-bidonvilles


Relocalisation (Attac France)
http://www.france.attac.org/spip.php?article6030

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article8171

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:02


Révolution paysanne !

 
Yann FIEVET


Le moment est enfin venu de prendre acte d’un fait majeur traversant tout à la fois – certes sous des formes différentes – les pays du Nord et les pays du Sud : la faillite générale des stratégies agricoles mises en œuvre à partir des années 1960. On redécouvre partout le rôle primordial des paysans dans l’évolution équilibrée des sociétés humaines et la préservation des écosystèmes qui les portent. Pour l’heure les « fondamentalistes » des modèles agro-technocratiques parviennent encore à dissimuler au plus grand nombre l’ampleur démentielle du désastre qu’ils ont préparé et apparaissent toujours comme « progressistes » aux yeux des croyants du salut de l’humanité par la transformation des sols en paillasse de laboratoire. Mais, une autre histoire est déjà en marche, à distance du système agro-industriel dominant maintenu artificiellement en vie grâce aux perfusions financières, chimiques ou scientistes. Et s’il s’agissait d’une révolution, réellement verte cette fois ?

Toute révolution commence par désacraliser les mythes profondément ancrés dans l’ordre existant. Une évidence apparaît aujourd’hui : on a décrété trop vite « la fin des paysans ». Certes, la figure du paysan défini par Henri Mendras en 1967 dans son essai n’existe quasiment plus quarante ans plus tard dans les pays du Nord. Pourtant, si le paysan maître de son labeur et de son temps, cultivant péniblement sa terre a disparu chez nous, il est illusoire de voir dans sa disparition le signe premier et décisif de l’avènement de son successeur fatal : l’agriculteur exploitant rationnellement ses terres. Il n’est rien de plus faux que cette dichotomie entre le paysan incarnant la tradition qu’il faut nécessairement dépasser et la modernité que représenterait l’entrepreneur des campagnes rationalisées. Nous réalisons enfin – et sans doute trop lentement – que cultiver une terre c’est l’entretenir, la faire durer tandis que l’exploiter c’est l’appauvrir, la détruire à petit feu.

Entre la figure du paysan d’autrefois à jamais disparu et l’épouvantail « moderniste » qui bientôt sera nu, il existe une place immense pour des hommes et des femmes respectant de nouveau la terre nourricière. Qu’ils se nomment encore paysans ou qu’ils préfèrent se dénommer agriculteurs paysans ils (ré)inventent les formes d’une agriculture durable pour une transmission décente aux générations qui les suivent. Ils veulent vivre du prix de leur travail et non de subventions quémandées et sans cesse renégociées par des représentants à la légitimité douteuse. Ils ne veulent pas dépendre exclusivement du complexe de l’agro-bio-business pour leurs semences, la nourriture de leurs animaux d’élevage, leurs débouchés sur le marché qu’ils souhaitent plus équilibré. Ils développent des circuits courts par la vente directe aux consommateurs qu’ils apprécient de rencontrer quand la Grande Distribution méprise ce lien social essentiel. Bref, ils aiment la terre et ses fruits, la vie, les autres…

Désormais le consommateur se tourne davantage vers eux pour éviter les faiseurs de mal bouffe. Le moment est donc venu de « pousser » l’offre de l’agriculture paysanne par un basculement des subventions de l’agriculture productiviste prédatrice des écosystèmes vers le financement de la conversion des terres et l’installation de nouveaux paysans aux « méthodes douces ». Il faut mettre un coup d’arrêt au mouvement de concentration des terres par une redéfinition du rôle des structures de régulation de la propriété foncière, à commencer par celui des SAFER. Il faut enfin encourager la création et le développement de réseaux rapprochant les producteurs et les consommateurs afin que l’échange marchand nécessaire soit légitimement complété par d’autres formes d’échanges indispensables à une économie sociale, solidaire et écologique. C’est par ce changement d’échelle de la production de l’agriculture paysanne que l’on rendra accessible au plus grand nombre – et à des prix raisonnables – une alimentation de qualité garante d’une meilleure santé des hommes et de leur environnement.

