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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 09:02

Total Recall

janvier 22nd, 2011

  
Total Recall ? Non, il ne s’agit pas du célèbre film avec Arnold Schwarzenegger dans le rôle principal mais d’un projet, initié par deux collaborateurs de Microsoft, Gordon Bell et Jim Gemmell, avec le soutien personnel de Bill Gates qui a préfacé l’ouvrage rédigé par ses collaborateurs.

Dans cette préface, il indique notammenttotal-recall.gif : « nous sommes sur le point de finaliser le logiciel permettant de mettre en forme toutes ces informations… Le projet Total Recall pourrait bien modifier notre conception de la mémoire, notre rapport à la santé, le partage de nos expériences… » En résumé, c’est du sérieux, il y a des investissements importants et du vrai business à la clé

  
  
De quoi s’agit-il ?
  
Depuis, une dizaine d’années, Bell et Gemmell ont enregistré, filmé, photographié l’ensemble de leurs faits et gestes, « tracé » chacun de leurs déplacements grâce au GPS, « monitoré » leur état de santé via des appareils médicaux portables, conservé numériquement l’ensemble des documents de tous types qu’ils émettaient ou recevaient, bref scanné l’ensemble de leur existence puis stocké toutes ces informations dans des banques de données.
  
L’objectif ? Ou plutôt les objectifs ? Multiples : après retraitement par des logiciels qui vont compiler ces données, on pourra déterminer combien de temps ils ont consacré à telle ou telle activité privée ou professionnelle, suivre l’évolution de leur état de santé, laisser un « souvenir numérique » à leurs héritiers… voire créer un avatar numérique. Quel que soit le domaine (vie privée ou professionnelle, santé, éducation…), les conséquences et les implications d’une telle démarche sont immenses.
  
C’est avec ce type de projet en tête que de grands acteurs du secteur informatique (notamment Google, Microsoft, Apple…) se sont positionnés sur le secteur du cloud computing afin de pouvoir disposer, un peu partout sur la planète, d’une multitude de centres de stockage de données.
  
Nous avons évidemment quelques difficultés à nous projeter dans un tel monde où la quasi-totalité de notre existence pourra être archivée numériquement et décortiquée à la demande. Comme le souligne Bell, « la vie avec Total Recall nous paraît pour l’instant aussi étrange qu’ont dû l’être les premières automobiles pour les cavaliers qui les voyaient passer ». Mais soyons lucides : il ne s’agit pas de savoir si et quand ce type de technologie va déferler sur la planète (dès 2020 la question paraîtra probablement ridicule…), si ce développement est « bon » ou « mauvais », mais plutôt d’essayer d’en anticiper et d’en comprendre les conséquences.
  
  
Où cela nous mène-t-il ?
  
En permettant de traiter toujours plus vite un nombre toujours plus grand de données, Total Recall est une étape supplémentaire de l’accélération de notre société, la traduction concrète de « l’effet de la reine rouge » que nous avons déjà mentionné dans de nombreux billets (voir notamment La fin des espèces et des civilisations et L’alpha et l’oméga).
  
La première conséquence que l’on peut d’ores et déjà anticiper raisonnablement, c’est l’augmentation du contrôle social que va entraîner ce type de technologie.  Il ne s’agit pas de tomber dans la paranoïa ou le fantasme Big Brother mais, d’une certaine façon, un nombre croissant de citoyens vont se retrouver dans la situation des hommes et femmes politiques dont les paroles, écrits, faits et gestes sont sous surveillance quasi-constante.

