La Chine sort de ses frontières. Au sens figuré. La presse déborde d’articles sur l’expansion économique chinoise, sa montée en puissance fulgurante, la multiplication des acquisitions partout dans le monde par ses fonds souverains ou grands groupes dans le pétrole, les ressources naturelles, l’immobilier, le secteur financier, jusqu’aux installations portuaires avec le Port du Pirée…
Au sens propre aussi. La Chine a faim de territoires, soif de repousser les limites de ses frontières, de déplacer toujours un peu plus loin la Muraille de Chine. Premières victimes, ses voisins évidemment. Le « petit » Tadjikistan qui partage quelques centaines de kilomètres de frontières avec l’Empire du Milieu a ainsi cédé 1122 km2 de son territoire à la Chine en janvier dernier, mettant fin à un long conflit qui remonte à 1884 lorsque le pays faisait partie de la Russie tsariste. Mille kilomètres, c’est peu. Certes. Mais c’est déjà beaucoup : presque 1% de sa superficie pour un territoire 5 fois plus petit que la France. Aucun des deux pays n'a souhaité communiquer le chiffre des populations concernées. Le Tadjikistan n’a guère eu le choix et se sort plutôt bien des négociations : l’ogre chinois réclamait 28.000 km2, ce qui aurait amputé le pays du quart de sa superficie !
« Selon la Constitution, notre territoire national est indivisible » a dénoncé l'opposition tadjike islamique, qui estime que ce transfert représentait une défaite pour la diplomatie nationale.
En retour, le Tadjikistan bénéficierait « de crédits privilégiés et autres aides financières ». Une coopération dont la république tadjike estime ne pas pouvoir se passer afin d’assurer la stabilité et la sécurité de ses frontières à long terme. La Chine est, par ailleurs, le plus grand investisseur dans l'économie tadjike, en particulier dans les secteurs de l'énergie et des infrastructures. Goutte d’eau dans un océan de territoires, le Tadjikistan n’en recèle pas moins des enjeux stratégiques et symboliques pour les Chinois. En 1998 et 1999, la Chine avait récupéré 1000 km2 de territoires comprenant une rivière et une mine d’or. Avec le haut plateau du Pamir, l’empire du Milieu entendait, cette fois, récupérer des territoires sur lesquelles, elle estime avoir des droits historiques, en raison de la présence de stèles et de tombes chinoises.
Difficile pour ne pas dire impossible de répertorier tous les contentieux territoriaux que la Chine tente de régler pacifiquement, depuis 20 ans, avec ses 14 voisins. Une démarche de « statu quo territorial, condition de l’influence au-delà » selon le géographe Michel Foucher qui l'explique dans La bataille des cartes.