Belle utopie ? Non ! Nécessité bien comprise pour protéger l’homme, au Nord comme au Sud. Les technocrates eux-mêmes commencent à tourner casaque. Leurs récentes études prospectives pour l’Europe analysent quatre scénarios pour les décennies à venir. Le premier consiste à pousser à fond le modèle « agro-efficace » forgé par la PAC. Et advienne que pourra ! Le deuxième scénario est celui de l’agriculture duale dans lequel cohabitent le modèle « productiviste » et une agriculture paysanne stimulée. Cette configuration paraît peu crédible tant l’équilibre harmonieux entre des logiques d’évolution incompatibles est illusoire. Le troisième scénario réside dans la spécialisation des régions européennes en des productions dominantes « raisonnées ». L’exorbitant coût écologique et énergétique des transports qui en résulterait incite fortement à écarter cette solution. Le dernier scénario est nommé « agriculture HPE (haute performance environnementale) ». Il s’agit d’une agriculture de proximité et de petites et moyennes propriétés ressemblant à celle « de l’entre-deux guerres » nécessitant de remettre à la terre, en France par exemple, un million de paysans. On aura compris que la préférence de nos experts « visionnaires » va à cette solution « passéiste » devenue salutairement moderne. Que de temps avons-nous perdus !

Du coup, les pays du Sud ont de l’avance, eux qui n’ont pas encore eu le temps d’éliminer partout leur paysannerie traditionnelle par une surmécanisation du travail agricole et par la substitution mortifère des cultures d’exportation aux cultures vivrières. Au sein de la FAO le concept de « l’agriculture de conservation » fait doucement son chemin. Pourtant, si partout l’intelligence commence à parler, suscitée qu’elle est par les exigences du temps, il lui manque l’instrument politique par lequel elle s’imposera demain. Le mouvement Via Campessina pourra-t-il faire contrepoids aux stratégies mondiales des firmes de l’agro-bio-business et à leur coupable collusion avec les classes politiques en place ? Chacun de nous doit fertiliser cet espoir qui dépasse de très loin le sort des paysans. Soyons tous un peu paysan en nos cœurs et en nos têtes.


Yann Fiévet

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article8135

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 20:52


 
Bernard GENSANE

Il s’agit là d’un court ouvrage collectif, très dense, publié suite à un colloque organisé par Mémoire des luttes http://www.medelu.org/ et la revue Utopie critique à l’université Paris 8 en juin 2008, sous la direction de Bernard Cassen, fondateur et ancien président d’ATTAC, à qui, on s’en souvient, le "non" au référendum de 2005 doit beaucoup.

La thèse centrale de cet ouvrage est que l’« Europe » est, et a toujours été, une machine à libéraliser, au-dessus des peuples, contre les peuples.

Dans "La fracture démocratique", Christophe Ventura revient sur "la méthode Monnet" qui a consisté à faire élaborer dans la plus grande discrétion, face aux réticences des opinions publiques, des traités fondateurs par des armées de diplomates, de juristes, de représentants des milieux d’affaires. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, lorsqu’ils ont été consultés par référendum après un véritable débat public, les peuples ont souvent exprimé leur hostilité aux programmes venus de Bruxelles : les Danois s’opposèrent en 1992 au traité de Maastricht (le vote fut « rectifié » l’année suivante), les Irlandais refusèrent le traité de Nice en 2001, les Français et les Néerlandais dirent "non" au TCI en 2005, l’Irlande refusa le traité de Lisbonne en 2008.

Pour contrecarrer la volonté populaire, 22000 lobbyistes œuvrent en permanence à Bruxelles. Plus de 70% d’entre eux sont au service d’intérêts industriels, 20% représentent les intérêts de collectivités ou d’institutions internationales, 10% des ONG et des syndicats.