 

Paradoxalement, c’est, par la voie numérique et dans une société globalisée, mondialisée, « instantanée », le retour à la situation d’une société agricole et campagnarde où tout se sait sur tout le monde dans des communautés de taille réduite, avec pour corollaires une forte pression sociale et une homogénéité de comportements.
  
animated-brain2.gifDeuxième conséquence, dans le contexte d’une société dominée par des TGE (très grandes entreprises) qui cherchent à « liquéfier » l’individu (voir Rêve de HAL), un enchevêtrement total de la vie professionnelle avec la vie personnelle, cette seconde (avec la part d’intimité qu’elle suppose) ayant une place de plus en plus résiduelle. On peut en effet supposer que la pression des TGE sera forte pour accéder à des « morceaux » de plus en plus importants des données que nous aurons collectées sur nous-mêmes comme préalable à l’acceptation de telle ou telle mission, d’où un « déshabillage » croissant de l’individu face à des « méga-entreprises » toujours plus avides et efficaces dans la collecte de l’information, clé du pouvoir.
  
Autre conséquence et non des moindres – et là il s’agit clairement d’un risque – c’est celle qui consiste à renoncer au monde réel pour ne plus se préoccuper que de son image virtuelle. Pour caricaturer, peu importe la qualité de vie réelle de mon existence, le plus important est que mon « e-image » soit aussi positive que possible, tant pour mes contemporains que pour mes descendants.
  
L’homme du Moyen-Âge se préoccupait avant tout de son salut dans l’au-delà, sa vie terrestre n’étant qu’une parenthèse dans un parcours qui devait le mener vers Dieu et, peut-être, vers l’éternité. Par le biais du numérique, on pourrait assister à un étrange retour de cette conception de l’existence (un des chapitres du livre de Bell et Gemmell est d’ailleurs intitulé Vers l’immortalité numérique) : dans ce nouveau Moyen-Âge, l’homme se préoccuperait avant tout de la trace numérique qu’il va laisser, vivant « en-dehors de soi », privilégiant son double numérique, « demain dans le cloud » plutôt qu’« ici et maintenant ».
  
Enfin, le risque lié au développement d’une telle technologie, c’est de ne pouvoir se bâtir en tant qu’individu lorsque l’on sait que l’on n’est qu’une machine à enregistrer qui collecte des millions de faits stockés « en-dehors de soi », un robot qui a délégué « ailleurs » le soin de mémoriser puis de tirer une signification des moments de son existence. Trop d’information tue l’information ou plutôt pourrait empêcher de la retraiter « verticalement » pour bâtir une personnalité ; nous sommes là dans une appproche « à plat » de l’information, telle que nous l’avions décrite dans un précédent billet (voir Welcome to the Machine).
  
  
Quelle vision politique ?
  
Le lien entre cette analyse qui, a priori, ne touche que les individus, et le politique ? Dans les deux cas, des milliards de faits, d’« histoires », qui ne constituent pas pour autant une Histoire, c’est-à-dire le bâti d’une société qui se construit dans une direction déterminée.
  
C’est là que l’on trouve la trace supplémentaire d’un pas vers ce nouveau Moyen-Âge, fréquemment évoqué dans nos billets. Durant près d’un millénaire, le Moyen-Âge a rassemblé des dizaines de milliers de faits qui n’ont pas pour autant constitué une Histoire. Le temps paraissait cyclique, replié sur lui-même, aucune évolution notable ne semblait se dessiner, les princes et les guerres se succédaient sans que la maîtrise d’un destin se fasse jour.

Il pourrait en être de même dans ce nouveau Moyen-Âge : faute de pouvoir bâtir une Histoire en lui donnant une direction, on se contente de collecter un maximum de faits en les enregistrant, de vivre – tant à titre individuel qu’au niveau de la société – en « mode automatique ». Mais le système tourne à vide : il collecte de plus en plus de données… sans autre perspective que d’en traiter « toujours plus, toujours plus vite ».
  
Il est également significatif et révélateur de présenter comme perspective et projet d’avenir, l’enregistrement systématique du passé et non la réflexion sur le type de futur que l’on voudrait bâtir, et de décider de laisser aux générations futures le soin de traiter toutes ces données. On peut y voir la marque d’un désengagement de sa propre histoire, de l’incapacité ou du renoncement à lui donner un sens.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011

 

http://lalettredulundi.fr/2011/01/22/total-recall/

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commentaires

CARBO 21/02/2011 19:17



Le monde change,oui mais le temps commence a manqué....



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