La République islamique fait peur à juste titre. Son histoire récente se caractérise par les ruptures, les actions occultes et un soutien aux mouvements terroristes. L’influence non négligeable de son réseau religieux et les moyens financiers consacrés à sa politique pro-chiite, permettent à Téhéran de faire entendre sa voix. Mais l’Iran, qui souffre depuis plusieurs siècles d’un vif sentiment obsidional, entouré qu’il est par des voisins aux visées parfois hostiles, se sent désespérément seul. Perse au contact des pays arabes et chiite au cœur de la puissance sunnite, il est en outre contesté dans son leadership en sein même du monde chiite. L’Iran a bien tenté une action de séduction en direction de l’ensemble du monde musulman en volant au secours d’un islam offensé. Il a dû faire face à un double échec relatif : celui du panchiisme, réduit à une capacité de nuisance plus qu’à une réelle influence, et celui qui repose sur l’incapacité d’une puissance perse à prendre la tête de l’Umma musulmane.
L’Iran a bien conscience de ses limites : c’est bien pourquoi il fait montre d’une énergie décuplée pour tenter d’obtenir une arme nucléaire qui lui permette de s’affirmer plus encore.
L’Iran se trouve aujourd’hui au cœur de l’actualité. Enjeu d’une âpre bataille diplomatique, il est engagé dans un bras de fer avec la communauté internationale et se rêve en puissance nucléaire : la République islamique fait trembler le monde. Un président démocratiquement élu appartenant au camp conservateur, Mahmoud Ahmadinejad, multiplie les provocations à l’encontre d’Israël en des termes qui n’ont rien à voir avec le discours policé des chancelleries diplomatiques. L’Iran est aussi en première ligne en Irak où les Américains constatent tous les jours l’influence de Téhéran dans la gestion quotidienne de la crise irakienne.
Un autre phénomène géopolitique majeur lié à l’évolution du monde musulman a vu le jour ces dernières années : il s’agit du réveil du chiisme. Hier religion de minorités persécutées et pauvres, sans pouvoir politique, le chiisme connaît un renouveau général qui lui permet de devenir une donnée géopolitique incontournable. L’accès au pouvoir de la majorité chiite en Irak grâce au jeu démocratique, le récent succès du Hezbollah libanais aux élections municipales ou même le rayonnement de la communauté chiite au Pakistan d’où proviennent la majorité des élites de Karachi, comme madame Benazir Butto, sont le signe que, partout, les chiites relèvent la tête.
Or l’Iran, unique Etat chiite au monde, se présente comme le défenseur de l’ensemble des croyants, seul capable de fédérer les différentes communautés chiites. Grâce à son clergé et à ses centres de théologie, son influence sur le monde chiite est indéniable. Quelle est la réalité de cette influence ? Verra-t-on s’instaurer, comme les Etats sunnites voisins le craignent, un croissant chiite de l’Irak jusqu’au Emirats du Golfe en passant par le Liban sous la conduite de Téhéran ? Peut-on parler de l’avènement d’un « grand chiistan » comme le suggère Alexandre Adler ou le chiisme est-il si divisé que l’influence iranienne sur l’ensemble de ces communautés est pratiquement négligeable, comme le pense Gilles Kepel ? C’est cette relation d’influence de l’Iran sur l’ensemble des communautés chiites du monde qu’il importe de préciser ici.
Comment se manifeste cette influence et quels en sont les contours ? Le chiisme fera-t-il de l’Iran la puissance majeure du Moyen-Orient ou sera-t-il une carte comme une autre dans le jeu de la République islamique, une carte somme toute secondaire ?
L’Iran des mollahs véhicule un certain nombre d’images négatives qui peuvent venir brouiller une juste perception de son action. Théocratie révolutionnaire qui rêve d’exporter son modèle afin de faire triompher la vérité chiite dans le monde, la République islamique d’Iran a affronté l’Occident, dès le début de son existence, par la prise d’otages de l’ambassade américaine, sorte d’acte inaugural du nouveau pouvoir. Les images régulièrement retransmises à la télévision des cérémonies de l’Ashura, pendant lesquelles les fidèles honorent le martyre d’Hussein par des pratiques d’auto-flagellation, peut produire chez l’observateur occidental peu au fait de cette religion une impression déplorable. Le soutien aux mouvements radicaux du Moyen-Orient et l’utilisation avérée du terrorisme au cours des années 1980 ont fini de discréditer le régime auprès des Occidentaux. Il faut ajouter que le chiisme est une religion mal connue en France, ce qui est moins le cas dans le monde anglo-saxon confronté depuis de nombreuses années au chiisme par son histoire coloniale. Il importera donc tout au long de cette étude, autant vis-à-vis de l’Iran que du chiisme, de dépasser les a priori et d’essayer de se démarquer d’une perception purement occidentale.
Le panchiisme représente à l’évidence une carte séduisante pour l’Iran et Téhéran n’hésite pas à la jouer. Cela lui permet, parfois, de tenir un rôle de premier plan. Mais cette politique pro-chiite trouve aussi ses limites et l’Iran doit chercher ailleurs le moyen de peser à long terme sur les destinés de la région.