La stratégie de base est de techniciser les problèmes, d’administrer, d’intégrer à toute force en niant le politique comme forme d’organisation du rapport de forces social et de la conquête du pouvoir pour et par le peuple.

Ce déni de démocratie a été théorisé, il y a plus de soixante ans, par Friedrich von Hayek, inventeur du concept de "démocratie limitée" (à laquelle a souscrit, par exemple, Dominique Strauss-Kahn), dans laquelle la répartition du travail et des richesses, de même que la monnaie, seraient entièrement soustraites à la sphère politique et aux aléas électoraux. Limiter les droits du peuple revient à évacuer le social, ce qu’explique Corinne Gobin dans "Quand « social » signifie anti-social".

Avec l’arrivée de Jacques Delors à la présidence de la commission en 1985, l’Europe va utiliser peu à peu les politiques communautaires comme autant d’instruments pour liquider l’ensemble des conquêtes sociales antérieures. On habituera le monde syndical à accepter les « dures lois du marché », à se contenter d’un droit social minimum à défaut d’une absence de droit, en d’autres termes un droit plancher « dont le niveau est condamné à descendre par le jeu même du développement de la compétitivité et de la flexibilité. » L’emploi sera considéré comme un « facteur de production » au service de la compétitivité des entreprises et de l’augmentation des profits, dans le cadre de la marchandisation de l’ensemble des droits sociaux. La politique sociale devra préserver les « grands équilibres » macro-économiques. De nouveaux concepts seront vendus comme des savonnettes : « l’employabilité », qui réduit l’être humain à du « capital variable », « la formation tout au long de la vie » qui organise la déqualification permanente du travailleur, la « flexicurité » qui fait du CDD la nouvelle norme de l’emploi. On va créer une situation de pénurie de ressources pour « désocialiser » le financement des droits sociaux et faire de ceux-ci des espaces à « remarchandiser par la privatisation et l’invention de produits financiers. » On imposera aux peuples une rareté artificielle alors que les pays européens n’ont jamais été aussi riches. Les droits sociaux seront subordonnés aux « libertés » du commerce, de la circulation des capitaux, de la concurrence « libre et non faussée » et du droit d’établissement. Seuls les éléments non rentables pourront demeurer « sociaux » et relever de la solidarité. Les autres seront considérés comme des espaces marchands, donc soumis aux droits de la concurrence. Ce tri agira principalement dans le secteur des services publics et des mutuelles de retraite et de santé.

Dans "Imposture écologique", Aurélien Bernier explique comment les cinquante milliards d’euros annuels consacrés par l’Union européenne à son agriculture constituent une énorme prime à la pollution, en dépit d’une forte demande sociale pour un modèle plus respectueux des équilibres écologiques. C’est que l’agriculture biologique n’est jamais présentée comme une possibilité de développement agricole pour l’Europe, mais toujours comme une autre manière de faire du commerce. Dans ce domaine aussi, les vaches sont bien gardées puisqu’il ne revient pas au Conseil des ministres de l’environnement de se prononcer sur l’autorisation d’une variété ou sur la validité d’un moratoire national mais au Conseil des ministres de l’agriculture des États membres, proche des lobbies technologiques.

Julien Landfried dénonce le "libre-échangisme destructeur". Dans ce domaine, les limites ayant été franchies, il n’y a plus de bornes. Ainsi, l’arrêt rendu en décembre 2007 par la Cour de justice des Communautés européennes rend désormais légale la possibilité pour un employeur étranger d’appliquer à ses salariés les normes sociales de son pays d’origine. Un entrepreneur roumain peut fonder une entreprise en France, recruter des travailleurs roumains et leur imposer la couverture sociale du pays d’origine. Cette déflation sociale, ce toujours moins-disant à l’œuvre dans le monde entier est la conséquence directe d’un libre-échange intégral fondé sur la recherche des sites de production les moins chers. Les classes dirigeantes peuvent donc organiser la lutte d’une classe ouvrière contre une autre. L’Europe, dont on aurait pu espérer qu’elle protègerait les salariés contre ces pratiques de voyou, les légalise et les encourage.

