Pourtant, en ce début 2011, plus grand monde ne doute que nous sommes bien engagés dans un processus d'ampleur historique qui voit le monde d'après 1945 s'effondrer sous nos yeux, Etats-Unis en tête, tandis que la communauté internationale se disloque chaque jour un peu plus, tout comme le tissu social et économique de la plupart des pays de la planète (1). Mais cette évidence actuelle n'a bien entendu pas empêché « décideurs et experts » (2), en 2006, d'être certains qu'il n'y avait aucun risque de crise importante à l'horizon ; et, en 2009, qu'il était absurde d'imaginer le moindre risque de dislocation de l'ordre mondial en place et encore moins de l'ordre social. Hélas, aujourd'hui, la capacité intellectuelle de ces élites à faire face aux changements en cours ne semble pas s'être améliorée puisque les mêmes « décideurs et experts » n'imaginaient pas possible il y a seulement deux mois que la Tunisie, puis l'Egypte puissent voir leurs régimes être renversés prochainement.
Gouvernements et institutions internationales aveugles (3), experts et médias dépassés (4), … les élites occidentales, et leurs clones des différentes régions du monde, continuent à s'enfoncer sur les « holzweg » de l'Histoire, ces chemins forestiers qui ne mènent nulle part, ou plus exactement comme le soulignait Heidegger, qui ne mènent quelque part que si on a l'humilité d'être constamment à l'écoute de la forêt et de ses signaux (5).
Néanmoins, alors que les signaux deviennent de vraies sirènes d'alerte, nos élites semblent décider à tout faire pour les ignorer. Prenons un exemple très récent : la comparaison des évènements affectant le monde arabe avec la Chute du Mur de Berlin. Notre équipe a été très intéressée de constater que cette image que nous utilisons depuis 2006 pour aider à comprendre le processus en cours de désintégration de la puissance des Etats-Unis, est désormais reprise allègrement par des dirigeants politiques (Angela Merkel en-tête (6)) et des experts en tout genre. Pourtant, à ce jour, ceux-là même qui font cette comparaison semblent s'interdire de poursuivre leur cheminement intellectuel jusqu'au bout, jusqu'au moment où il débouche sur une compréhension de la dynamique des évènements. Ils se contentent de décrire, sans analyser.