Jean-Luc Gréau s’interroge sur le bien-fondé de l’euro (" L’euro en question"). L’euro, remarque-t-il très judicieusement, a été décidé au moment précis où la plus grande économie de ce qui sera la future zone monétaire était en crise sous l’effet de la réunification des deux Allemagne. Politiques, économistes et syndicalistes ont pensé à tort que l’Allemagne allait écraser le monde par sa réunification. Il fallait donc « trouver un moyen d’empêcher que cette surpuissance économique s’accompagne d’une surpuissance monétaire qui aurait fait voler en éclats les monnaies de ses partenaires. » En 1990 et 1991, années de la préparation du traité de Maastricht, la France présentait un bilan économique et financier plus qu’honorable. Les comptes publics français étaient les meilleurs des grands signataires du traité, avec un déficit égal à 1% du PIB. Le franc n’était pas menacé. Mais les cambistes, convaincus de la surpuissance à venir de la nouvelle Allemagne, ont réévalué le mark. Le franc a également été réévalué face au dollar, aux monnaies asiatiques et aux autres monnaies européennes. La réévaluation du franc s’est accompagnée « d’une rigueur monétaire jamais vue dans notre histoire économique moderne. Des milliers d’entreprises et des centaines de milliers d’emplois ont été sacrifiés. » La dette publique a presque doublé. Cette surévaluation a coïncidé avec la croissance spectaculaire des pays émergents asiatiques qui se sont attaquées au marché européen, après avoir largement investi celui des États-Unis. Depuis, l’Europe est l’espace commercial le plus ouvert au monde, donc le plus vulnérable.

Presque dix années après l’entrée en vigueur de l’euro, les économies liées par la monnaie unique « divergent plus que jamais. » L’Allemagne se veut avant tout un pays exportateur. Elle fonde toute sa prospérité future sur des gains de parts de marché au détriment de ses voisins européens, et sur la consolidation de ses bases commerciales dans les pays émergents. Elle fait cavalier seul. L’Espagne risque d’attendre longtemps de la BCE une relance providentielle. L’Italie éprouve de plus en plus de difficultés à soutenir la concurrence internationale. La France est handicapée par un euro surévalué et voit ses exportations déprimées par le marasme alentour.

Pour Antoine Schwartz ("Allégeance à Washington"), la politique étrangère et militaire de l’Europe est fondamentalement atlantiste (comme l’était Jean Monnet, contre De Gaulle). L’élargissement aux pays de l’Europe de l’Est a répondu pleinement aux souhaits de Londres et des lobbies patronaux d’étendre la zone de libre-échange à une nouvelle périphérie où la main-d’œuvre est bon marché. Lorsque la Pologne, le République tchèque, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie ont rejoint l’Union européenne, elles ont pris soin d’intégrer l’Europe après avoir été admise dans l’OTAN, parfois, de manière symbolique, quelques jours après leur adhésion. On se souvient que seules la France, l’Allemagne et la Belgique ont pris leurs distances avec la guerre en Irak.

La politique européenne de défense n’implique, selon l’auteur, « ni défense européenne, ni armée européenne. La revendication d’un centre de commandement autonome serait considérée comme une offense. » Les États-Unis veulent désormais modifier la nature de l’alliance en élargissant ses missions, de la « guerre contre le terrorisme » à la protection des approvisionnements en matière de pétrole. D’où, bien sûr, la guerre contre l’Irak. Alliance initialement défensive, l’OTAN pourrait être de plus en plus perçue par les pays du Sud comme « une alliance offensive dont le but réel serait d’imposer une domination occidentale sur le monde. »

Louis Weber analyse la "perversion de la citoyenneté". Élus par une minorité d’électeurs, les députés des deux principaux groupes de l’assemblée de Strasbourg (le PSE et le PPE) se ressemblent chaque jour davantage et votent systématiquement des textes qui ne mettent jamais en cause les orientations libérales de la Commission. Les syndicats se sont laissé prendre au piège. Pour faire partie de la Confédération Européenne des Syndicats, il leur a fallu adhérer aux principes de base de la construction européenne : l’ouverture des marchés et la concurrence. En fut donc exclue, pour un certain temps, la CGT. Les syndicats ont finalement choisi de participer au "dialogue social européen".

Bernard Cassen ("Vive la crise !") la fait imagée : « C’est autour du ver libéral qu’a été imaginé le fruit européen. » En janvier 1957, rappelle Cassen, Pierre Mendès-France dénonçait les principes fondateurs du futur Marché commun : « Le projet de Marché commun est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. » La BCE est un ver à elle toute seule : elle est totalement indépendante des gouvernements et des citoyens, mais pas des marchés financiers. Elle gère la monnaie unique sans sa préoccuper de l’incidence de ses décisions sur l’emploi et la croissance. Cassen revient sur divers dénis de démocratie : en février 2008, l’Assemblée de Strasbourg a rejeté à une forte majorité un projet de résolution dans laquelle elle se serait engagée à respecter le résultat du référendum irlandais du 12 juin suivant. Après les "non" français et néerlandais, qui signaient juridiquement et sans aucun doute possible la fin du TCE, elle a voté une résolution demandant son entrée en vigueur. Les seuls moments, conclut l’auteur, où la chape atlantiste et libérale de la construction européenne a été (provisoirement) remise en question ont été des moments nationaux : échec de la Communauté européenne de défense en 1954, "non" français et néerlandais en 2005, "non" irlandais en 2008.

Anne-Cécile Robert souhaite une "remise à plat" radicale. Elle observe qu’il n’a jamais existé dans l’histoire d’entité politique qui corresponde aux 27 pays membres de l’Union. Il est tout à fait abusif d’évoquer, lors de l’adhésion des nouveaux États, une « réunification » du continent, celui-ci n’ayant jamais été « uni ». Robert s’interroge sur l’efficacité de l’UE en matière de projets économiques : « C’est l’Europe intergouvernementale qui construit des avions et des fusées (Airbus), c’est l’Europe intégrée qui l’oblige à délocaliser aux États-Unis. » (On pourra lire à ce sujet une récente analyse de Bernard Cassen à l’adresse http://blogbernardgensane.blogs.nou...). Faut-il sortir de l’UE, demande-t-elle ? La question doit être reformulée ainsi : « À quelles conditions en restons-nous membres ? Ces conditions sont de deux ordres : d’une part la démocratie, sans laquelle aucun pouvoir n’est légitime ; d’autre part le progrès social. […] La source principale de tous nos maux réside dans le déni des aspirations populaires par une classe politique qui se coopte au pouvoir et qui fait de la construction européenne le verrou de ses reniements et la gardienne des nouveaux privilèges. »

Bernard Cassen souhaite, en conclusion, "un acte de dissidence inaugural", partant du principe que l’UE est devenue une protagoniste active de la mondialisation néolibérale, et non un rempart contre cette mondialisation. Il dénonce le fait que la machine communautaire se soit affranchie du pouvoir d’intervention des citoyens et qu’aucun des trois "non" n’ait entraîné de changement de cap de l’Union.

 

 

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7335

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 20:47

Serge HALIMI

Ainsi donc tout était possible. Une intervention financière massive de l’Etat. L’oubli des contraintes du pacte de stabilité européen. Une capitulation des banques centrales devant l’urgence d’une relance. La mise à l’index des paradis fiscaux. Tout était possible car il fallait sauver les banques.

Pendant trente ans, la moindre idée d’une altération quelconque des fondements de l’ordre libéral afin, par exemple, d’améliorer les conditions d’existence de la majorité de la population s’était pourtant heurtée au même type de réponse : tout ceci est bien archaïque ; la mondialisation est notre loi ; les caisses sont vides ; les marchés n’accepteront pas ; savez-vous que le mur de Berlin est tombé ? Et pendant trente ans, la « réforme » s’est faite, mais dans l’autre sens. Celui d’une révolution conservatrice qui livra à la finance des tranches toujours plus épaisses et plus juteuses du bien commun, comme ces services publics privatisés et métamorphosés en machines à cash « créant de la valeur » pour l’actionnaire. Celui d’une libéralisation des échanges qui attaqua les salaires et la protection sociale, contraignant des dizaines de millions de personnes à s’endetter pour préserver leur pouvoir d’achat, à « investir » (en Bourse, dans des assurances) pour garantir leur éducation, parer à la maladie, préparer leur retraite. La déflation salariale et l’érosion des protections sociales ont donc enfanté puis conforté la démesure financière ; créer le risque a encouragé à se garantir contre lui. La bulle spéculative s’est très vite emparée du logement, qu’elle transforma en placement. Sans cesse, elle fut regonflée par l’hélium idéologique de la pensée de marché. Et les mentalités changèrent, plus individualistes, plus calculatrices, moins solidaires. Le krach de 2008 n’est donc pas d’abord technique, amendable par des palliatifs tels que la « moralisation » ou la fin des « abus ». C’est tout un système qui est à terre.

Autour de lui déjà s’affairent ceux qui espèrent le relever, le replâtrer, le ripoliner, afin que demain il inflige à la société quelque nouveau tour pendable. Les médecins qui miment l’indignation devant les (in)conséquences du libéralisme sont ceux-là mêmes qui lui fournirent tous les aphrodisiaques — budgétaires, réglementaires, fiscaux, idéologiques — grâce auxquels il s’est dépensé sans compter. Ils devraient se juger disqualifiés (lire « Les disqualifiés »). Mais ils savent que toute une armée politique et médiatique va s’employer à les blanchir. Ainsi, MM. Gordon Brown, l’ancien ministre des finances britannique dont la première mesure fut d’accorder son « indépendance » à la Banque d’Angleterre, José Manuel Barroso, qui préside une Commission européenne obsédée par la « concurrence », Nicolas Sarkozy, artisan du « bouclier fiscal », du travail le dimanche, de la privatisation de La Poste : ces trois-là s’emploient, paraît-il, à « refonder le capitalisme »...

Cette effronterie découle d’une étrange absence. Car où est la gauche ? L’officielle, celle qui a accompagné le libéralisme, déréglementé la finance pendant la présidence du démocrate William Clinton, désindexé les salaires avec François Mitterrand avant de privatiser avec MM. Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn, taillé à la hache dans les allocations versées aux chômeurs avec M. Gerhard Schröder, n’a à l’évidence d’autre ambition que de tourner au plus vite la page d’une « crise » dont elle est coresponsable.

Soit, mais l’autre gauche ? Peut-elle à un moment pareil se contenter de dépoussiérer ses projets les plus modestes, utiles mais tellement timides, sur la taxe Tobin, une augmentation du salaire minimum, un « nouveau Bretton Woods », des fermes éoliennes ? Pendant les décennies keynésiennes, la droite libérale a pensé l’impensable et profité d’une grande crise pour l’imposer. Dès 1949, Friedrich Hayek, le parrain intellectuel du courant qui enfanta Ronald Reagan et Mme Margaret Thatcher, lui avait en effet expliqué : « La principale leçon qu’un libéral conséquent doit tirer du succès des socialistes est que c’est leur courage d’être utopiques qui (...) rend chaque jour possible ce qui, récemment encore, semblait irréalisable. »


Alors qui proposera la mise en cause du cœur du système, le libre-échange

(1) ? « Utopique » ? Aujourd’hui tout est possible quand il s’agit des banques...


Serge Halimi.


http://www.monde-diplomatique.fr/20...


(1) En août 1993, le « Prix Nobel » d’économie ultralibéral Gary Becker expliquait : « Le droit du travail et la protection de l’environnement sont devenus excessifs dans la plupart des pays développés. Le libre-échange va réprimer certains de ces excès en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en voie de développement. »

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7345

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